Marrakech de A à Z – de l’Argana au Zitouna

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Genèse d’une pièce de théâtre en trois actes

Le projet « Zitouna » est né au lycée LUCIE AUBRAC de Courbevoie (92), dans une classe de Terminale Littéraire en cours de Droit et Grands Enjeux du Monde Contemporain (DGEMC).

Il a commencé avec le témoignage de deux victimes du terrorisme, Christiane Lombard qui a perdu sa fille dans l’attentat de Marrakech de 2011 (attentat à la bombe actionnée à distance, perpétré le 28 avril 2011 dans le café ARGANA situé sur la place Jemaa el-Fna ayant fait 17 morts et 20 blessés de nationalités différentes) et Soad El Khammal, qui a perdu son fils et son mari dans les attentats de Casablanca en 2003, et soutenu, en 2011, les victimes françaises et marocaines lors du procès de l’attentat de l’Argana.

Cette rencontre s’inscrivait dans le partenariat éducatif que nous avons avec l’AMVT : des rencontres avec des lycéens ont lieu aussi bien en France qu’au Maroc avec, dans les deux cas, des victimes françaises et marocaines.
Il s’est poursuivi avec des ateliers d’écriture, animés par les services éducatif et juridique de L’AfVT et la professeure de la classe, qui ont donné naissance à une pièce de théâtre représentant le procès de l’attentat de l’Argana ; toutes les références explicites à cet attentat sont effacées, les noms des victimes, des accusés et même du lieu de l’attentat sont modifiés et la pièce est intitulée Le Café Zitouna.

Enfin, Le Café Zitouna a été mis en scène sous la direction de deux comédiens, Aliénor Izambart et Stéphane Casorla et interprété par les élèves qui ont écrit la pièce.

Projet

Il nous a semblé important de faire connaître cette pièce écrite par des lycéens français à des lycéens marocains, puisque l’attentat et le procès concernés ont eu lieu au Maroc : les thèmes abordés, les messages citoyens et les valeurs humaines que porte la pièce unissent les deux pays et peuvent faire l’objet d’échanges fructueux.

Nous avions aussi l’espoir que cette pièce puisse être jouée par des lycéens marocains, c’est pourquoi nous l’avons traduite en Arabe.

Notre partenaire marocain, l’AMVT, a donné une réception favorable à ce projet et a organisé à Marrakech des journées d’échanges entre les lycéens français et marocains.

Objectifs

  • Comme toujours , un travail d’humanisation : ne pas aborder la question du terrorisme de manière abstraite, mais en s’intéressant à la personnalité des victimes, aux familles des victimes françaises et marocaines, ainsi qu’aux familles des accusés.
  • Une compréhension du fonctionnement de la Justice et une réflexion sur le rôle de citoyen
  • Une réflexion sur la radicalisation, le terrorisme et les sanctions pénales en cas de terrorisme
  • Une pratique artistique importante – pratique théâtrale
  • Des échanges interculturels riches entre lycéens français et marocains sur les quatre points précédents
  • L’appropriation de la pièce par d’autres élèves, publics et pays francophones et arabophones, dans son intégralité ou par extraits

Réalisation du projet : Marrakech – 15-19 avril 2019

Le Club de l’Université Qadi Ayyad nous accueille lorsque nous arrivons tard le soir du 15 avril. Le lendemain, nous découvrons un magnifique jardin florissant, un cadre propice à la réflexion, à l’art et au dépassement de soi.

L’espace offert par le Club, planté d’arbres, permettait à la fois que chacun puisse s’isoler et que tous puissent se rassembler, tant pour les moments de travail ou de mise au point que pour les moments conviviaux : nous répétons la pièce tantôt dans une salle prêtée par le club, tantôt à l’extérieur sur la pergola.

Le Directeur du Club, les serveurs du restaurant, très attentifs, ont déployé tous leurs efforts pour rendre notre séjour confortable et chaleureux.

Récit par Clotilde Benoît, professeure de Lettres de la classe, des deux journées avec les lycéens marocains

Le mercredi 17 avril 2019, nous touchons au cœur de notre voyage à Marrakech. Après nous être immergés dans la ville et avoir vu les lieux de l’attentat de l’Argana, nous sommes accueillis dans un premier lycée afin d’échanger avec les jeunes sur la question du terrorisme et du vivre ensemble.

Nous découvrons donc notre premier lycée marocain, le lycée public AL MOWAHIDDINE. Sur un mur de la grande cour de récréation, nos élèves reconnaissent l’hymne national. Il y a des arbres, un peu partout, des herbes folles, et dans chaque salle, bien sûr, le portrait du roi au-dessus du tableau. La salle où l’on nous attend est pleine à craquer de jeunes gens, et surtout de jeunes filles. Malika, de l’association marocaine des victimes du terrorisme, prend la parole pour offrir un champ libre aux participants : c’est à nos jeunes, marocains et français, de voir ce qu’ils veulent faire de ce temps qui leur est donné pour être ensemble.

Les élèves marocains prennent la parole en français : nombre d’entre eux ont préparé une intervention, principalement autour de la définition du terrorisme, soulevant des questions essentielles : peut-on parler rationnellement du terrorisme? Qui est vraiment le terroriste? Sort-il de l’humanité en commettant ses actes d’horreur? Le débat se recentre ensuite sur la question de la tolérance, du respect des différences, des religions, des couleurs de peau.

Le responsable de l’association des parents d’élèves rappelle que le Maroc a vocation à être une terre d’accueil, dont la liberté est la vertu cardinale. Pour lui, l’intolérance survient quand des interférences apparaissent avec le mode de vie d’un groupe donné.

Les élèves français finissent par prendre la parole pour partir du cas qu’ils connaissent bien : celui du café de l’Argana sur lequel ils ont tant travaillé. Le terroriste, en l’occurrence, vient effectivement d’un milieu défavorisé, ce qui ne justifie pas ses actes, qui, pour l’une des jeunes filles, ne sont finalement qu’une solution de facilité à ses problématiques. La faiblesse d’esprit et l’ignorance, notamment en matière de religion, lui semblent tout autant responsables de son passage à l’acte que sa pauvreté.

La question de l’amalgame entre islam et terrorisme est ensuite évoquée, ainsi que le rôle que certains médias peuvent avoir dans cette caricature. Un élève propose que la nationalité, la religion des terroristes ne soient plus mises en avant, afin de ramener ces personnes à ce qu’elles sont : des criminels avant tout, et non des représentants d’une religion qui appellerait au crime.

Reprenant le thème de la pièce Le café Zitouna, nos élèves lancent alors un débat sur la peine de mort : est-elle une bonne façon de punir les terroristes? Si quelques voix se font entendre pour prêcher la mort comme exemple, ou dans une volonté de faire subir aux terroristes ce qu’ils font eux-mêmes subir aux autres, l’écrasante majorité des lycéens, marocains comme français, préfère éviter la peine de mort, qui est vécue comme un soulagement par le criminel, et salit les mains des victimes. Tous préfèrent évoquer la possibilité d’une rééducation, et surtout celle de la prévention. Des rencontres comme celle que nous vivons ce jour, entre jeunes de toutes couleurs, toutes origines, toutes religions, de chaque côté de la Méditerranée, n’y contribuent-elles pas?

Il est temps de laisser un peu les jeunes entre eux, afin de faire des photos, s’échanger des numéros, et apprendre à se connaître. Nous visitons le lycée, et finissons notre promenade en salle des professeurs où nous attend le thé à la menthe et un affolant goûter de pâtisseries marocaines. C’est là que nous rejoignent les élèves, par petits groupes mélangés, heureux de s’être trouvés. La discussion a continué entre eux, si bien qu’avec l’aide d’Alliatte, notre interprète, une scène de la pièce que les élèves ont écrite s’improvise devant la salle des professeurs, en plein air :

Des élèves marocains jouent la traduction en arabe de la scène d’exposition, avant que nos élèves ne prennent leur rôle pour cette scène particulièrement difficile où le terroriste, joyeux, vient rendre compte de son crime fraîchement commis à son imam et à son ami d’enfance – l’un le félicitant, l’autre le condamnant. Plus motivées que jamais, nos élèves saluent leurs nouvelles connaissances en pensant à la journée de demain, où elles vont enfin montrer leur pièce dans son intégralité.

Photo de groupe au lycée Al Mowahiddine

 

C’est cette fois le lycée privé WAHATE EZZAYTOUNE ATLAS qui nous accueille, dès le matin, dans sa magnifique bibliothèque : les élèves ont préparé quelques petites saynètes mettant en scène le vivre ensemble. Après cette belle introduction, nous nous retrouvons autour d’un petit-déjeuner marocain, avant de nous répartir entre différents ateliers pour travailler autour du thème du vivre ensemble entre lycéens marocains et français : atelier vidéo, arts plastiques, écriture, anglais…

Les uns peignent dans la cour de grandes toiles représentant des arbres de l’amitié, dont l’une sera conservée au lycée marocain, et l’autre rapportée chez nous à Courbevoie.

D’autres débattent, en français, en anglais sur les questions qui nous préoccupent. Dans l’atelier d’écriture, nous partons d’images évoquant le thème de la tolérance. Chacun lit son texte en français, puis les échanges deviennent plus personnels pour évoquer cette question clef de la lutte contre la radicalisation. La question de la mixité sociale est mise en avant par nos élèves français, dont la classe est très métissée alors que les lycées marocains qui nous accueillent ne présentent pas un public si varié. Les françaises revendiquent cette particularité, dont elles découvrent ici qu’elle n’a rien d’évident, comme une chance qui leur permet de mieux connaître, dès le plus jeune âge, la diversité de l’humanité et donc la tolérance. Nous évoquons nos différentes sociétés et systèmes scolaires et nous questionnons sur les moyens de maintenir cet équilibre heureux mais fragile qui est celui de notre lycée, mais dont nous savons également qu’il ne se retrouve pas forcément dans tous les établissements de France.

Après les ateliers, un très beau moment symbolique a lieu : nous plantons des rosiers dans la cour du lycée, entre élèves marocains et français, main dans la main.

Un geste de vie, d’échange, de paix, qui touche tout le monde, alors que l’heure de notre représentation se rapproche. Mais avant cela, nous sommes encore invités à partager un excellent repas de tajines de poulet aux raisins secs.
Nous prenons enfin possession de la superbe salle de théâtre qui nous attend : rideaux, coulisses, micro, la qualité de la salle impressionne un peu les élèves, plus déterminées que jamais à donner le meilleur d’elles-mêmes. Et effectivement, galvanisées par ce voyage, par l’importance symbolique de la chance qui leur a été offerte de jouer cette pièce qui véhicule un message de paix sur les lieux mêmes qui ont été si cruellement touchés il y a 8 ans, nos élèves donnent une très belle prestation.

Le discours de l’avocate des victimes est particulièrement applaudi, ainsi que la prestation de Zyed, un jeune lycéen marocain qui a repris au pied levé et avec enthousiasme un petit rôle laissé vacant.

L’émotion atteint son comble pour le groupe quand, après les saluts, Soad, de l’association marocaine des victimes du terrorisme, prend la parole, suivie de Yasmine Bouzidi, la fille du serveur du café de l’Argana, qui remercie avec sa joie de vivre habituelle nos élèves d’avoir joué cette pièce.

Cette pièce, c’est aussi pour elles et pour toutes les victimes que nos élèves l’ont jouée, et par la force du jeu théâtral, elles ont pu toucher du doigt mieux que jamais la réalité de leur drame. Il y a des larmes ce soir-là, mais ce sont donc aussi des larmes de joie, car nous avons tous vécu lors de ces journées au Maroc des rencontres d’une grande humanité, qui nous ont donné de l’espoir et de la force pour continuer à propager les valeurs de fraternité dans lesquelles nous croyons.


Le couscous du vendredi chez Madame Malika DJEBLI

Avant notre départ le vendredi 19 avril, nous avons été invités par l’AMVT chez Madame Malika DJEBLI pour un couscous préparé avec amitié.

Ce fut l’occasion pour les lycéennes de découvrir des aspects plus intimes de la culture marocaine : plaisir de l’accueil, du partage, de la cuisine.

Nous quittons Marrakech le soir la tête et le cœur pleins de souvenirs déjà.

Représentation du 23/05/2019 au lycée Lucie AUBRAC

Une nouvelle représentation a eu lieu dans l’auditorium du lycée Lucie Aubrac le jeudi 23 mai devant un public composé des familles des lycéennes, de Madame FICARA, Proviseure, de quelques enseignants, dont le professeur d’Arabe, de Madame LIMOGE, adjointe au maire de Courbevoie, d’Alice NOULIN de La Ligue de l’Enseignement.

La représentation a été un franc succès. Les parents se sont montrés intéressés par les thèmes soulevés, ont été impressionnés par le travail fourni par leurs enfants mais aussi par leurs professeurs; les membres de l’AfVT ont souligné la pertinence des messages que porte la pièce et la qualité de l’interprétation.

Perspectives

Nous allons travailler à la pérennité et à l’accessibilité de la pièce dans sa version originale et dans sa version en arabe. Pour cela, nous allons légèrement modifier le texte de la pièce en fonctions des observations que nous avons faites au cours de la mise en scène, puis effectuer une auto-édition en version bilingue.

D’autres élèves (ou tout autre public) pourront se l’approprier en France, au Maroc et dans d’autres pays francophones et arabophones, dans son intégralité ou par extrait.

Nous souhaitons poursuivre, au cours de l’année scolaire 2019-2020, en partenariat avec l’AMVT, les échanges, les débats, et les ateliers citoyens initiés en avril 2019 avec le lycée WAHATE EZZAYTOUNE ATLAS : nous serions honorés que la pièce Le café Zitouna dans sa version arabe, soit représentée par des élèves marocains et qu’ils viennent à leur tour en France au cours de l’année scolaire 2019-2020 pour de nouveaux échanges et ateliers.

***
Merci

Aux 18 filles de la classe de Terminale L
A l’AMVT, et en particulier Mesdames Soad BEGDOURI EL KHAMMAL et Malika DJEBLI, pour l’organisation du séjour à Marrakech.

A Madame FICARA, Proviseure du lycée Lucie Aubrac de Courbevoie et Sophie DAVIEAU et Clotilde BENOÎT, professeures.

Au lycée AL MOWAHIDDINE de Marrakech, son proviseur, ses professeurs, son CPE et l’ensemble des personnels.

Aux parents d’élèves du lycée AL MOWAHIDDINE et en particulier son président.

Au groupe scolaire WAHATE EZZAYTOUNE ATLAS, sa Directrice, Madame Houyam IDRISSI AATOUF, ses professeurs et l’ensemble des personnels

A nos partenaires :

Le Service de Coopération et d’Action Culturelle de l’Ambassade de France au Maroc, en particulier Mesdames Laurence LEVAUDEL, attachée de coopération et responsable du Pôle Gouvernance, Anouchka DYBAL, chargée de mission Gouvernance, et Jeanne MAZLOUM, Chargée de mission Société civile.

La Fondation HASSAN II et en particulier Monsieur Fouad Ben MAKHLOUF, Directeur du Pôle Coopération et Partenariat.

La FAVT (Fondation d’Aide aux Victimes du Terrorisme)

La Mairie de Courbevoie, en particulier Mesdames Marie-Pierre LIMOGE et Aurélie TAQUILAIN et Monsieur Jean SPIRI

L’association ECPM (Ensemble Contre la Peine de Mort)

 

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