Avec tous au lycée Julie-Victoire Daubié d’Argenteuil

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Contexte pédagogique

Le thème intitulé « Seuls avec tous » est au programme de Culture Générale en deuxième année de BTS, et voici comment est présentée la problématique : « Comment conjuguer des forces et des intérêts divers dans une action et une existence commune, mais aussi, comment respecter les particularités d’individus, de personnes essentiellement singulières ? » C’est une question qui interroge toute notre société, qui interroge donc aussi la petite société que constitue un lycée et à laquelle nous avons tenté de répondre avec les étudiants de BTS deuxième année du lycée Julie-Victoire Daubié d’Argenteuil.

Nous les avons invités à l’Hommage national aux victimes du terrorisme le 19 septembre 2018 aux Invalides puis en classe, nous sommes revenus sur le thème au programme avec d’autres questions : dans les discours entendus aux Invalides, qui est ce « tous » ? Existe-t-il ? si oui, quels sont ses dénominateurs communs ? sinon, quel intérêt avons-nous à être seul(s) ?

Au cours d’une deuxième séance, les étudiants ont convié les lycéens d’une classe de 1ère STMG et leur ont transmis leurs expériences et leurs réflexions : les deux classes ont, par petits groupes composés d’étudiants et de lycéens, menés des discussions sur le sujet sensible qu’est le terrorisme et les radicalisations qui y mènent.

A l’hommage national aux victimes du terrorisme , ils ont été vivement frappés par l’allocution d’Hugues d’Amécourt, qui, ce vendredi 14 décembre témoigne devant eux.

 

La noirceur la plus totale de l’humanité

Hugues d’AMECOURT : Mon exposé est personnel. Je ne vais pas vous parler de religion ni de radicalité. Je vais vous raconter mon expérience d’homme, d’individu. Ce n’est pas BFMTV ni CNews qui font l’humanité. L’humanité c’est nous. Notre mission est de partager notre expérience, il faut recréer de l’humain, du sens entre les personnes.

Lorsque j’ai prononcé mon allocution le 19 septembre dernier, c’était la première fois que je m’exprimais en public. Pendant dix années, je n’ai pas pensé que j’avais un rôle, quelque chose à donner.

En 2008, je suis un jeune cadre supérieur dans une grande entreprise. Je reçois une belle promotion, un poste de direction en Inde, qui faisait partie de ce qu’on appelait les BRIC (Brésil Russie Inde Chine,  pays qui se développent économiquement).

J’arrive en Inde au début du mois de novembre 2008. Mon entreprise me loge dans un très bel hôtel, luxueux, idyllique. Je me suis marié le 26 septembre. Ma femme était à Paris pour préparer son déménagement. Les choses se passaient très bien.

Imaginez, vous dînez dans un restaurant au bord de la piscine. C’est la fête de Diwali qui célèbre la joie, il y a des pétards partout.

Le 26 novembre, je dîne, je suis au téléphone avec ma femme. Tout à coup, on entend d’autres pétards. J’ai une lumière intérieure qui me dit que ce n’est pas comme tout à l’heure. Vous entrez dans la noirceur la plus totale de l’humanité, une violence absolue, brutale, sans raison. Il y aura 170 morts. Le serveur qui pose une assiette devant moi est le premier à prendre une balle dans la tête – une vraie balle, avec du vrai sang, et de la vraie terreur. Ce n’est pas du cinéma, ce n’est pas Fortnite.

Dans le restaurant, certains clients sont statufiés, ils n’arrivent pas à bouger, ils sont comme gelés, il y en a d’autres, comme moi, qui ont des réflexes différents, avec l’adrénaline qui monte. Comme dans Matrix ou Inception, vous gérez mieux, vous voyez de dix mètres au-dessus. J’ai eu le réflexe de lancer le livre que j’avais à la main pour détourner l’attention du terroriste. Je me suis jeté sous la table. Je suis monté dans les étages. Je cours vite, je me barricade dans une bagage-room avec trois Indiens et deux Suisses. On a été libérés le lendemain à onze heures.

Ma femme a tout vécu sur le canapé à Paris. Elle a appelé mon cousin, qui était ambassadeur de France à Kaboul qui, à son tour, a appelé Kouchner pour déclencher une cellule de crise. Notre Etat est très efficace.

 

On a tous notre place. Je parle seulement d’humanité

On est rentré au bout de deux ans. On a eu un bébé en 2010, un deuxième en 2013, ce sont des aspects positifs de la vie. J’ai caché mon traumatisme jusqu’en 2013/2014. Les attentats en Europe ont eu un effet dévastateur sur ma psychologie. Le Thalys, Charlie, le 13 novembre. J’ai été à nouveau suivi par les psychiatres à l’hôpital militaire de Percy-Clamart, maintenant je sais pourquoi je paye mes impôts et je suis fier de les payer. Je suis fan du PSG, mais le Parc des Princes, c’est devenu compliqué. Mécaniquement, je regarde les escaliers de secours.

Je veux vous faire passer un message positif. Ce qui est essentiel, c’est de détecter les signaux faibles quand quelqu’un bascule dans un état inquiétant qui pourrait le mener au terrorisme. Aidez-vous les uns les autres. On a tous notre place. Je parle seulement d’humanité, de relation entre les gens. L’essentiel, c’est la vie et l’amour que vous vous portez les uns aux autres.

Stéphanie ROMAN, animatrice d’un groupe de jeunes gens qui avaient l’âge des élèves qui l’écoutent, a été victimes de l’attentat du Caire en février 2009. Elle se montre très sensible au thème au programme de la classe de BTS, « Seuls avec tous »

 

Seule avec tous 

Stéphanie ROMAN :  C’est la première fois en dix ans que je vais livrer mon histoire. « Seule avec tous », j’ai bien connu. Il y a quinze ans, j’ai fait un décrochage scolaire. J’ai découvert le métier de l’animation socioculturelle et je suis tombée amoureuse de ce métier. J’ai consacré dix ans à ce métier qui m’a amenée à accompagner en Egypte une colonie de vacances, en tant qu’animatrice. Pendant une semaine, on a eu un séjour formidable, car on n’a pas passé un jour sans rigoler. C’était un séjour sans problème : on a emmené les jeunes visiter les Pyramides et le grand souk du Caire. Le dernier jour, 22 février 2009, nous avons réuni les jeunes à l’entrée du souk pour leur donner des consignes, et là une bombe a explosé. Cécile Vannier, 17 ans, est morte, de nombreux jeunes sont blessés.

Je rentre à Paris. La professionnelle que j’étais n’existe plus. Chacun de vos visages me rappelle une partie de ma vie professionnelle. On doit vous ramener à vos parents avec de merveilleux souvenirs dans la tête…

J’ai retrouvé ma famille. Être victime du terrorisme a eu des conséquences énormes. « Seule avec tous » : personne ne peut comprendre ce que vous avez vécu.  Pourtant, j’ai eu la chance de recevoir des regards bienveillants, qui m’ont rendu mon identité. J’ai été à l’enterrement d’une fille de 17 ans, j’ai beau être croyante, j’ai maudit toutes les religions, mais j’ai refusé ensuite de rester dans ce sentiment de haine. Il fallait apaiser la rancœur, pardonner. Le terrorisme n’est pas lointain, c’est bien présent. Si vous voyez quelqu’un qui souffre, envoyez quelque chose de positif. Je ne suis plus animatrice, je me suis lancée dans le coaching professionnel. Je garde le sourire.

Khaled SAADI quant à lui est une victime du 13 novembre 2015, c’était hier …

 

C’était les deux meilleures joueuses de l’équipe

Khaled SAADI : J’avais vingt-sept ans. Je viens du Creusot où il n’y a pas de boulot. J’ai juste un bac. Je voulais devenir professionnel dans la restauration. Ma sœur avait pris en partie la gérance du restaurant La Belle Equipe. Le 13 novembre 2015, on fêtait son anniversaire sur la terrasse de la Belle Equipe. Il y avait beaucoup d’amis à nous. Une autre sœur est venue de Dakar.

Nous sommes huit frères et sœurs dont trois à Paris. On préparait l’anniversaire. Ma sœur me disait toujours : « Tu restes au bar, t’encaisses ». Quand ça a commencé à tirer, je croyais que c’était de l’électricité. Quand ils ont rechargé, j’ai compris.

Je suis musulman, pas comme ces gens soi-disant musulmans…

Vous perdez deux sœurs sous vos yeux. C’était les deux meilleures joueuses de l’équipe, derrière, moi, mes frères,  ce ne sont que des petits cancres.

 

Discussion – « elle a maudit les religions, j’ai maudit les hommes

Question de Rose, élève de STS2, adressée à Hugues d’AMECOURT : Pourquoi vous êtes resté en Inde ?

Hugues d’AMECOURT : Quand on vit un événement comme ça, on est dans un état de choc, de sidération. Dès les quelques heures qui ont suivi, l’entreprise et la France m’ont dit : vous rentrez à Paris. J’ai une cousine psychologue qui m’a dit : « Tu viens de vivre quelque chose qui fait que ta vie va se transformer. Si tu prends l’avion, tu vas devoir gérer 1/ le traumatisme des attentats, 2/ le traumatisme de la fuite ». Je serais rentré dans l’univers feutré du XVIIe arrondissement de Paris, j’aurais été un OVNI. La seule personne qui aurait compris est un ami pilote de chasse sur le porte-avions Charles-de-Gaulle :  il avait lui aussi été confronté à la mort. Il avait la même flamme dans le regard. Les médecins ont eu raison. L’Inde est un pays formidable, incroyable de couleur et de métissage.

Question adressée à Khaled : Vos amis sont morts ?

Khaled SAADI : J’ai perdu quatorze amis et deux sœurs.  Huit amis sont des rescapés. Je suis sorti le premier par la terrasse. La foi t’aide, les parents aussi.

Question adressée à Stéphanie ROMAN : Pourquoi vous avez maudit les religions ?

Stéphanie ROMAN : Après l’attentat, je me demandais pourquoi Dieu ne m’avait pas prise, moi. Quand il y a eu l’enterrement, j’avais ma colère. Aujourd’hui, je ne l’ai plus. Et le terrorisme s’appuie sur des idées religieuses. Un groupe d’individus se crée une croyance et l’utilisent pour justifier le meurtre.

Question adressée à Khaled SAIDI : Tu travailles encore à La Belle Equipe ?

Khaled SAIDI : J’ai arrêté ce métier. Je suis prestataire pour des traiteurs. Je ne peux plus bosser en terrasse. Je développe de l’hypervigilance, comme Hugues.

Question adressée à Hugues d’AMECOURT : Vous travaillez toujours dans la même entreprise ?

Hugues d’AMECOURT : Toujours. J’ai évolué et ne souhaite plus passer ma vie dans des aéroports. Je fais un Master 2 de droit social à Dauphine. Je glisse vers un nouveau métier, un métier davantage tourné vers les relations humaines et je suis accompagné et soutenu dans ma reconversion par mon entreprise.

Question : Vous êtes reparti en Inde ?

Hugues d’AMECOURT : Hum …. Le 19 septembre dernier, jour de l’Hommage national aux victimes du terrorisme, a été l’occasion d’en parler aux enfants qui ont cinq et huit ans.

Avec ma femme, nous étions venus avec la photo d’Emmanuel Macron au stade Loujniki, pour la faire dédicacer pour les enfants. Le soir, on la leur a offerte. Léo m’a demandé : « comment tu as eu cette photo ? », et j’ai alors pu leur dire ce que j’avais vécu. Léo a dit : « Quand est-ce qu’on part en Inde, voir ? ». Dans quelques années, on va voyager avec eux pour découvrir l’Inde.

Question adressée à Stéphanie ROMAN : Quand vous êtes revenue en France, comment avez-vous affronté les parents ?

Stéphanie ROMAN : Une partie des jeunes était blessée, on les a ramenés, les parents étaient à l’aéroport. Mais on n’a pas pu rencontrer les parents de Cécile immédiatement. Aujourd’hui, dix ans après, je les vois souvent.

Question adressée à Hugues d’Amécourt : Comment avez-vous été libérés ?

Hugues d’AMECOURT : On a été exfiltrés par les pompiers qui avaient sécurisé la zone et nous avaient géolocalisés. Quand ils ont frappé à la porte, on n’a pas ouvert. Les terroristes avaient essayé de nous déloger. On me disait « Vous faites le kakou, vous allez vous effondrer. » Pour moi, non. Bombay était à 20 000 kilomètres, c’était dans un coin de ma tête. Quand s’est produit l’attentat du Thalys, ça m’a fait disjoncter, j’avais joué un rôle pendant des années.

Question adressée à Khaled : Vous ressentez de la culpabilité vis-à-vis de vos sœurs ?

Khaled SAIDI : Alima est morte sur le coup. Oda, je suis resté avec elle de neuf heures à minuit. Elle était en état de mort cérébrale mais respirait encore. Je n’ai pas de culpabilité. Ma mère dit : « J’aurais pu en perdre trois ». C’est moi qui ai prévenu la famille et la famille m’en est reconnaissante.

Stéphanie Roman a maudit les religions, j’ai maudit les hommes.

Vous vous souvenez de Charlie ? Je n’avais pas encore connu le terrorisme, et j’entendais dire : « C’est bien fait pour eux ». Non, c’est faux : les raisons que donnent les terroristes sont toutes inadmissibles. Souvenez-vous de cela !

 

MERCI

A nos trois témoins.

Voici ce que leur écrit quelques jours plus tard Haffssoitou KARAMOKO, étudiante de BTS :

Hugues : J’ai admiré votre courage et votre motivation de vouloir rester en vie, ne changez pas car votre entourage a de la chance de vous avoir.

Stéphanie : J’espère qu’un jour vous réussirez à faire le deuil de Cécile car vous n’y êtes pour rien, c’est la volonté de Dieu. Vous méritez d’êtes heureuse comme tout le monde.

Khaled : Je vous présente mes sincères condoléances pour vos sœurs, j’imagine que ce n’est vraiment pas facile de se relever d’un évènement si terrible mais vous nous semblez tellement courageux, j’ai senti en vous beaucoup d’espoir.

Et des messages, ils en reçoivent d’autres de Rose,  Malini, Yacine, Imane.

Aux élèves et étudiants

A Lauriane Jumel, professeure de Culture Générale et de Lettres

A Monsieur Combeau, Proviseur

Au photographe Michel Pourny

A tous nos partenaires

 

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