Danièle et Angelina – Les liens qui nous unissent, entre deuil et sortie de deuil

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Le projet d’Angelina est très ambitieux. Elle le partage avec deux autres élèves, Fanta et Sacha. De leur association va naître une « robe de sortie de deuil » que Danièle est impatiente de voir. Depuis maintenant trente-deux ans, pas un jour ne passe sans que Danièle pense à Jean-Pierre, son frère disparu dans l’attentat du DC-10 en 1989 dans le désert de Tenere au Niger. Jean-Pierre était un comédien en début de carrière, féru de mise en scène et qui a décidé de partir rejoindre une troupe francophone congolaise pour monter une pièce de théâtre. Danièle n’aime pas évoquer le crash mais elle pourrait parler de son frère toute la journée : « Mon frère me manque tous les jours. Cela fait partie de ma vie comme on peut vivre avec une maladie ou un problème génétique. Moi, je manque de mon frère » confie-t-elle à Angelina.

 

L’attentat du DC10 – L’essentiel résumé par l’AfVT

 

« Cet objet fait partie du vivant, je vois mon frère vivant »

Avec cette robe de sortie de deuil, Danièle a l’impression que les trois lycéens ont donné « du pouvoir à un vêtement ». Cette robe, Angelina l’imagine « avec plein de dessins brodés dessus » en s’inspirant d’une robe vue au MUCEM de Marseille pendant un voyage scolaire : « Nous avons eu l’idée de reprendre la même chose mais avec des objets qui sont en lien avec le projet ». Angelina voit « une grande veste/blazer avec une jupe et dessus, des broderies symbolisant le terrorisme ». Ce « costume composé » disposera également d’une traîne en voile.

 

A quoi ressemble la robe du MUCEM dont s’inspire l’œuvre d’Angelina, Fanta et Sacha ?

 

Très touchée par ce projet, Danièle, qui créée aussi des bijoux, propose d’imaginer une broche pour la robe Si toutes deux partagent ce goût pour la mode, pour son frère Jean-Pierre c’est autre chose : « il se fichait du matériel, de la mode. Ça ne l’intéressait pas » et il adorait d’ailleurs dire : « Je suis l’acteur de Paris le plus mal habillé ». Danièle montre alors un pull de son frère « il est moche, il a des tâches, mais il m’évoque mon frère. Cet objet fait partie du vivant. Je vois mon frère vivant. ». Danièle y tenait beaucoup et dit à Angelina qu’elle avait « envie d’amener des choses en lien direct avec [s]on frère » car elle était « très liée à lui ».  Elle montre aussi un carnet de répétition et comme en écho à la robe de sortie de deuil d’Angelina elle sort un tee-shirt avec « le Rocado-Zulu pleure Jean-Pierre Klein, metteur en scène ». Le Rocado-Zulu c’est la troupe du Congo-Brazzaville où travaillait son frère avant l’attentat. Ils ont réalisé ce tee-shirt en hommage à leur metteur en scène quand ils sont venus jouer à Paris la pièce qu’ils avaient montée avec lui. Comme la robe d’Angelina, ce vêtement porte le deuil.  Néanmoins, l’adolescente a une vision très précise de cette robe : « Une robe de deuil, c’est généralement noir. Ça symbolise la tristesse, ce qui est sombre et le mauvais côté de l’histoire aussi. Dans notre robe, il y aura beaucoup de couleurs, beaucoup de vie pour aller à l’encontre du noir. Cette majorité de couleurs prendra le dessus sur le noir pour montrer que les victimes, après l’attentat, arrivent à ne pas oublier et à continuer à vivre ».

Tee-shirt réalisé en l’hommage de Jean-Pierre Klein par la compagnie Rocado Zulu

 

Une robe de sortie de deuil pour ramener à la vie

C’est l’occasion pour Angelina d’interroger Danièle sur son ressenti après l’attentat et ses sentiments aujourd’hui. Est-elle en colère ? Désire-t-elle se venger ? A-t-elle fait son deuil ? Si Danièle est évidemment en colère, elle n’aspire pas à se venger. Quant à l’expression de deuil, elle ne se retrouve « pas du tout dans cette expression ». Pour elle, les expressions « faire son deuil », « tourner la page », « reprendre le cours de sa vie » n’ont aucun sens. Il ne semble y avoir aucun mal à être dans la tristesse et porter le deuil en mémoire de quelqu’un disparu, comme elle le dit très bien : « Je suis dans le deuil, ça c’est sûr. Je n’ai pas envie de tourner la page, je ne la tournerai jamais. Je n’ai pas envie d’oublier mon frère, j’ai envie de citer son nom tout le temps ».

 

Extrait de la rencontre entre Danièle et Angelina

 

La robe de sortie de deuil semble donc indispensable à ce processus : « Le deuil fige alors que la sortie de deuil évoque presque un élan » pour reprendre les mots de Delphine Allenbach-Rachet qui assiste à l’entretien. La robe de sortie de deuil évoque donc plutôt la ferveur d’un mouvement, de quelque chose qui n’est pas figé. Par l’idée du pouvoir de la robe agissant pour quelqu’un qui la porte, difficile de ne pas y avoir la symbolique d’un « vêtement qui transforme » selon Danièle comme une analogie du comédien qui enfile son costume pour interpréter son personnage.

Danièle montrant le carnet de notes de son frère, utilisé pendant les répétitions

 

« Si on l’enfile, c’est magique et on n’est plus en deuil »

Lorsque Danièle évoque également dans ses souvenirs la difficulté de parler de sa souffrance avec ses proches qui souhaiteraient qu’elle passe à autre chose, elle estime que la robe porte un pouvoir, celui de se passer de mots : « Dans ma tête, je me suis dit que cette robe allait exister et que si on l’enfile, c’est magique et on n’est plus en deuil. Je me suis dit, c’est comme un vêtement qui te transforme en fait. On sait très bien que ça ne fonctionne pas comme ça mais j’ai trouvé que l’idée était géniale […] cette robe va peut-être avoir ce pouvoir de sortir du deuil ».

Enfin, Danièle évoque la rabbine Delphine Horvilleur, qui dans son dernier livre, Vivre avec nos morts  utilise les termes de couture en disant qu’il faut « raccommoder les histoires ». Danièle explique que dans la religion juive, la tradition en cas de décès, veut que l’on couse le linceul autour du défunt, ainsi on « recoud son histoire, on renoue des morceaux déchirés ». De plus, les personnes endeuillées portent pendant sept jours un vêtement déchiré, du côté du cœur. Ainsi, « comme le fait de s’habiller en noir, on porte sur soi le fait d’être endeuillé » analyse Danièle. Se produit alors le lien entre déchirer, coudre et broder.

Angelina et Danièle se retrouvent ensemble pour raconter des histoires, tisser des liens et embellir la tristesse malgré la douleur. Cette robe reflète finalement tout l’engagement de Danièle, pour l’amour de son frère, pour la mémoire des victimes de terrorisme.

 

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