
Par Murielle Dassonville
Crédit photo : Uwe Strasser
Littérature et terrorisme – Du deuil aux deuils : traverser les pertes de l’existence
En amont des témoignages d’Aurélie Silvestre et de Charlotte Bré, Anna Picasso, professeur documentaliste au lycée Saint Joseph à Tassin Demi-lune, avait longuement fait travailler des élèves volontaires sur le livre d’Aurélie Silvestre Déplier le cœur (édition Le Seuil ; 2024) et sur Crayon Noir (de Valérie Igounet et Guy Le Besnerais, édition StudioFact, 2023). Ces deux ouvrages mettent en lumière une dimension essentielle du terrorisme : le deuil. Qu’il soit intime, collectif ou plus intérieur, il bouleverse profondément les repères et impose un long travail de reconstruction. À travers leurs récits et les échanges avec les élèves, apparaît la complexité de ce processus, marqué par la douleur, la culpabilité mais aussi par la nécessité de continuer à vivre autrement.
L’annonce de la perte : un basculement irréversible
Le deuil commence souvent par un moment de rupture brutale. Pour Aurélie Silvestre qui a perdu son compagnon Matthieu lors de l’attaque du Bataclan, ce basculement intervient après une attente insoutenable, qu’elle décrit comme « les heures les plus longues de sa vie ». L’annonce ne passe pas immédiatement par des mots, puisqu’elle explique avoir compris la mort de son compagnon « à la lourdeur des pas » de son père. Ce moment marque une fracture définitive entre un avant et un après.
Elle évoque alors un état de sidération profonde, affirmant être « tout entière rentrée dans la sidération », comme si son esprit se protégeait face à l’ampleur du choc. Interrogée par Lenny* sur ce moment, elle souligne qu’il est difficile à décrire, tant il dépasse la compréhension immédiate.
Charlotte Bré décrit une sidération similaire, mais à l’échelle d’un groupe. Elle explique que « on était tous dans un moment de sidération », montrant que le deuil peut être partagé, notamment dans un contexte scolaire où toute une communauté est touchée après l’attentat contre son collègue Samuel Paty.
Les différents types de deuil : intime, collectif et identitaire
Les témoignages montrent qu’il n’existe pas une seule forme de deuil, mais plusieurs expériences qui peuvent se superposer.
Aurélie Silvestre incarne un deuil intime, lié à la perte d’un être aimé. Elle explique que « plus rien n’est à sa place », traduisant un bouleversement total de son existence.
Charlotte Bré, quant à elle, évoque un deuil collectif. Elle décrit un établissement marqué par l’absence, allant jusqu’à dire que le collège donnait « l’impression d’être dans un mausolée ». Ce deuil est partagé par une communauté, ce qui peut à la fois renforcer la douleur et permettre un certain soutien.
Mais la parole des deux témoins met aussi en évidence une autre forme de deuil, plus invisible : le deuil de soi-même. Interrogée par Clara* sur les changements après l’événement, Aurélie Silvestre explique qu’elle n’est plus la même personne qu’avant. Ce type de deuil consiste à accepter la disparition d’une partie de soi, de ses repères, de son insouciance. « Ce qui a été important pour moi à ce moment-là c’était de mettre à distance l’actualité et j’ai vécu pendant 6 ans sans rien lire ni savoir et j’ai mis 6 ans à faire le tour de mon deuil, jusqu’au procès. »
Charlotte Bré rejoint cette idée lorsqu’elle évoque les transformations liées à son métier. « Je suis retournée travailler tous les jours pour ne pas m’effondrer, et être avec mes collègues qui me comprenaient, et pour être présente pour nos élèves, même si on n’arrivait plus à leur faire confiance, nous étions dans un deuil indicible. » . « On ressentait dans notre corps et dans nos esprits qu’on était victimes mais on ne pouvait pas le dire et c’est l’AfVT qui nous l’a dit en premier et ça m’a libérée d’une charge énorme. »
Interrogée par Inès*, elle explique que sa manière d’enseigner a changé, tout comme son rapport aux élèves et au monde. Ce deuil identitaire implique donc de reconstruire une nouvelle version de soi, adaptée à ce qui a été vécu. « J’ai perdu ma maman assez jeune et je me souvenais des étapes par lesquelles j’étais passée et je savais qu’être dans l’action était très important, pour ne pas subir ce traumatisme »
Vivre avec l’absence : un quotidien bouleversé
Après l’annonce, le deuil s’installe dans le quotidien. Aurélie Silvestre souligne que la perte modifie profondément la perception du monde, affirmant que « plus rien n’est à sa place ». Pour faire face, elle adopte une forme de discipline, expliquant : « J’ai mis en place une stratégie très simple, qui était que je devais assurer ma journée et la terminer, je l’ai vécu comme une athlète du deuil en faisant très attention à moi et à l’enfant que je portais, en avançant étape par étape. » Interrogée par Hugo* sur la manière de continuer à vivre.
Charlotte Bré décrit également un quotidien transformé. Elle explique que l’établissement scolaire était marqué par une atmosphère lourde, où il devenait difficile de retrouver une forme de normalité. Interrogée par Inès*, elle insiste sur la nécessité de continuer malgré tout, notamment pour les élèves, « Je suis allée au collège tous les jours jusqu’à la cérémonie de la Sorbonne. »
La culpabilité et les questions sans réponse
Le deuil s’accompagne de nombreuses interrogations. Aurélie Silvestre évoque cette quête de sens, marquée par des questions auxquelles il n’existe pas toujours de réponse. Interrogée par Lucas*, elle explique qu’« il faut apprendre à vivre avec ces interrogations, sans forcément chercher à tout comprendre. » Elle reconnaît avoir longtemps réfléchi à ce qu’elle aurait pu faire différemment, illustrant la difficulté d’accepter une situation incontrôlable. De plus, la famille a été aussi profondément impactée, « il y a une sidération collective si grande, que tout le monde a flanché, mes ami, ma famille ont flanché, je me suis sentie très seule, ça fait faire des bilans avec nos proches. »
Charlotte Bré exprime une culpabilité différente, liée à son rôle de représentante syndicale dans l’établissement : « il y a quelque chose qui me tenait vraiment à cœur, c’est le soutien entre collègues, c’était le plus important pour moi ». Interrogée par Sarah*, elle confie s’être demandé à plusieurs reprises « si elle avait pris un autre chemin, en sortant du collège ce soir-là, est-ce qu’elle aurait pu empêcher quelque chose ». Cette réflexion montre que le deuil peut aussi être lié à un sentiment de responsabilité, même lorsqu’il n’y a pas de faute réelle.
Ces questions, souvent sans réponse, font partie intégrante du processus de deuil et témoignent de la difficulté à donner du sens à l’événement.
Se reconstruire : accepter le changement et transmettre
Malgré la douleur, une reconstruction est possible, même si elle implique d’accepter de ne plus être la même personne. Le deuil de soi devient alors une étape importante. Aurélie Silvestre explique, en réponse à une question de Clara*, qu’il faut apprendre à vivre avec une nouvelle version de soi, transformée par l’événement.
La parole joue un rôle essentiel dans ce processus. Interrogée par Lenny* sur l’écriture, elle explique que celle-ci lui permet de revisiter son expérience tout en la partageant avec d’autres. Cela donne du sens à ce qui a été vécu. Le procès qui s’est tenu de septembre 2011 à juin 2022 lui a permis de comprendre : « Je n’étais pas seule, explique-t-elle, les dix mois qu’ont duré le procès, m’ont permis de mettre des mots sur ces évènements. En même temps que ça a été très dur, cela a été très beau pour moi. »
Pour Charlotte Bré, « on se reconstruit par la parole, mais aussi par le témoignage, au travers d’un documentaire, d’un roman graphique Crayon noir (de Valérie Igounet et Guy Le Besnerais, édition StudioFact, 2023), de déposition aux procès, par l’écriture et puis par l’action. Le fait d’être dans l’action permet de ne pas subir et de reprendre possession de sa vie. » Elle insiste également sur l’importance de la transmission. Interrogée par Yasmine*, elle affirme qu’il faut « continuer, il ne faut rien lâcher, nous sommes des éducateurs, pour moi c’est une forme d’hommage d’enseigner en toute liberté » montrant que l’engagement, notamment dans l’éducation, constitue une forme de réponse au terrorisme.
Ainsi, témoigner devient une manière de transformer le deuil en action, la reconstruction du lien avec les élèves était fondamentale. En partageant leur expérience avec les élèves, elles participent à une mémoire collective et contribuent à prévenir l’oubli.
A travers la parole, la justice et la transmission, il est possible de reconstruire progressivement un équilibre. Les récits de nos deux témoins rappellent que, même face à la violence, l’humain conserve une capacité essentielle : celle de donner du sens et de continuer à avancer, autrement.
MERCI
À nos deux témoins, Charlotte BRE et Aurélie SILVESTRE.
Aux élèves de seconde et de première du lycée Saint Joseph à Tassin-la-Demi-Lune
À leurs professeure documentaliste, Anne PICASSO et au directeur du lycée Louis FROUART
À Alexandra LOUIS, Déléguée Interministérielle à l’aide aux victimes (DIAV) pour sa présence
À nos partenaires,








