A l’eau les théories du complot !

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Contexte pédagogique

Dans le domaine d’exploration Littérature & Société, Sophie Davieau-Pousset, professeure d’Histoire, et Clotilde Benoît, professeure de Lettres, ont décomposé avec les élèves d’une classe de Seconde les théories du complot. Cet immense travail donnera lieu à une publication auto-éditée.

Avec cette classe, nous avons préparé la venue de nos trois témoins en commentant d’une part des extraits du récit de Samuel Sandler, Souviens-toi de nos enfants , publié chez Grasset en 2018, d’autre part en analysant le contenu du documentaire Complotisme, les alibis de la terreur, de Georges Benayoun, écrit avec Rudy Reichstad en 2017.

Le Lundi 13 Mai 2019, la classe de 2nde1 du Lycée Lucie Aubrac de Courbevoie recevait dans la salle feutrée de leur CDI, quatre victimes de terrorisme :

Samuel Sandler, père de Jonathan Sandler et grand-père de Arié et Gabriel Sandler, assassinés le 19 Mars 2012 devant l’école Ozar Hatorah.

Michel Catalano, le fondateur et directeur de l’imprimerie Dammartin dans laquelle les deux terroristes de la tuerie de Charlie Hebdo ont terminé leur cavale le 9 janvier 2015.

Marianne Catalano, la fille de Michel, qui a vécu cette horrible journée sans savoir si son père était vivant.

Simon Fieschi, l’ex-webmaster du journal satirique Charlie Hebdo, grièvement blessé lors de l’attaque le 7 Janvier 2015.

Samuel Sandler : « Une famille juive sur un trottoir de France »

C’est un lundi matin. 8h. Samuel reçoit un coup de téléphone de sa belle-fille qui lui dit cette phrase brutale : « Jonathan est mort ». Il ne voulait pas y croire. Il décide de se rendre immédiatement à l’école où son fils Jonathan était professeur. Il écoute la radio : « échanges de coups de feu devant une école juive ». En entendant ces mots, Samuel pense « ce ne peut pas être Jonathan. »

Tout au long du trajet il n’aura qu’une seule idée en tête :

« Je voulais voir mes enfants. »

A peine arrivé sur les lieux, le directeur de l’école emmène Samuel dans un petit débarras avec des piles de chaises. Quelques minutes plus tard, le Président Sarkozy entre dans la pièce et dit : « On va arrêter ce barbare. » Samuel ne trouve pas ce mot très pertinent pour décrire le terroriste, car « dans ce mot, il reste encore de l’humanité. » Samuel fait référence aux peuples barbares dont on ne comprenait pas le langage ou les coutumes. Face au Président de la République, il se sent coupable car il a l’impression de « déranger le chef de l’Etat. » A partir de ce moment, Samuel sent que la situation lui échappe : « je n’étais plus maître de la situation. J’allais d’hôpital en hôpital. Je retrouve ma belle-fille. On se regardait. On ne comprenait pas. Je n’avais qu’une seule idée en tête : voir mes enfants. On ne m’a pas laissé beaucoup de temps pour voir Jonathan. (…) Je suis allé à l’enterrement à Jérusalem. Dans la salle d’attente de l’aéroport, des personnes de BFM m’ont demandé pourquoi j’étais là ? ».

L’enquête de police… les journalistes, tout ça ne l’intéressait pas. C’est sa grande sœur qui lui a dit de communiquer. Puis TF1 demande l’exclusivité. Pendant une interview, le journaliste demande ce que Samuel pense du mot « Allahou akbar ». Samuel ne comprend pas pourquoi on lui pose ce genre de question, car il a toujours eu de bon rapport avec la communauté musulmane, son fils Jonathan avaient de très bons amis d’origine musulmane.

Il y a un mois s’est terminé le procès en appel du frère du terroriste, et ce que retient amèrement Samuel, c’est que l’accusé « n’a pas eu un seul mot pour les victimes. Il approuvait les actes de son frère en ne disant aucun mot. »

Il parle ensuite de la déportation des juifs. Etant fils de déportés, il fait comprendre aux jeunes qu’il n’y a pas qu’en lointaine Pologne qu’il y a eu des déportés, en France aussi, et à Louveciennes, le 22 Juillet 1944, 33 enfants âgés de 5 à 14 ans seront déportés. En apprenant cette histoire, Samuel pensait :

« Plus jamais on ne tuerait d’enfants parce qu’ils sont de religion juive. »

Simon Fieschi : se reconstruire par le rire !

« Au commencement, mon histoire est plus légère que celle de Samuel. (…) J’ai fait des études d’histoire. Puis, un ami m’a parlé d’une offre d’emploi de webmaster à Charlie. J’avais un type d’humour qui collait avec ce type de journal. (…) En 2015, le journal était en train de mourir. Il y avait de moins en moins de lecteurs. Des gens n’aimaient pas Charlie Hebdo. On était traité de racistes. Au journal, on n’aime pas les gens qui nous disent quoi faire ou ne pas faire. On savait qu’on était menacé. Ça faisait bizarre de voir des policiers au bureau. (…) Le mercredi, c’était la réunion de rédaction. La principale question était « De qui peut-on rire ?

Puis à 11h. Grand bruit sur ma droite. Coco rentre. Odeur de poudre. Incompréhension. Ce que je vois se fige. Je m’évanouis.»

Quand il reprend ses esprits,  Simon est entouré de pompier. « Qu’est-ce qui se passe ? » demande-t-il, mais on ne lui répond pas. « Trainée rouge… Mare de sang. Ce sont les seuls souvenirs visuels que j’ai de ce moment. J’ai été une semaine dans le coma. Je n’ai pas du tout suivi la traque ou les manifestations. » C’est sa mère qui, à son réveil, lui dira qu’il est survivant d’un attentat. Simon ne se souvenait pas qui était mort et qui était vivant. C’est sa maman qui lui fera la triste liste des victimes.

Il parle alors de Catherine Meurisse, dessinatrice à Charlie Hebdo qui arrivera après l’attaque. Elle sera sérieusement ébranlée. Elle écrit les bandes dessinées La Légèreté et Scène de la vie hormonale. Elle raconte sa reconstruction grâce à la recherche de la beauté. « Il faut être sensible à la part de comédie dans toute tragédie » dit Simon.

« Le pire, ce ne sont pas les questions qu’on nous pose, mais les gens qui nous expliquent ce qu’on a vécu. »

Michel et Marianne Catalano : « Je n’ai jamais voulu être un héros »

« C’est difficile de parler après le témoignage de Simon. » C’est la première fois que Michel témoigne avec, à ses côtés, un survivant de l’attaque de Charlie hebdo. Cela est très éprouvant pour lui, car il a été otage des deux terroristes coupables de la tuerie qui a laissé pour mort Simon Fieschi. Cela pose une question lancinante et douloureuse : pourquoi ont-ils épargné Michel ?

Le 9 janvier 2015, c’est l’anniversaire de son père et de lui-même. Il parle du drame de la policière tuée. Il est choqué par la traque, ce qu’il se passe sur Paris. Il dormira très mal le jeudi à cause des images de l’assassinat de la policière.

« Le vendredi matin. J’oublie mon téléphone. Je ne croise pas de gendarmes. Je ne pense plus au drame. On sonne à la porte. On attendait quelqu’un. On a ouvert. Clic de la porte. Je marche vers la baie vitrée… Seize pas. Je vois la voiture de mon chef d’atelier. Puis je remarque qu’il n’est pas seul. Je vois la kalach et le lance-roquette. Je comprends.

Je me retourne sans m’énerver. Je garde mon calme. Je vais vers Lilian (son employé). Je lui dis : « Ils sont là ». Dans le regard de Lilian, je pouvais voir la mort. Puis je lui dis :

Cache toi et coupe ton téléphone

Voilà comment a commencé cette journée. J’avais la sensation que j’allais mourir. »

Pendant près de deux heures, Michel va discuter avec les terroristes. Au bout d’un moment il ne verra plus leurs armes, comme si son esprit les occultait. « Ils voulaient tuer un maximum de monde. Quand ils sont sortis en découdre avec les gendarmes, je me suis réfugié dans mon bureau, comme un enfant qui se cache sous son lit.

Je me souviens du bruit symptomatique du lance-roquettes qui montait dans l’escalier.

Un des terroristes crie « Monsieur, où vous êtes ? » et je ne sais pas pourquoi je lui ai répondu « Je suis là, ne vous inquiétez pas ». En plus de les rassurer, Michel va soigner le terroriste blessé dans l’échange de coups de feu avec les forces d’intervention. Michel demandera s’il peut sortir. Ils lui diront oui. Mais une fois dehors,

« Je n’ai pensé qu’à Lilian. Le calme dont j’ai fait preuve, la force que j’ai eu, c’est grâce à Lilian. Je suis vivant grâce à lui. 

Après l’attaque, j’avais l’impression d’être suspect. On m’a fait passer un interrogatoire avec deux policiers. Je devais expliquer l’attaque minute par minute. On m’a posé cinq fois les mêmes questions. » Michel donne alors la parole à sa fille Marianne, assise à ses côtés :

« J’étais en cours. Je savais que ça se passait vers chez nous. Les gendarmes tournaient autour de chez moi. Dans la classe, beaucoup d’élèves regardaient sur leur téléphone les informations et j’apprends qu’ils sont dans notre ville, dans une entreprise. J’insiste pour appeler ma mère. J’arrive à avoir ma mère au téléphone qui me dit « c’est chez nous. » Je suis effondrée. On m’a isolée à l’écart de la classe. Ma mère n’avait pas beaucoup d’informations. J’ai eu plein de coups de téléphone de journaliste, de la BBC entre autre, comment ont-ils eu mon numéro ? Je voulais rentrer chez moi au plus vite.

On m’a mis un gilet par-balles et on m’a rapatriée chez moi. J’étais dans le stress le plus total. On roule à fond. Arrivée chez moi, il y a une foule de journalistes. Les policiers m’aident à traverser. Ce moment était terrible. Toute la famille, oncles, tantes, cousins nous ont entourés, soutenus.

Soulagement terrible quand j’ai vu mon père rentrer vers 2h du matin.

De 10h à 2h du matin, j’ai vécu une attente éprouvante. Des sentiments qui se bousculent. »

Pendant des mois, son père pleurait, il était dans l’impossibilité de parler, Michel dit qu’il était proche de la folie. Marianne souffrait de voir son père, pilier de la famille, dans cet état. Elle explique qu’il portait la même veste que celle qu’il avait pendant l’attaque. « Il se sentait protégé avec elle. »

Michel avoue que sa fille a été très forte. Pour que la famille soit protégée de tout le tsunami médiatique, ils ont coupé la télévision et la radio pendant cinq mois. Mais, Michel voulait quand même « sortir marcher dans sa ville. Vivre normalement le plus possible. »

 

Trouver des réponses à leurs questions

La rencontre s’est terminée par les questions des élèves, qui tout au long des témoignages, ont été silencieux :

  • Est-ce que vous êtes allés en cours après ? (question de Marie à Marianne)

Marianne : J’ai eu deux semaines d’arrêt. Mais, même quand j’y suis retournée, il était impossible pour moi de suivre un cours. Je m’endormais. Je n’arrivais plus à me concentrer. J’ai fait des cauchemars pendant trois ans.

  • Est-ce que vous regrettez les caricatures faites par Charlie Hebdo ? (à Simon)

Simon : J’ai regretté certaines caricatures que je trouvais mauvaises et que j’aurais préféré qu’on ne publie pas, car je trouvais aussi qu’elles n’étaient pas claires. Quand on fait des sales blagues, il faut être bon. Mais il y a toujours une part d’erreur. On ne peut pas être bon tout le temps. On ne connait pas forcément les réactions face à ces caricatures.

Le problème de la liberté d’expression, c’est que si on nous dit comment l’exercer, ce n’est plus une liberté.

  • Est-ce qu’on se sent coupable de laisser sa vie d’avant ?

Samuel : J’ai eu une semaine de deuil. J’ai repris mon travail comme si de rien n’était.

Michel : Je me demandais si ça valait la peine de vivre. J’ai repris le travail dés le lundi. Je trouvais cela important et nécessaire. J’avais du mal à vivre, à me lever le matin alors que je ne dormais pas. J’ai culpabilisé de vivre. (…) Ma famille aurait préféré qu’on aille vivre ailleurs. Mais je ne voulais pas m’enfuir. Quand j’arrive au travail, j’ai une boule au ventre, mais je suis convaincu que c’est ce qu’il fallait faire. (Michel a reconstruit son entreprise sur les ruines des anciens locaux). Je suis une autre personne. J’ai évolué. C’est à moi de décider de ma vie.

Simon : Je suis resté un an à l’hôpital. Ma vie a volé en éclats. Reprendre ma vie d’avant n’avait aucun sens.

  • Quels sont vos sentiments envers les terroristes ? Que leur diriez-vous si vous les aviez en face de vous ?

Michel : Personne ne mérite la mort. Ils m’ont laissé en vie. Leurs actes n’ont pas de raison d’être. Ils étaient déterminés. Je n’arrive pas à comprendre comment on peut arriver à cette attitude extrême. Je n’arrive pas à les juger. Je n’en suis pas encore là, c’est un cheminement. Je crois en l’homme et dans sa capacité à changer.

Simon : Notre journal qui était en train de mourir, vous l’avez sauvé ! J’ai un sentiment d’indifférence vis-à-vis des terroristes. ils n’ont pas d’existence. Ma femme l’a mal vécu. A l’époque, nous n’étions pas encore mariés, elle était en Australie. Je l’ai présentée à ma famille au bord d’un lit d’hôpital. J’ai la sensation que ma famille a plus souffert psychologiquement. Moi, je ressens une intense joie de vivre qui surpasse ma douleur physique et morale.

Samuel : L’assassin de mes enfants n’avait pas une étincelle d’humanité. Il est pire que les nazis, car eux cachaient leurs exactions. Lui non. Il a filmé son acte. Il a identifié ses victimes.

 

Chantal Anglade intervient en parlant de la tuerie de Christchurch en Nouvelle-Zélande, où le tueur a filmé son attaque et partagé la vidéo de 17 minutes sur Facebook. Beaucoup de jeunes en France ont vu cette vidéo, certains ont avoué qu’ils l’ont regardée pour être informés. Chantal dit aux élèves : « vous devenez les otages des images que vous recevez » et pose cette question : Dans quel but faire ce film ? Les réponses des élèves évoquent l’envie de « faire peur » ou « provoquer une haine qui peut entraîner une vengeance ». Chantal explique que tout est pensé par le terroriste : provoquer une haine qui donnerait envie de se venger, exacerber un sentiment communautaire, faire tourner la roue infernale de l’incompréhension, de la division et de la violence.

  • Quelle est votre réaction face aux nombreuses théories du complot qui entourent vos histoires ?

Michel : Deux chauffeurs de texi différents m’ont demandé : « C’était vraiment eux ? ». Cette question m’a interloqué. Ils remettent en doute mon traumatisme. (…) Des gens ont vu mon entreprise reconstruite à neuf, et ils m’ont dit « finalement, c’est dommage qu’ils ne soient pas venus chez nous. » On n’essaie de ne pas entrer dans la haine face à ses propos. De ne pas faire d’amalgame.

Simon : Je ne vais plus sur les réseaux sociaux, c’est pour moi une question de survie. Les quelques fois où j’ai pu y aller, j’ai même appris des choses que je ne savais pas sur mon mariage ou mon état de santé. Tout ça me fait sourire.

Samuel : J’ai tappé le nom de mon fils sur internet et j’ai découvert que sa mère n’était pas sa mère, qu’elle s’appelait Johanna. (la vraie maman de Jonathan se prénomme Myriam) Au marché de Versailles, un monsieur me reconnait et me dit « passez le bonjour à Johanna. » (rires de Samuel et de la salle) Un professeur d’anglais d’un lycée parisien a également dit que tout cette histoire c’est du pipeau, car on n’a jamais vu le corps des enfants.

  • Vous arrivez à garder quelque chose d’optimiste ?

Michel : En tant que victime, on console aussi les personnes. Les gens se confient à nous car on peut comprendre leur douleur. Ils ont aussi de la compassion pour moi. Ca devient étonnant quand cela devient journalier. Des policiers m’ont raconté la difficulté de leur travail après l’intervention. (…) Un matin je me lève, et j’entends dans la cuisine mes enfants et ma femme rire. J’ai pleuré. Si je n’étais pas vivant, je n’aurais pas pu vivre ce moment de bonheur de la vie. Maintenant, je pleure devant une œuvre-d’art, devant la beauté.

Samuel : Je ne vois plus la beauté, j’y suis indifférent. J’en souffre car je ne peux pas partager la beauté du monde avec mes enfants. Je me force de croire en l’humanisme. Je souffre beaucoup des simplifications de la presse. J’ai eu cette quête pour savoir quels ont été les derniers instants de mes enfants. Je veux qu’on reconnaisse et qu’on n’oublie pas Jonathan, ce qu’il a fait pour protéger ses fils. Ce qui me fait vivre, c’est de parler de mes enfants. J’ai une souffrance terrible pour les victimes anonymes des attentats de Nice et du Bataclan.

Signalons quand même que Samuel reste toujours sensible à la beauté féminine ; il nous fait une confidence et évoque une charmante femme blonde assise à ses côtés dans un avion. A cette petite anecdote, Chantal conclue :

« Finalement, la beauté de la vie, c’est une belle blonde ! »

(rires)

 

Nous dédions cet article à la mémoire de Jonathan Sandler, qui s’est interposé entre le tueur et Gabriel et Arié, ses enfants, et remercions chaleureusement :

Nos quatre témoins

Les élèves de 2nde

Leurs professeures, Sophie Davieau-Pousset et Clotilde Benoit.

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