Rendez-vous à Saint Michel de Picpus

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Contextes : penser le nous

La rencontre du 7 novembre 2019 entre une classe de Terminale et trois victimes-témoins du terrorisme a été voulue et construite sous le signe de l’amitié : celle de Jean-Philippe Thomann, directeur artistique de l’association culturelle du lycée Saint-Michel de Picpus et de Jean-François Mondeguer qui a perdu sa fille Lamia sur la terrasse de la Belle Équipe le 13 novembre 2015, celle aussi de Stéphane Toutlouyan et de David Fritz Goeppinger qui, otages ensemble à l’étage du Bataclan, ont fait connaissance ce soir-là.

C’est aussi celle d’un établissement marqué par les attentats du 13 novembre avec la disparition à La Belle Equipe de Véronique Geoffroy de Bourgies, mère d’élève, et au Bataclan de Romain Dunet, jeune professeur d’Anglais dont les lycéens nous ont dit se souvenir avec émotion.

Alors, pour une fois, les témoignages sont concentrés sur une seule date. Parce qu’à Saint Michel de Picpus, le 13 novembre est pensé à partir d’un « nous » : que sommes-nous devenus après le 13 novembre ? Comment vivons-nous dans cet établissement depuis cette date ?

Les élèves d’option de Droits et Grands Enjeux du monde contemporain s’interrogent sur la notion de responsabilité : que pouvons-nous faire face à de tels évènements ? La question et la position du « nous », ici, hier, aujourd’hui, demain, traverse toute la réflexion que nous avons menée.

Préparation en classe : faire émerger le « nous »

Mais qui est ce « nous » qui affleure quand on parle du 13 novembre à Saint Michel de Picpus ?

Pour parler d’aujourd’hui, nous sommes tout d’abord retournés dans le passé avec la photographie du Baiser de l’Hôtel de ville de Robert Doisneau, datant de 1950, qui incarne le Paris que nous croyions éternel, la douceur et la convivialité des terrasses de bistrot face à la frénésie de la ville, Paris ville, des amants et des amoureux ; puis nous l’avons confrontée avec le dessin de presse de Patrick Chappatte publié le lendemain des attentats du 13 novembre 2015 dans l’International New-York Times.

On retrouve les deux amoureux enlacés, mais la violence, la terreur et la mort surgissent sous les traits d’un homme cagoulé armé d’une kalachnikov qui bondit d’une voiture et les menace. D’un coup, nous voilà projetés dans une autre temporalité : le « nous » émerge de ce contraste.

Le «nous», nous le retrouvons projeté brutalement dans le tourment et la tragédie, avec la lecture de la première page du livre écrit à quatre mains après les attentats de janvier 2015 par l’écrivain Matthieu Riboulet et l’historien Patrick Boucheron, Prendre dates. Les attentats ne sauraient être seulement une histoire douloureuse individuelle, ils deviennent douleur pour tous, nous tous. Les élèves insistent sur la métaphore du pli dans le texte : trace géologique que laisse un choc sismique, le pli est aussi celui de de nos mouchoirs, de nos fronts préoccupés, de notre temps et de notre mémoire pliée.

Voici les premières phrases :

L’évènement, qui « nous » concerne et « nous » affecte, devient histoire. Quelle est alors notre responsabilité à tous pour l’après, se demande la classe ?

Le « nous » plié

Ce pli, les élèves l’évoquent en rendant hommage à leur professeur d’anglais Romain pour démarrer la rencontre le 7 novembre 2019. Puis Jean-François Mondeguer, Stéphane Toutlouyan et David Fritz-Goeppinger en témoignent.

« Un attentat, c’est un seul jour qui va se répercuter, creuser un sillon dans toute votre vie » commence David, otage au Bataclan avec Stéphane. Tous deux tentent d’expliquer une dissociation : se sentir comme spectateurs de ces évènements, raconter l’histoire de quelqu’un d’autre.  « La vie reprend chaotiquement », enchaîne Stéphane. Les élèves leur demandent comment ils se sentent après Bataclan quand ils se retrouvent seuls. David ne cache pas combien cette expérience inqualifiable prend ensuite presque tout l’espace de sa vie et de son temps, il se demande maintenant comment exister en dehors du Bataclan. Stéphane parle du syndrome du survivant.

Pour Jean-François qui a perdu sa fille Lamia le 13 novembre, c’est « l’histoire est celle de ce soir-là, du lendemain ». Puis, il évoque le cancer dont il souffre depuis un an. Pour les médecins, ce sont les attentats qui ressurgissent en lui.

Il évoque aussi l’impact qu’ont sur lui et toutes les victimes les nouvelles d’attentats et cite un attentat meurtrier au Burkina Fasso « Je pense aux parents. On revit la même chose. On ressent la même chose ».  Pourtant, continue David à propos de la métaphore du pli : « vous évoquiez une feuille pliée, mais cela reste une feuille sur laquelle on peut continuer à écrire. Je continue à écrire sur la feuille qui porte la marque du pli, je continue ma vie ».

L’autre pour se reconstruire. Retrouver le nous

Pour continuer leur vie, tous les trois évoquent l’importance des autres. Un élève demande à David et Stéphane ce dont ils avaient envie en sortant du Bataclan : David répond que son premier besoin fut de savoir ce qu’était devenus ses amis venus ce soir-là avec lui. Stéphane répond qu’il a besoin de retrouver ses filles, sa compagne, ses amis… David dit aussi l’envie de voir son père, de retrouver ses origines, ses amours. Et besoin de comprendre.

Stéphane évoque le besoin de retourner très vite sur les lieux où ils étaient pendant 2h30, de retrouver ceux avec qui il était « pour recoller les morceaux ». C’est ainsi que par facebook, il prend contact avec David dont il ne sait qu’une chose ce soir du 13 novembre, c’est qu’il est chilien. Il lui envoie le message suivant : « sauf erreur de ma part, tu étais avec moi au Bataclan ».

Tous deux raconteront leur expérience d’otages au Bataclan dans le remarquable documentaire de Jules et Gédéon Naudet, 13 novembre : Fluctuat nec mergitur.

Jean-François, lui évoque sa maison qui ne désemplit pas dès le lendemain, et ces jeunes, amis de Lamia, qui viennent et qui restent autour de lui et sa famille.

Retrouver les autres. Retrouver les autres victimes pour partager cette expérience de l’indicible est nécessaire pour tous trois. David et Stéphane rencontrent très vite régulièrement quelques ex-otages du Bataclan, non seulement pour « se remettre dans une trame narrative », mais aussi parce qu’« on se reconnait dans les yeux des autres » et si on parle, « on ne sera pas jugé ». Jean-François dit la même chose : « avec les autres parents endeuillés, on n’a pas besoin de raconter ». Retrouver aussi les membres de la Brigade de Recherche et d’Intervention qui ont donné l’assaut au Bataclan et libéré les otages est important pour David « j’avais besoin de les voir ».

Être avec les autres victimes et agir est essentiel pour Jean-François qui explique son engagement dans l’association 13onze15 Fraternité et Vérité. « Je peux être utile, je m’occupe des gens qui en ont besoin », il évoque ses échanges avec la maman de Véronique de Bourgies qui est en maison de retraite et les contacts de médecin qu’il transmet au père d’un jeune homme victime du Bataclan. « C’est une goutte d’eau, mais pour ces gens, cette goutte est énorme. ».

L’autre fait du bien aussi : c’est celui qui continue de nous regarder pour ce que l’on est en entier. David parle de celle qui est devenue sa femme depuis, qui lui a laissé sa place en tant qu’homme et pas uniquement en tant que victime. Pourtant le regard sur l’autre n’est pas toujours simple, Stéphane dit qu’au travail il lui arrive de ressentir un manque de patience pour certaines choses dont il n’est plus sûr maintenant de toujours comprendre le sens.

L’autre, cela peut être aussi les fausses victimes. Stéphane et David en ont croisées qui avaient intégré leur association Life for Paris, cela reste pour eux stupéfiant. Elles ont été condamnées depuis.

L’après 

« Ce qui compte, c’est tout ce qui ruisselle : l’amitié avec un homme de l’âge de mon père et les autres » explique David en parlant de Stéphane. Du pire est né le meilleur, l’amitié des deux ex-otages. David a pris la main de Stéphane tandis qu’ils étaient sous la menace des deux terroristes et lui a dit « ça va aller », alors que Stéphane pensait « on va mourir dans cinq minutes, dans une heure, dans un jour. ». Un élève demande à David ce qu’il avait dans la tête quand il lui a pris la main. Ce geste lui a permis de se réinscrire dans la vie, c’était un geste instinctif : « attrape la main de cet homme et rassure-le C’est quelque chose de l’ordre de l’échange d’énergie ». Cette amitié, elle est palpable quand ils parlent, quand ils racontent, complices.

L’après, ce sont aussi les élèves. Jean-François leur dit, « la mémoire n’a pas d’âge »,  «vous avez un devoir en tant que jeunes » et il les remercie d’être là.

crédits : :stmicheldepicpus.fr

À la fin de la rencontre, leur professeur Frédéric Clementi conclut : « Vous avez comblé un vide, ils ne s’en rendent pas compte, mais vous avez comblé un vide ». Jean-Philippe Thomann ajoute : « pour eux, avant, c’était une nébuleuse mais avec vous, c’est de l’humain. ».

Quelques jours plus tard, Jean-Francois Mondeguer adressait ce message aux élèves :

« Ce qu’il faut retenir, c’est cela : vivez pleinement, avec des hauts et des bas comme tout le monde, mais croquez la vie comme on dit.

Et puis, faites-en sorte de ne jamais quitter vos proches, parents, amis… sur quelque chose de négatif. Vous pourriez le regretter. En un mot, un maximum d’amour, autour de nous.

C’est ce que j’aurais pu dire, entre autres, hier.

Merci encore. Pensez à vous, prenez soin de vous. La vie est belle mais avec tant d’incertitudes. »

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Cet article est dédié à Nadia, Gwendal et Yohann Mondeguer : Jean-François Mondeguer a quitté notre monde le 29 février 2020. Son témoignage au lycée Saint-Michel de Picpus a été son dernier rendez-vous avec des lycéens.

J’ai cueilli ce brin de bruyère
L’automne est morte souviens-t’en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t’attends

Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913

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Merci

Aux élèves de l’option DGEMC du lycée

À Jean-Philippe Thomann, directeur artistique de l’association culturelle de l’ensemble scolaire Saint-Michel de Picpus

À Frédéric Clémenti, professeur de la classe

À notre partenaire

 

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