“Leur trace dans nos mémoires”

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Voir le visage de Taib, tué à Casablanca en 2003 à l’âge de 17 ans, dans le visage des lycéens attentifs, prononcer le nom de Jonathan, d’Arié et Gabriel, 3 et 5 ans, et dire qu’on est survivant d’une attaque terroriste en référence aux rédacteurs du journal Charlie-Hebdo assassinés en janvier 2015 : Soad, Samuel, Simon portent ces traces-là ; ils viennent le 09 mars 2020 au lycée Montesquieu d’Herblay, ils laisseront aussi des traces dans la mémoire des élèves de deux classes de Seconde.

Contexte pédagogique

Au lycée Montesquieu d’Herblay, nous sommes devant une équipe pédagogique et des lycéens avertis : le professeur de Lettres des deux classes, Julien Coutant, propose à ses élèves un travail de réflexion, d’actions, d’écriture sur toute l’année, la Proviseure, Madame Soufi non seulement soutient le projet mais aussi y participe activement.

Ensemble, ils ont rencontré, avant nous, d’autres témoins : Ginette Kolinka, survivante de la Shoah, Rachel Jedinak, une enfant cachée, rescapée de la rafle du Vel d’Hiv, et Mariette Job, la nièce d’Hélène Berr. Certains sont allés à Auschwitz le 21 novembre 2019, certains ont participé à l’inauguration du mur des Noms rénové au Mémorial de la Shoah le 27 janvier 2020.

Les lycéens ont beaucoup lu, beaucoup réfléchi à cette sombre période de l’Histoire en Europe et ce qui est encore plus remarquable, c’est qu’ils ont aussi beaucoup écrit. Dans ce long cheminement intellectuel, moral et citoyen qu’ils font sous la direction de leur professeur, ils sont les auteurs d’une trilogie intitulée Leur trace dans nos mémoires, qui participe au concours pédagogique Alter Ego Ratio. Le premier tome est sous-titré Devenir les témoins des témoins, le troisième Ô vous, frères humains.

Ils ont lu, ils mettent même en voix le Journal d’Hélène Berr. Le 10 octobre 43, elle écrit :

« Comment guérira-t-on l’humanité autrement qu’en lui dévoilant d’abord toute sa pourriture, comment purifiera-t-on le monde autrement qu’en lui faisant comprendre l’étendue du mal qu’il commet ? »

PORTER TOUTES LES VOIX DES VICTIMES DU TERRORISME

Hélène Berr ajoute qu’il faut être « assez généreux et nobles pour envisager la question en soi, pour ne pas faire de celui qui raconte un cas individuel, mais pour voir à travers lui toute la souffrance des autres ».

Les trois témoignages de Soad Elkhammal, Samuel Sandler et Simon Fieschi abordent le pire de l’humanité, pour ouvrir à ces lycéens la voie de la compréhension : ils vont rapporter des histoires singulières, mais leurs voix portent les voix de toutes les autres victimes et toutes les valeurs qui les rassemblent.

SOAD : Je ne veux pas que ce qui m’est arrivé se reproduise : qu’une autre famille voie son enfant victime d’un attentat terroriste ou dans la radicalisation

Soad  Elkhammal était professeure d’Histoire en en mai 2003, elle aime les salles des profs et elle aime transmettre connaissances et goût de la réflexion aux élèves, elle a dû abandonner son activité professionnelle après les attentats de Casablanca qui lui ont ôté la partie masculine de sa famille, son mari et son fils.

Elle témoigne dans les établissements scolaires, ici en France, là-bas au Maroc, dit-elle, mais pas seulement : elle veut sensibiliser la jeunesse aux dangers des embrigadements radicaux via les réseaux sociaux, sa résilience passe par le partage de valeurs humaines avec les élèves dans les yeux desquels elle revoit son fils Taib qui était lycéen et préparait son baccalauréat lorsqu’il a été tué.

Et elle a un objectif clair : sensibiliser les élèves, c’est apporter sa contribution pour que d’autres familles ne voient disparaitre un enfant dans un attentat ou dans la radicalisation.

SAMUEL : Les soldats de plombs de mon petit cousin Jeannot

Prendre la parole pour Samuel Sandler est toujours l’occasion de prononcer les prénom de Jonathan – ce prénom qui ne s’affiche plus sur l’écran de son smartphone -, d’Arié et de Gabriel.

C’est le prénom d’Eva, sa belle-fille qui s’est affiché le 19 mars 2012 à 8h du matin. Quand il décroche, Eva lui dit très clairement que Jonathan est mort, pourtant Samuel développe un monumental déni : il entend dans le taxi qui l’emmène à l’aéroport qu’il y a eu des « échanges de coups de feu à Toulouse » et en conclut que puisque Jonathan n’est pas armé, il ne peut être mort ; dès son arrivée à Toulouse, il proclame qu’il veut voir ses enfants et quand le Président de la République lui présente ses condoléances, il veut engager la conversation sur un autre sujet : « je suis né à Neuilly », lui dit-il.

Samuel, avec calme, affirme : « J’étais dans le déni et j’y suis encore. Comment accepter ? »

Enfant, il jouait avec des petits soldats de plomb. L’un d’eux appartenait à son petit cousin Jeannot, qui a été arrêté au Havre avec sa grand-mère en Mars 1943, envoyé à Drancy, déporté à Maidanek, sans doute mort avant d’arriver. Alors, enfant, il avait peur. Puis en grandissant, il s’est raisonné : on ne tuera plus d’enfants parce que de confession juive. Jonathan, Arié et Gabriel ont été assassinés devant l’école juive Ozar-Hatorah, « sur un trottoir de France », écrit-il dans son récit Souviens-toi de nos enfants.

SIMON : L’impensable n’est pas l’improbable

Simon Fieschi n’aime pas le mot « victime », même si au fond il est exact ; il préfère se présenter comme « survivant », c’est une façon de voir la vie.

Il a de l’humour : il n’a pas eu beaucoup le temps d’échanger avec les deux terroristes, et n’a pas beaucoup d’éléments à fournir aux élèves pour les comprendre, « Ils sont rentrés, ils ne m’ont même pas dit bonjour, ils ont dit « Allahou Akbar » et ont tiré. »

Simon rappelle l’histoire de Charlie Hebdo, sa création dans les années 60 et son refus des entraves à la liberté dans la société du Général de Gaulle, son parti pris d’être « le plus mal élevé possible », son ambition de dire par l’humour et le dessin, de se moquer de ses amis et de ses ennemis, de tout – et qu’on ne nous dise pas comment faire ! ce ne serait plus une liberté.

« En 2006, on a le premier épisode des caricatures de Mahomet, publiées dans un journal danois. Cela a fait un foin pas possible. En France, s’est posée la question : « que fait-on ? ». La plupart des journaux en ont parlé mais sans les montrer, sauf deux : France Soir et Charlie qui a ajouté des dessins. Il y a eu un procès, des associations musulmanes ont jugé que ces dessins étaient une « incitation à la haine religieuse ». La justice a conclu qu’un journal satirique avait le droit de se moquer – certes, c’est blessant et pas facile à voir, mais si on vous interdit de vous exprimer librement, on perd en liberté. Vous n’êtes pas obligés de lire le journal. »

Simon arrive dans ce contexte au journal, il en devient le webmaster ; les locaux avaient déjà été incendiés. Après, l’incendie, trois dessinateurs sont sous protection judiciaire. « Dans ce journal de vieux soixante-huitards, c’était drôle de voir des flics en permanence ».

« Les religieux qui vous disent quoi dire, quoi faire, quoi penser, sont pour nous une inépuisable source de moquerie. En vrai, ce ne sont pas les caricatures qui nous posent problème, c’est l’interdiction. L’impensable ce n’est pas l’impossible. Pour nous cette violence était impensable. A posteriori, on peut voir un certain nombre de signes. C’est comme dans les années 30, mes grands-parents juifs venus de Russie ne les ont pas vus.

Ils ont passé « 1’49 » dans les locaux du journal. Ils sont passés après m’avoir tiré dessus. Ils ont dit « on ne tue pas les femmes » mais ils ont tué une femme.

J’ai passé une semaine dans le coma, et c’est après que j’ai appris ce qui s’était passé : après être tombé dans les pommes, des voisins sont venus et m’ont maintenu éveillé en attendant les secours. Je me suis dit alors que les choses qui m’embêtaient, comme une boîte internet belge, n’allait plus m’embêter. C’est fou les détails auxquels on pense quand on vit une catastrophe.

Je me suis réveillé, j’étais tétraplégique. C’est ma mère qui m’a appris qu’il y avait 12 morts ; J’ai du mal à me souvenir même des noms. Pourtant je les connais tous. »

COMPRENDRE ?

Question de Matteo : Est-ce qu’au moment où vous apprenez ce qui est arrivé à vos familles, à vos amis, vous avez une envie de vengeance ou bien une envie de savoir et de comprendre ?

Samuel : Comprendre ? Certainement pas. Il n’y a rien à comprendre. Je refuse totalement de rentrer dans ce genre de réflexion.

Au tout début, on pensait que c’était l’extrême-droite. Je suis parti à l’enterrement à Jérusalem sans information. C’est un journaliste de TF1 qui m’a dit que l’assassin avait crié « Allahou Akbar », j’ai pensé qu’il voulait m’orienter vers des propos que je n’avais pas du tout envie de tenir car j’ai fait beaucoup de rencontres interreligieuses, j’allais à Versailles à la mosquée en tant que responsable de la communauté juive.

Je ne prononce pas et ne veux pas prononcer le nom de l’assassin. Cela lui donnerait une étincelle humaine. Il avait une caméra, il a filmé, il a fait un montage. Pour moi, il n’a rien d’humain. Amour et haine sont des sentiments humains, je n’en ai pas pour lui, je suis complètement indifférent.

Soad : Les assassins du 16 mai sont des inconnus, ils ont choisi de mourir, sauf deux qui ont renoncé à déclencher leur ceinture d’explosifs. Je n’essaie pas de les connaitre.

Comprendre ? J’essaie, je recherche pourquoi on a tué mes deux hommes. Je lis TOUT ce qu’on écrit sur le terrorisme dans le but de comprendre : pourquoi on tue au nom de l’islam ? Je suis musulmane, je ne comprends pas.

Simon : la question de la vengeance se pose avec le procès, car avec un procès il y a la possibilité de faire justice. Les terroristes sont morts et pour leurs complices présumés, qui ont fourni armes, téléphone, voiture, la question de la vengeance et du pardon ne se pose pas car ils ne demandent pas pardon. Ils disent qu’ils ne savaient pas.

Il y a comme une vitre hermétique qui me sépare des tueurs. L’imprimeur Michel Catalano, lui, a discuté avec eux plus longtemps : il dit qu’il n’y avait rien à en tirer, qu’ils avaient déjà le cerveau lavé.

Cela vient alimenter ce que vous avez dit de l’inhumanité. J’aurais bien aimé discuté de théologie avec eux, mais je n’ai pas eu le temps.

Humanité ou pas ? Pour moi, il y a de l’humanité : ce qui est terrible, c’est que c’est humain. Les types qui m’ont tiré dessus avaient quasiment le même âge que moi. Les nazis étaient gentils avec leurs enfants, les nazis étaient humains, il faut accepter que l’humain est capable de cela.

REVENIR SUR LES LIEUX ?

Question de Romain : Est-ce que vous êtes revenus sur les lieux des drames et si oui, quels sentiments vous avez eus ?

Soad : Oui, quelques années après car je n’en avais pas eu le courage avant, et c’était douloureux d’y retourner : c’est un lieu où nous allions en famille, avec les enfants. Ce club a été reconstruit, puis réouvert deux ans après. Puis est devenu un immeuble.

Samuel : On ne m’a jamais posé cette question. J’ai tout d’abord connu cette école il y a longtemps car Jonathan, lorsqu’il était élève, avait besoin d’être dans une classe avec de petits effectifs.

Il m’arrive d’aller à Toulouse, pour les cérémonies le 19 mars. Je ne peux pas être absent à la cérémonie dans la cour de l’école mais ensuite je pars. J’ai toujours refusé de passer une nuit à Toulouse.

C’est contradictoire, pour moi. J’ai aussi toujours refusé d’aller à Auschwitz …, j’ai en tête ma grand-mère et mon petit cousin. Ce n’est pas possible pour moi d’aller sur ces lieux.

Simon : Oui. À la rédaction de Charlie Hebdo, cela a été d’abord une scène de crime, mais aussi une scène de guerre. Je retourne devant l’immeuble pour les commémorations, mais n’y suis jamais re-rentré. Moi aussi, j’ai des sentiments contradictoires : une forme d’indifférence qui doit être une forme de protection. Je me suis habitué à passer pas loin.

PEUR ?

Question d’Oumayma : Est-ce que vous avez peur pour vous maintenant ?

Samuel : Si j’avais peur pour ma vie, cela voudrait dire que ma vie serait supérieure à celle de mes enfants. Non, je n’ai pas peur.

Soad : Avoir peur de quoi, de qui ? Pour moi-même, je n’ai plus peur de rien. J’attends le jour de les rejoindre, mais je suis du côté de la vie : je témoigne contre le terrorisme, contre la radicalisation, contre toute personne qui cherche à prendre la vie des gens. J’ai témoigné dans les quartiers populaires, là où on peut endoctriner les gens.

Simon : J’ai deux réponses, l’une qui nous concerne à Charlie Hebdo et une autre qui me concerne, moi personnellement. Le journal reçoit toujours des menaces de mort. Une personne a comme travail d’aller porter plainte. Le lieu est gardé secret. Parmi nous, certains ont peur, comme avant l’attentat d’ailleurs. Mais la peur est un sentiment avec lequel on ne peut pas vivre en permanence.

Je n’ai pas peur pour ma sécurité. J’ai la chance de ne pas être paranoïaque. Je ne pense pas à un nouvel attentat à Charlie, il y a des cibles plus efficaces. On ne peut pas laisser la peur dicter ce que l’on va faire : arrêter de faire des dessins ? C’est presque une réaction de fierté, d’ego.

Les libertés que l’on a ne nous sont pas données une fois pour toutes : si on ne les utilise pas, si on ne les défend pas, elles meurent. Tout le monde n’est pas favorable la liberté et c’est difficile d’être libre. Il y a des gens qui votent pour des dictateurs. Cette trouille que l’on a parfois, qui donne envie de rester chez soi ou de vendre des robinets, existe mais c’est cette trouille-là qui me fait ressentir le besoin et l’importance de ce que l’on fait.

LIRE

Question de Romain : Nous étudions Lettres à Nour. Je voulais savoir s’il existe des œuvres dans lesquelles vous vous retrouvez, auxquelles vous vous identifiez.

Simon : Deux livres racontent l’attentat à Charlie Hebdo :  Une minute quarante-neuf secondes de Riss qui a pris une balle dans l’épaule, c’est un livre politique, et Le Lambeau de Philippe Lançon qui a pris une balle dans la mâchoire. Nous étions ensemble aux Invalides. C’est un livre plus intime, c’est le récit d’une reconstruction physique et mentale à laquelle je m’identifie.

Il y a aussi La légèreté, récit illustré de Catherine Meurisse : elle arrive en retard, le jour de l’attentat. Elle se reconstruit par la recherche du beau.

Les sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja est un livre, qui date de l’âge d’or musulman, de blagues philosophiques d’un juge à qui l’on vient poser des questions. C’est un livre qui prend l’exact contre-pied de la pensée des terroristes dans sa façon de considérer l’idéologie. C’est quelqu’un qui montre que l’humour n’est pas incompatible avec la profondeur. Les gens qui ne veulent jamais rigoler ont quelque chose de louche.

Samuel : je lis deux livres par semaine. Je viens de lire un livre très politique sur l’islamisme radical et je n’ai rien compris. En revanche, je fais des signatures et j’achète le livre de mes voisins. Au mois de décembre, j’ai lu le livre écrit par ma voisine Guillemette de Sairigné Pechkoff, Le manchot magnifique. C’est l’histoire d’un imprimeur (juif) qui devient le fils adoptif de Gorki, et vient à Paris, fait la guerre et perd un bras. De même, j’ai lu Les déracinés de Catherine Bardon : il s’agit de familles viennoises qui fuient jusqu’à Saint-Domingue et se disent heureux. Dans leur périple, je retrouve un peu mes parents.

Soad : Dans le but de comprendre ce qui m’est arrivé, je lis tout ce qui a été écrit sur le sujet. Il y a un roman sur les sept kamikazes des attentats de Casablanca qui vivaient dans les bidonvilles : Les étoiles de Sidi Moumen. J’ai rencontré l’écrivain, Mahi Binedine. Le roman a été adapté au cinéma, avec le film Les chevaux de dieu de Nabil Ayouch. SI j’ai pu accepter le roman, je n’ai pu accepter le film. Le roman ne nous donne pas de photos, d’images. Le film nous montre le bidonville, et à la fin, c’est comme si on donnait raison aux jeunes kamikazes. Dans le public, à l’avant-première, j’ai entendu « ah les pauvres ! Ils vivaient dans la misère ». Même si on vit dans un bidonville, on a le choix !

J’ai discuté avec le réalisateur qui n’avait pas pris contact auparavant avec nous, les victimes. La dernière image du film montre des danseuses orientales à la Casa d’España : ce n’est pas la réalité !

Chantal Anglade : C’est la question de tout à l’heure sur ce dont est tristement capable l’humanité. Les chevaux de dieu est un film qui montre aussi l’endoctrinement des terroristes. On voit le cérémoniel qui accompagne leur marche vers le meurtre. La scène à la Casa d’España avec une danseuse orientale est filmé furtivement pour créer un doute : est-ce la réalité ou le fantasme des islamistes qui justifieraient ainsi leurs actes monstrueux en condamnant des mœurs légères ? Le spectateur peut tomber dans le panneau.

Simon : C’est aussi la question importante de la fiction. Souvent dans les fictions, on veut comprendre le terrorisme et la place du terroriste est beaucoup plus intéressante. Cela pose une question morale, celle de la place de la victime, je ne suis pas à l’aise avec la morale. Pour moi, la fiction pose un problème. Quand Le lambeau est sorti, la presse l’appelait « le roman » de Philippe Lançon. Mais ce n’est pas un roman, c’est un récit. Il a fait de la littérature avec qu’il lui est arrivé, il n’a pas fait un roman.

Jullien Coutant : C’est la même démarche que Shoah de Lanzmann. Est-ce un documentaire ou un film ? Cela pose la question du bourreau.

SE RECONSTRUIRE ?

Question de Johan : Comment vous vous êtes reconstruits après ce que vous avez subi ?

Samuel : L’attentat s’est produit un lundi, l’enterrement a eu lieu le jeudi puis on a eu une semaine de deuil, pendant laquelle on ne sort pas. Après, quand je suis rentré en France, j’ai voulu retourner au bureau tout de suite. J’ai besoin d’être occupé. Aucun psychologue n’est venu me voir.

Soad : Pour moi c’était très difficile. Il n’y avait pas d’association, même si j’étais bien entourée par ma famille et mes amis et les amis de mon fils, j’étais seule dans ce malheur-là. À un moment, j’ai commencé à lâcher, à ne plus prendre soin ni de moi, ni de ma fille. Je suis allé voir un psy, heureusement !

Puis créer l’association et essayer de prendre soin des enfants des victimes m’a permis de revenir. J’ai écrit un livre. Mais le moyen le plus efficace est d’aller parler avec les jeunes, s’ouvrir, connaitre d’autres victimes, ne pas rester enfermée : tout cela m’a aidée pour aller de l’avant. Enfin, grâce à ma fille, j’ai pu rebondir parce qu’elle avait besoin de moi.

Simon : Je ne sais jamais quoi penser du mot « reconstruction » qui peut laisser entendre que l’on reconstruit comme avant, car on ne reconstruit jamais comme avant. Ma reconstruction a d’abord été physique : je suis resté un an à l’hôpital. Une autre étape a été de retourner au journal.

On ne s’en sort pas tout seul. L’entourage est important quand cela va et quand cela ne va pas. Dans les premiers temps, c’était comme un mantra : « je ne veux pas qu’ils gagnent ».

Ensuite, quelles raisons de vivre trouve-t-on ? Essayer de faire passer des messages. À chaque fois que je parle devant les élèves, j’ai le trac, parce que je ne sais pas ce que je vais dire. On a créé une association avec Charlie pour éduquer aux médias et développer l’esprit critique par le dessin de presse. Et puis, moi aussi, j’ai une fille.

Comment se projeter hors de ses petits problèmes ? Quel que soit ce que vous pouvez traverser (deuils…), les gens n’ont pas le même rythme que moi. Ne vous laissez pas imposer un rythme qui vienne de l’extérieur (les gens vous disent « il va falloir songer à te secouer », « bouge-toi », « ça va passer », …). Il y a un temps des choses, mais on ne choisit pas et on ne sait pas le temps que cela prend. Mais ça passe.

RÉELLEMENT – « intus et in cute »*

*Citation de Perse en exergue du Préambule des Confessions de Jean-Jacques Rousseau, que l’on peut traduire par « Dans ta vie intérieure et dans ta chair »

Question d’Arun : Comment vous sentez-vous réellement ? Comment vous sentez-vous intérieurement ?

Simon : Elle est rude, la question ! Cela dépend vraiment des jours. Aujourd’hui, je dirai que ça va, mais en fait, il y a toujours une tension entre la joie et le désespoir : parce que je suis en vie, parce que la vie vaut d’être vécue. Je vis plus intensément qu’avant. Pourtant, il y a des moments où on est rattrapé par le drame : le procès qui approche réveille des trucs, l’actualité aussi avec l’affaire Mila notamment. Je me dis : « mais on n’a rien compris ! » Il y a cinq ans à peine, il y a eu la plus grosse manifestation depuis la Libération. J’ai l’impression de passer mon temps à osciller entre les deux.

Soad : Si on peut faire un bilan, maintenant ça va mieux et quelque fois ça va très mal. J’aurais aimé vieillir avec mon mari et quand je rencontre les amis de mon fils qui ont fait leur carrière et des enfants, cela me fait mal, car je ne verrai jamais les enfants de mon fils. Ma fille passe par des zones de turbulences, je m’inquiète quelquefois. Mais venir ici, rencontrer les autres victimes, partager avec vous, cela me donne plus de force.

Samuel : C’est une question complexe ! J’ai la chance d’être en vie. J’ai pris avec difficulté ma retraite. Le dialogue avec les élèves, l’échange m’aident beaucoup dans la vie.

Ces derniers temps, je réalise que je ressens trois choses : l’incompréhension, l’indignation, la tristesse. L’incompréhension : aux procès, le fournisseur d’armes a demandé pardon. On est toujours à la recherche des derniers instants de ses enfants. J’ai essayé de contacter l’ancien ministre de l’Intérieur, mais c’est normal, il ne m’a rien dit. J’ai compris au procès que l’assassin ne voulait tuer que des enfants : il a abattu mon premier petit fils qui était devant, ensuite Jonathan s’est interposé, l’arme automatique s’est enrayée. Jonathan a sauvé l’école, il a empêché un massacre et personne n’en parle.

L’indignation : un iman de Toulouse a fait une déclaration qui est un véritable appel aux meurtres. Et il est toujours en place. Je ne comprends pas.

La tristesse : il n’y a plus d’anniversaire, il n’y aura pas bar-mitsvah. On va à celles des autres, qui grandissent…

Après ces échanges, les élèves et les témoins se sont levés et ont échangé des livres et des dessins.

Écrire encore

Quelques jours plus tard, les établissements scolaires fermaient et la continuité pédagogique à distance s’installait. Nous avons reçu des textes bouleversants qui figurent dans le tome III de Leur trace dans nos mémoires.

En voici deux extraits :

Pierre Albucher

À vrai dire, au début de la rencontre, je ne m’attendais pas à ce qui allait suivre. Pour être honnête, je me sentais un peu à part de tout ça. Je comprenais l’importance de nous en parler mais même en connaissant les faits, je suppose que je ne réalisais toujours pas la gravité des événements. Auparavant, je me faisais une idée assez fixe des « sentiments » des victimes mais quand j’y repense, je trouve cela très bête et vraiment impoli. Et puis j’ai réalisé que je n’en savais rien. En les écoutant, je ne voulais pas remettre leur récit en question, juste les écouter, leur donner toute mon attention et le respect que je leur devais. Je me suis remis en question, notamment mes pensées maladroites. C’est comme si au fil de la conférence, j’ouvrais mon esprit, comme si je grandissais. J’ai beaucoup apprécié les écouter, Soad El Kammal, Samuel Sandler et surtout Simon Fieschi qui m’a le plus marqué. J’ai trouvé son discours très profond et constructif. C’est grâce à lui que j’ai réalisé une chose : en parler et en être désormais un témoin, c’est prouver l’échec des islamistes radicaux. En parler, c’est la plus puissante des armes. C’est cela que je veux retenir et transmettre.

Perrine Barthel, en référence au livre de Soad, intitulé Trop tôt :

Quand j’étais enceinte de toi et que les premières contractions sont arrivées, ton père et moi nous sommes précipités à la maternité. Mais la sage-femme nous a dit que ce n’était qu’une fausse alerte. Que nous pouvions rentrer. Que c’était trop tôt.

Quand tu as eu deux ans et que tu te réveillais à l’aube, tu te glissais près de moi dans la chambre, essayant de soulever mes paupières pour me réveiller, je te disais de retourner te coucher.

Qu’il était trop tôt.

Quand, plus tard, tu as eu du mal à te réveiller, et que je venais te sortir du lit, pour aller à l’école, tu me répondais d’une voix ensommeillée.

Qu’il était trop tôt.

Et quand à l’adolescence, tu as fait tes premières sorties et que je te disais de rentrer à minuit. Tu me reprochais

Que c’était beaucoup trop tôt.

Mais ce jour à Casablanca, où on t’a arraché à moi, et que j’ai compris que je devrais survivre sans ton papa et toi. Je me suis dit que c’était infiniment et insupportablement Trop tôt.

Merci

Aux Secondes du lycée Montesquieu d’Herblay

À Julien Coutant, leur incroyable professeur de Lettres

À Bernadette Weiss, professeure d’Histoire et Géographie

À Djamila Soufi, Proviseure

À Alliatte Chiahou pour les photos

À l’équipe de cuisine qui nous a tous accueillis après la rencontre

À Alexandre Boucher pour son article dans Le Parisien

À nos partenaires

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