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(Caricature de Pako)

Le projet de rebaptiser le CDI du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine au nom de Samuel Paty a réuni l’association Dessinez Créez Liberté (DCL) et l’AfVT : c’est un grand bonheur de retrouver Dessinez Créez Liberté, notre partenaire, lorsque nous venions en classe avec Simon Fieschi. Simon for ever.

Deux professeurs, Ethan Vaquer en Histoire Géographie et Corinne Goriot, professeur documentaliste, ont accompagné une classe de Seconde durant les quatre séances de ce projet.

(Caricature de Pako)

Séverine, Lodi et Paco de DCL, ont initié les élèves au dessin de presse, à la caricature et à son analyse. Ils ont échangé avec les élèves autour de la valeur d’égalité (la lutte contre le racisme notamment des discriminations) et de liberté (de conscience, de culte, de la presse et d’expression).

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L’AfVT s’est attachée à étudier la fraternité, valeur centrale de la République. Or, la fraternité tout d’abord n’est pas singulière, mais plurielle :  nous avons décliné les fraternités, depuis le « lien de parenté qui unit les enfants issus des mêmes parents » jusqu’ au « lien unissant des êtres qui, sans être frères au sens familial, se considèrent comme tels ».  Fraternité qui relève aussi de l’idéal humaniste et qui désigne une fraternité universelle.

La fraternité résonne particulièrement pour les deux témoins. Arnaud Lançon, frère de Philippe Lançon, auteur du livre Le lambeau, et Gaëlle Paty, sœur cadette de Samuel Paty. Philippe est journaliste pour Libération et Charlie Hebdo. Le jour de l’attentat du 7 janvier 2015, il est présent au comité de rédaction et est gravement blessé au visage. Samuel Paty était un professeur d’Histoire Géographie à Conflans-Sainte-Honorine, assassiné le 16 octobre 2020.

Dans ce contexte d’évènements traumatiques, la fraternité se manifeste à plusieurs niveaux : entre frères et sœurs, entre amis, entre personnes confrontées à la souffrance, entre toutes les victimes touchées de près ou de loin et enfin à l’échelle de la société tout entière. Elle apparaît comme une force essentielle pour faire face aux conséquences des attentats.

La fraternité familiale : le soutien entre frères et sœurs

Ce mercredi 7 janvier, Philippe s’est attardé dans la petite salle du comité de rédaction de Charlie afin de parler d’un livre sur le Jazz à Cabu, passion qu’ils partagent tous les deux. C’est à ce moment que l’attaque a lieu.

Cet évènement, Arnaud étant en déplacement professionnel sur Nice, ne l’apprend que plus tard, par un message de COCO (dessinatrice à Charlie Hebdo) laissé sur son répondeur qui l’averti que Philippe vient d’être « défiguré ». Quand Arnaud arrive à l’aéroport, l’information est dans tous les médias, les voyageurs ne parlent que de ça. Dans l’urgence de rejoindre Paris, Arnaud réalise : « Il y a un temps d’attente comme dans tous les attentats ». Les questions sans réponse se bousculent : « quelle est la gravité des blessures ? comment prévenir mes parents ? On m’avertit que mon frère risque de ne pas être conscient, vu la gravité de ses blessures et pourtant je décide d’aller le rejoindre immédiatement à l’hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris. »

« J’arrive face à mon frère, tout de suite je vois ses yeux, je vois qu’il est conscient. Il y a un vrai soulagement, je comprends que le cerveau n’est pas touché, et on se tient la main (…) Je sors une demi-heure, quand je reviens, dans ses deux mains bandées, il a pris un stylo et il commence déjà à écrire. Il me pose des questions en tous genres : qui est blessé ou morts ? Il me dit qu’il ne sait plus où se trouve sa carte vitale… »

Devant l’ampleur des tâches à régler, « Je vais devenir un jumeau administratif, je tiens une sorte de cabinet pratique, administratif, social, intime, pendant plusieurs mois. Il ne peut pas parler, donc il écrit tout. Il m’avait donné des missions. »

Podcast : ça va bien se passer : https ://smartlink.ausha.co/ca-va-bien-s-passer/arnaud-s1e5

Gaëlle, elle, se souvient que son frère « était quelqu’un qui réfléchissait beaucoup. Quand il avait 6 ans, il ne faisait que lire, de tout. Il adorait les musées et l’histoire des arts. A Noël, il fallait débattre de grands sujets historiques et philosophiques, les sujets quotidiens et d’actualité ne l’intéressaient pas. À propos de ce fameux cours, quand on connait mon frère, il est clair qu’il ne le présentait pas pour choquer. Au contraire, c’était un objet de débat. Dans son cours, il avait prévu deux colonnes, une pour et une contre à destination des élèves. Lors de la préparation de son cours il avait notamment pensé les caricatures comme un risque de créer un attentat. »

Gaëlle rappelle que la France avait été touchée par une série d’attentats : « je les ai vus de plus loin mais on était dans un climat d’inquiétude même quand on n’était pas touché personnellement. (…)  Le 16 octobre 2020, on a appris la nouvelle après tout le monde. Je vois encore écrit, « Samuel P, 47 ans sur le site du Parisien ».  À ce moment-là, j’ai le cerveau qui disjoncte et je commence à me dire que cette nouvelle est sûrement vraie. »

 « Toute la soirée on passe notre temps à chercher des informations, mais personne ne veut nous répondre, on était tous dans un état de sidération totale et donc on parlait normalement sans émotions. On a été informé par hasard de son décès à minuit. Après on va se coucher comme tout le monde, on fait tout de manière très automatique, et sans tellement d’émotion, tellement on est sidéré »

« Je suis allée tous les jours à tous les procès (un procès pour les mineurs et deux procès pour les adultes dont un en appel). C’était mon frère, j’avais besoin de le représenter et que la place de la famille ne soit jamais vide face aux accusés. Ainsi, les accusés ne pouvaient pas dire n’importe quoi dans le vide, ils devaient le faire devant moi et mon père ». « D’ailleurs, je me suis toujours dit que je leur parlerai de mon frère. »

Samuel Paty, le temps de la justice. Documentaire (Inédit – 90 min – 2026) – Réalisation Christine Tournadre – Écrit avec Mathieu Delahousse – Production Galaxie – Avec la participation de France Télévisions Chronologie d’un procès décisif | France TV & Vous

La fraternité se traduit par une présence constante auprès du proche blessé ou disparu. Les liens familiaux donnent la force d’accompagner, de protéger la mémoire du défunt ou de prendre le relais lorsque le blessé ne peut plus agir lui-même.

La fraternité amicale : les amis qui entourent et soutiennent

Les amis jouent un rôle essentiel dans les moments de souffrance.

Arnaud raconte que Philippe est opéré le jour même mais ; « Au bout de deux mois ça recommence, ce sont des opérations très lourdes. » La chirurgie du lambeau est une opération complexe pour réparer son visage. « Tout ce parcours médical est très compliqué, je passe tous les jours à l’hôpital. Il y a quelques amis très proches qui ont, eux aussi, mis leur vie de côté pour être présent auprès de Philippe. L’hôpital nous a permis de dormir avec lui, on a pu mettre de la musique, on a vécu des moments particuliers. (…) On était dans des moments très intimes, chacun avait un rôle différent mais complémentaire et lié à leur relation avec Philippe. »

L’amitié devient une forme de fraternité choisie. Les proches se mobilisent, partagent des moments de réconfort et permettent de maintenir un lien avec la vie normale malgré le traumatisme. Face aux attentats, chacun participe à l’accompagnement de la personne blessée. Cette solidarité crée une communauté d’entraide où chacun apporte son soutien matériel ou moral.

 

Une fraternité élargie : l’empathie envers toutes les victimes

La fraternité dépasse le cercle familial. Gaëlle explique que la souffrance touche bien plus que les victimes directes.

« Le procès, c’est un endroit où se retrouvent dans une même pièce des gens qui n’auraient jamais dû se croiser. Il y a des victimes directes, et celles indirectes. L’attentat est comme une bombe à fragmentation qui touche plein de gens. J’ai rencontré pendant ces procès, une des vendeuses qui avait vendu le couteau à l’assassin. Elle est rentrée dans le tribunal complétement recourbée sur elle-même, elle était complétement écrasée par la culpabilité. Vendre des couteaux était son métier, cela faisait cinq ans que les faits avaient eu lieu et elle se sentait plus coupable que les accusés. »

« Pareil pour la policière qui a vu le corps de mon frère en premier. Elle est dans un état pas possible. On a beaucoup discuté au procès et je lui disais : « moi mon frère je le connais vivant et je ne l’ai pas vu mort », elle a vu l’inverse ».


La fraternité repose aussi sur la compréhension de la souffrance des autres, même lorsqu’ils sont indirectement liés au drame.

Gaëlle raconte qu’immédiatement après l’assassinat de son frère : « On a tous été envoyés sur Paris avec des noms de codes, on a été véhiculés par la garde nationale tous les jours. On a été accueillis deux heures par le président Macron, et il a su avoir une approche très humaine, mais toute la semaine a été hors sol. (…)  Il y a eu aussi un hommage à la Sorbonne, tous les anciens présidents et tous les anciens premiers ministres étaient présents et certains pleuraient. Sur le coup c’était presque plus traumatisant que l’attentat en lui-même tellement c’était une situation qui me paraissait lointaine ». A travers les mots du président de la République, c’est toute la nation qui exprime une forme de fraternité collective et à travers les hommages, le soutien aux familles et la reconnaissance de la douleur sont exprimés. La fraternité devient nationale et collective.

« Le nombre protège », c’est ce que semble expliquer Gaëlle lors que Maelle lui demande « Est-ce que vous vous sentez parfois en insécurité, ou vous avez des peurs ? » « J’ai toujours peur pour mes enfants, j’ai très peur des réseaux sociaux, je suis un peu paralysée. Le nom de mon frère ressort tout le temps, psychologiquement ça nous revient toujours à la figure. Je n’osais plus donner mon nom, je ne voulais pas que l’on me renvoie à ça et j’ai une sorte de phobie de ce nom. De plus cela rappelle la scène initiale du moment où l’on a appris son assassinat. On revit en permanence cette angoisse et étonnamment je me sens plus en sécurité dans la foule qu’avec des gens que je connais. J’ai l’impression que la foule me protège car je suis anonyme. »

 La fraternité prend une résonnance collective quand Louis demande : « Lorsque que vous voyez des évènements similaires, qu’est-ce que ça vous fait ? » Arnaud lui répond : « Il y a des cercles concentriques parmi les victimes, tout le monde est touché mais en fonction de la proximité, on passe plus ou moins vite à autre chose. Il y a des gens chez qui ça réveille quelque chose, il y a une proximité. Et à l’inverse ça créé un décalage, Philippe a réécrit très vite, et donc certains ont pu croire qu’il s’était remis mais non. »

Quand Arnaud évoque ses souvenirs des attentats à Paris le 13 novembre 2015, il exprime toute sa « tendresse pour tous ces gens qui vivent ça. Je n’ai pas dormi de la nuit et étonnamment, je me mettais dans la peau des familles. A Paris ça a été la panique et donc des gens on mit plus de 48 heures à savoir si leurs proches étaient décédés. On en revient aux cercles concentriques, on comprend ce qu’il s’est passé. Il y a une vraie fraternité entre les victimes, comme on sait ce que chacun a vécu, ça créé beaucoup de lien. D’ailleurs les victimes ont appris à se connaitre au procès V13 (le procès des attentats du 13 novembre 2015 s’est tenu pendant 10 mois (de septembre 2021 à juillet 2022). Ils allaient à la brasserie ensemble, et ils disent tous à quel point ces moments étaient importants. »

Parfois la douleur se réveille lors de nouveaux attentats comme l’explique Gaëlle : « lors de l’assassinat de Dominique Bernard (professeur assassiné à Arras le 13 Octobre 2023), je travaillais avec des enfants handicapés et vers 13h15, mon avocate me prévient, et je pense à la similitude des faits. J’ai un moment de panique totale, mais je ne montre rien à mes collègues et comme quand j’ai appris pour Samuel, j’ai continué, j’ai pris sur moi. J’ai pris mes élèves en cours pendant trois heures mais je ne pensais qu’à cela. Ça nous renvoie immédiatement dans l’état initial du premier attentat. On revit ce qui s’est passé, et c’est épuisant. Il y a une fatigue psychique qui se met en place. »

De plus, entre victimes, une fraternité crée un lien invisible, ténu mais précieux ; Gaëlle et Arnaud ont le même ressenti : « On se rend vite compte qu’entre victimes, il y a un lien qui se fait très vite. ». Gaëlle précise que : « Beaucoup de gens m’ont envoyé du soutien, mais on se sent malgré tout terriblement seul, heureusement tout le monde n’est pas victime de terrorisme. C’est dur à partager et à comprendre. »

Enfin, quand Prunelle interroge les deux témoins sur la parole comme thérapie, Gaëlle confirme que : « dans un milieu comme l’AfVT, les victimes se retrouvent, on peut être soi-même et ça fait du bienL’AfVT donne un cadre qui me permet de me sentir plus légitime et parler avec des jeunes me fait du bien ». Sentiment partagé par Arnaud sur la légitimité : « C’est un vrai sujet, mais aujourd’hui les victimes par ricochet sont reconnues par l’Etat. Quand on sort de témoignage, on est vidé parce que c’est un partage, l’idée c’est vraiment de transmettre, c’est parler et incarner ce qu’il s’est passé auprès de jeunes comme vous. » 

Avec Gaëlle et Arnaud, avec les élèves d’une Seconde du lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine, avec DCL, en mémoire de Samuel Paty, en mémoire de Simon Fieschi aussi, nous avons vécu un très beau moment de fraternité. C’était bien pour finir l’année scolaire avant que ne vienne le temps des examens.

(Caricature de Pako)

Merci à nos témoins, Arnaud Lançon et Gaëlle Paty.

Un très grand merci à toute l’équipe de DCL, avec une mention spéciale à Pako

Aux élèves de seconde du lycée Jules Ferry.

A leur professeur d’Histoire Géographie Ethan Vaquer et Corinne Goriot professeur documentaliste.

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