Aurore et André – À pied sur la Promenade

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C’est une soirée dont Aurore et André se souviendront longtemps. Tous deux étaient à Nice le soir du 14 juillet 2016 lorsque soudainement, la joie et l’euphorie suivant le feu d’artifices ont laissé place à une scène de guerre lorsqu’un camion a fauché la vie de 86 personnes et en a blessé des centaines sur la Promenade des Anglais. Aurore, qui intervient comme témoin pour l’Association française des Victimes de Terrorisme va se rendre compte au travers d’une discussion avec André, que lui aussi porte les séquelles de cette nuit.

L’attentat de Nice – L’essentiel résumé par l’AfVT

 

« Je me souviens »

André se souvient de la beauté des feux d’artifice, de ce sentiment de liberté et d’exaltation qui s’est emparé de lui alors qu’il n’avait qu’une dizaine d’années. C’est d’ailleurs l’objet qu’il avait choisi au départ de présenter à Aurore avant que finalement, sa réflexion le fasse changer d’avis. Ses souvenirs d’enfance et sa famille lui ont permis d’ériger une barrière de protection face aux évènements qui se sont produits. On ressent ce sentiment de flou en entendant André parler de ses flashbacks et de l’imprécision qui subsiste dans sa mémoire : « Les images que j’en ai ne sont pas très précises dans ma tête ».

Aurore a, elle, vécu ce drame différemment. En vacances pendant trois jours à Nice, elle se souvient de la journée ensoleillée du 14 juillet, de la mer magnifique, puis du plus beau feu d’artifices qu’elle ait vu…Par la suite, elle regardait avec son compagnon les petites scènes musicales qui se déroulaient dans la rue, jusqu’à ce que son attention soit attirée par « une danseuse qui dansait magnifiquement bien et c’est là que j’ai vu le camion arriver droit sur elle ». Aurore qui porte ce soir-là de jolies chaussures à talon fuit, de toutes ses forces. De retour à Besançon, elle cherche comment surpasser ce traumatisme. Et se met à courir. Elle enfile des baskets, objet qu’elle a choisi, et commence à participer à des courses collectives. Malgré la foule, malgré le tir du pistolet annonçant le départ, Aurore a « couru tout du long avec cette peur » et a « quand même terminé la course ». Désormais, elle sublime ce souvenir car elle se retrouve « cette fois-ci dans le même mouvement de foule mais dans de belles conditions », c’est-à-dire les « cris de la foule mais cette fois-ci […] des cris joyeux, des cris heureux ».

 

Extrait du témoignage d’Aurore Pernin sur le dépassement de soi

 

 

Être sauf et garder la trace de la blessure

Elle n’explique pas cet « élan de vie » qui s’est emparé d’elle, celui « qu’il a fallu pour se sauver du camion et des gens blessés sur la promenade » et qui a par la suite permis de participer à des courses et un trail, lui permettant de remporter trois médailles, qu’elle a aussi apporté à André. Cette transformation de la peur, cette conversion en joie et en dépassement de soi au travers de la course, c’est ce qui l’a sauvée, physiquement et mentalement. Grâce au sport, Aurore assure avoir retrouvé son insouciance, elle qui au début, zigzaguait, se retournait « pour voir s’il y avait quelque chose qui [lui] arrivait dans le dos » et qui était « incapable d’écouter de la musique en courant ».

Les questions fusent des deux côtés. André et Aurore partagent un sentiment commun de compréhension. Ils imaginent ce que l’autre a vécu et sont tous les deux enveloppés dans une impression de flou quant à l’évènement. En effet, André a été beaucoup protégé par sa famille, il était un enfant. Au moment de l’attentat, il se trouvait dans un restaurant dans lequel il s’est réfugié avec ses parents et sa sœur. Dans un mouvement de foule, une assiette est tombée et lui a ouvert le pied, il n’a rien senti à cause de l’adrénaline :  Chantal Anglade, qui modère l’entretien, tend à penser que c’est désormais cette assiette qu’André devrait considérer comme son objet. Après tout, elle a laissé une trace dans sa chaire alors que pour Aurore, la blessure était profondément ancrée dans son esprit.

 

Aurore, très émue d’évoquer avec André le drame du 14 juillet 2016 à Nice

 

André raconte avoir également protégé sa famille sans le savoir. En discutant avec Aurore, il rouvre consciemment la plaie de ce passé brumeux. Il s’estime chanceux car peu avant que le camion n’arrive et sans le moindre pressentiment, c’est lui qui a attiré sa famille dans le restaurant parce qu’il disait avoir faim. Il s’interroge sur la façon dont se serait déroulées les choses s’il n’avait rien dit. Il est en tout cas certain que sa famille et lui « auraient alors eu le même destin que les personnes à Nice ce jour-là » si les choses s’étaient passées différemment. Aurore ressent que c’est quelque chose de lourd à porter pour André.

 

Leurs pieds portent le sens de l’attentat

Elle ne tient d’ailleurs pas à briser la barrière psychologique qu’a tenté d’ériger sa famille en voulant le protéger de cet attentat. Elle-même se demande comment évoquer le terrorisme avec les enfants et en particulier son petit garçon, âgé de six ans. Elle l’a déjà emmené à Nice pour les commémorations de l’attentat car ce retour lui semblait important. Y retourner en pleine journée lui permet de pallier l’obscurité de cette soirée et ce sentiment de flou et de désordre qui se sont saisis d’elle à ce moment-là.

André et elle se rejoignent toutefois sur l’importance accordée à un sens en particulier ce soir-là : l’ouïe. Car si André le décrit comme « le sens qui [l]’a le plus interpellé et aidé dans le restaurant » car il l’a « vraiment informé sur ce qu’il se passait », Aurore a eu l’impression que ce sens était pour elle à la fois décuplé et absent. Devant le choc qu’a représenté la scène du camion fou sur la Promenade, elle dit : « j’ai continué à voir mais je n’entendais plus ».

Que leurs pieds chaussent des baskets ou endurent la souffrance d’une blessure causée en plein chaos, Aurore et André s’accordent pour dire que leur perception d’un tel évènement a laissé des marques durables que le temps et la discussion du souvenir ne pourront qu’aider à guérir.

 

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