
Quand les survivants du Bataclan viennent raconter l’Histoire
Le silence s’installe dans la salle. Face aux élèves du lycée Jean Moulin aux Andelys et de leur professeur d’Histoire Géographie Martine Seguela, Marie Hourcastagnou et Sébastien Michellet prennent la parole. Ils ne sont ni historiens ni enseignants. Pourtant, pendant près de deux heures, ils vont transmettre une leçon que personne ne trouve dans les manuels scolaires : celle de l’expérience vécue.
Tous deux aiment les concerts. Le 13 novembre 2015, Marie est venue au concert avec son mari Arnaud, ils iront se placer à l’étage pour mieux profiter du concert ; Sébastien était venu avec Sandrine, sa compagne, ils se sont installés en bas sur la coursive de droite.
Tandis que Marie et Arnaud sont pris en otages avec dix autres personnes par deux des assaillants dans un étroit couloir à l’étage, Sébastien et Sandrine se retranchent, eux, avec une trentaine de personnes dans une petite pièce à côté de la scène.
Marie et Sébastien ont pensé mourir, tous deux sont des survivants. Ils seront délivrés par la BRI et le RAID.
Tous deux retourneront travailler le lundi suivant, avec, comme le dit Marie « une bonne part de déni ».
Auprès des élèves, ils sont venus raconter leur histoire, répondre à leurs questions et partager leurs souvenirs. À travers leurs témoignages, une question émerge : comment transmettre une mémoire vivante à des jeunes qui n’ont pas connu ces événements ?
C’est dans ce cadre que la parole des témoins devient essentielle et fondamentale afin d’incarner un récit, qui en devenant plus fort, permet de personnifier une mémoire concrète, humaine et émotionnellement accessible.
Faire ressentir l’Histoire
Dans les programmes scolaires, les attentats du 13 novembre sont étudiés comme un événement historique majeur. Mais entendre ceux qui étaient présents ce soir-là change radicalement la perception des élèves.
Sébastien se souvient du moment où tout bascule : « On entend des “ clac clac” assez forts et une forte odeur de poudre. Je me retourne et je vois tout de suite une AK-47. » Quelques secondes plus tard, il comprend que sa vie est menacée. « Tous les corps tombent autour de nous. Je me suis jeté au sol avec ma femme et je me suis placé sur elle, j’essaye de la protéger. On est au milieu de personnes, dont certaines ne bougent plus, et on attend. »
Ces mots frappent les élèves. La mémoire devient alors concrète. Elle prend un visage, une voix et une histoire.
Marie raconte elle aussi le choc des premières minutes : « Le mouvement de foule n’est pas immédiat, on ne comprend pas tout de suite la panique qui s’empare du rez-de-chaussée. Le premier réflexe c’est de se mettre entre deux sièges, on est là, on attend, ça tire de manière extrêmement fournie ». Marie et Arnaud essayent de s’extirper de ce piège en tentant de descendre l’escalier mais les terroristes sont toujours là et ils reviennent sur leurs pas : « on se dit qu’on est vraiment foutu. On est un couple, on se dit si on doit mourir ce soir, on doit se dire adieu, on s’embrasse, on se dit “je t’aime”. »
À travers ces récits, les élèves comprennent que l’Histoire n’est pas seulement une succession de dates. Elle est d’abord vécue par des femmes et des hommes à travers leurs sens. Les élèves ne découvrent plus seulement des faits, mais des sensations, des émotions uniques et des réactions humaines instinctives. Comme le dira Sébastien en parlant de leurs positions couchées dans la fosse : « Ce que je vais voir et ce que je vais ressentir, ce n’est pas ce qu’elle (sa compagne) va ressentir et voir. »
La solidarité face à l’horreur
Si les survivants décrivent la violence de l’attentat, ils insistent également sur les liens qui se créent entre les personnes piégées dans la salle ou le couloir.
Sébastien parvient à rentrer en contact avec un policier à l’extérieur et il va échanger avec lui durant les 2H 30 d’attente. Ce lien ténu va devenir son « fil d’Ariane » auquel il se raccroche, et par extension, la trentaine de personne entassées avec lui. Un lien fragile, seul espoir, dans cette attente où : « vous entendez les gens qui gémissent, les téléphones qui sonnent sans répondre de l’autre côté de la cloison ». Face à ses appels à l’aide pour les libérer, son interlocuteur lui répond : « c’est simple si vous paniquez, les autres personnes vont paniquer aussi », donc il déclare : « je suis resté calme et il m’a tenu psychologiquement. Il m’a donné le support nécessaire pour aider les autres, cela a permis de maintenir tout le monde à un niveau de stress qui allait bien »
Marie rappelle sa prise d’otage en évoquant l’idée qu’elle est persuadée d’en sortir vivante : « Je ne vois pas du tout ma dernière heure arrivée. A ce moment-là, je me suis déconnectée, je ne pleure même pas, comme si j’avais un recul incroyable face à la situation. Ce que je constate également ce n’est qu’aucun des otages, dans le couloir, n’a paniqué. »
En effet, une sorte de pacte tacite se met en place entre ces inconnus vivant une situation hors norme. Pour Marie, l’humain a quelque chose d’extraordinaire : « une sorte d’alliance sacrée se fait entre les hommes et les femmes présents. La survie de l’un dépendait de la survie de tout le monde », une complicité implicite se créé.
Sébastien partage le même souvenir : « quand on est arrivés au concert, l’individualité, c’était moi et ma femme, mais quand on est rentré dans la petite pièce, un esprit de groupe s’est formé. Tout le monde se serre les coudes automatiquement. »
L’un de ses souvenirs les plus marquants illustre cette humanité inattendue : « Je commence à caresser les cheveux que je pense être ceux de ma femme et je me dis : c’est bizarre, elle n’a pas les cheveux courts. La tête appartenait à un gars assis à mes pieds. Je lui dis : “désolé”. Et il me répond : “non, non, ça fait du bien” Au milieu du chaos, ce simple geste devient un symbole de solidarité. »
Des élèves qui questionnent le traumatisme
Très vite, les échanges dépassent le simple récit des événements. Les élèves interrogent les témoins sur leurs pensées, leurs peurs et leur reconstruction.
L’un d’eux demande ce que l’on ressent lorsqu’on pense que tout est perdu.
Sébastien répond :« La bascule de l’acceptation de la mort, je pensais que ça prenait du temps mais en fait cela prend quelques secondes. On a vite accepté parce que nous avons une famille recomposée et que ce soir-là, nos enfants étaient avec leurs parents, ils n’étaient pas seuls. Ils ont des valeurs, on pense qu’ils vont s’en sortir. Quand tu vois que tout est perdu, tu as l’impression que tu n’as plus ton destin entre tes mains et qu’il s’éloigne de toi. »
A l’inverse, Marie affirme qu’elle n’a jamais acceptée qu’elle allait mourir. Elle se persuade qu’elle va traverser cette épreuve surtout quand l’un des terrorismes lui dit « si vous faite ce que l’on vous dit ; tout se passera bien. »
Pourtant, malgré l’extrême violence de la situation, les deux survivants refusent de céder à la haine. Interrogée sur les amalgames et récupérations politiques possibles après les attentats, Marie affirme : « Il n’y a pas d’amalgame pour nous, ce sont des terroristes, extrêmement endoctrinés et qui vivent un islam totalement déformé. »
Elle insiste sur les valeurs de tolérance qui lui ont été transmises dès l’enfance. Elle a une profonde croyance en la bonté en l’être humain et donc pour elle : « l’homme ne peut pas, sans avoir été conditionné, faire des actes pareils. »
Sébastien ajoute qu’il n’a jamais développé de haine envers une communauté ou une religion.
Le témoignage devient alors une véritable leçon de citoyenneté.
Une mémoire qui traverse les générations
La transmission ne concerne pas uniquement les événements du Bataclan. Au cours de la rencontre, Sébastien rapporte une discussion avec sa mère le lendemain de l’attentat. Alors âgée de 84 ans, elle lui parle des bombardements qu’elle avait vécu enfant pendant la Seconde Guerre mondiale. Les souvenirs étaient encore très présents :« Elle m’explique cela comme si c’était la veille. » Sébastien s’étonne de la précision de ses souvenirs et réalise l’importance des traumatismes subis.
Cette anecdote montre que les traumatismes collectifs marquent durablement les individus et parfois les générations.
Pourquoi les témoins sont indispensables ?
Plus de dix ans après les attentats, Marie et Sébastien continuent de raconter leur histoire dans les établissements scolaires.
Leur objectif n’est pas seulement de témoigner. Ils cherchent à transmettre une expérience humaine, à faire comprendre ce qu’aucune statistique ne peut exprimer.
À la fin de la rencontre, une évidence s’impose : les témoins donnent une profondeur particulière à l’Histoire. Ils permettent aux jeunes générations de saisir ce que représentent réellement les mots « terrorisme », « peur » ou « solidarité ».
Le dialogue constructif entamé, permet de changer bien des choses pour le présent et l’avenir des participants. Grâce à cette rencontre, les élèves peuvent endosser le rôle de passeurs de mémoire. Cette appellation concernait des hommes et des femmes ayant vécu la déportation pendant la Seconde Guerre mondiale et qui ont ressenti le besoin de transmettre leur témoignage au grand public, et plus particulièrement aux jeunes générations, pour que la mémoire de l’Histoire ne s’éteigne jamais.
La mémoire vivante naît précisément de cette rencontre entre ceux qui ont vécu l’événement et ceux qui l’écoutent. Lorsque les derniers témoins disparaîtront, les archives resteront. Mais rien ne remplacera totalement la force d’une parole vécue.
Aux Andelys, cet échange, aura à n’en pas douter, eu un effet positif sur la construction de la mémoire de ces jeunes dans la société.
MERCI
À nos deux témoins, Marie HOURCASTAGNOU et Sébastien MICHELLET.
Aux élèves de Terminale générale et option SciencePo du lycée Jean Moulin aux Andelys.
À leur professeure, Martine SEGUELA.








