Arnaud et Côme – Les questions et les réponses

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Jean Dion disait que « parfois, le plus gros problème dans une question, c’est la réponse ». Ce sont les réponses qui ont un temps pesé sur Arnaud et Côme et c’est aujourd’hui leur tour de se poser en interrogateurs sur le monde pour savoir : comment expliquer le terrorisme ? Comment comprendre ce qui est arrivé à mon frère Philippe ce matin du 07 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo ? Pourquoi Samuel Paty a été assassiné en cette journée du 16 octobre 2020 ? Pour quelle profession ont-ils été la cible d’attentats ? Peut-on être coupable sans être responsable ?

 

Le questionnaire du lycée Lucie Aubrac

L’objet qu’a choisi Côme, c’est un questionnaire adressé aux élèves de son lycée il y a un an et demi par ses professeurs après l’assassinat de Samuel Paty. Bien qu’anonyme, ce questionnaire n’a pas eu l’effet escompté car s’il était une manœuvre pour sonder les élèves sur ce qu’ils pensaient de l’évènement et quelle réflexion apporter autour de celui-ci, les questions se sont révélées trop simples et n’ont pas « abouti à une énorme réflexion sur la laïcité, en quoi [cet assassinat] était un symbole fort ». D’une part, les professeurs étaient dans la retenue car dans la peur également de ce qui aurait pu aboutir de ce questionnaire. D’autre part, comme en témoigne Côme, « certains parents ont dit à leurs enfants : essaie de dire que c’était quelque chose de très mal ». Cette influence des parents et cette censure enferment la parole de vérité ; alors ne subsiste que le silence.

 

Arnaud acquiesce. L’influence de ces parents qui conseillent à leurs enfants « d’adopter des propos lisses » se pose dans un contexte difficile et sans précédent « parce que c’était un prof qui a été victime d’un attentat dans sa fonction de prof sur un sujet de laïcité ». C’est un sujet qu’Arnaud connaît bien.

Arnaud et Côme se rencontrent en visio

 

Ricochet

Lui-même a été une « victime par ricochet » car même s’il n’a pas été touché directement, « touché comme quelqu’un sur place », il confie que sa vie « a été profondément bouleversée sur le plan psychologique ». Le matin du 07 janvier 2015, Arnaud se trouve dans le sud de la France et apprend par message de la part de Coco, dessinatrice à Charlie Hebdo, que son frère Philippe et les autres membres de la rédaction du journal satirique ont été la cible d’un attentat terroriste dans leurs locaux à Paris. En apprenant que son frère est « défiguré », Arnaud bascule « dans une irréalité ». Philippe ne devait même pas se trouver à la rédaction ce jour-là car il y travaille de façon occasionnelle et il avait hésité à s’y rendre jusqu’à la dernière minute.

L’attentat de Charlie Hebdo – L’essentiel résumé par l’AfVT

 

Lors de la fusillade, Philippe est gravement blessé, notamment à la mâchoire et est transporté en urgence absolue à l’hôpital La Salpêtrière. L’état de son frère s’améliorant au fil de la soirée, Arnaud est finalement autorisé à le voir. Philippe est réveillé, avec « un regard vif » mais à cause de ses blessures, il ne peut parler. Arnaud dit : « Je lui prends la main et à chaque fois que j’arrête de parler, il me serre la main. Je lui demande s’il veut que je continue à parler. Il me dit oui. C’est là que je comprends qu’il me comprend ». Ce premier contact va se parfaire grâce à un bloc-notes de l’hôpital, griffé AP-HP, qui sera pour Arnaud « l’objet du premier dialogue que j’ai pu avoir avec mon frère ». Il a choisi cet objet car de ce premier contact, il a su « qu’une reconstruction serait possible ».

Le personnel soignant s’exprime avec les mots de Philippe Lançon – Lecture d’extraits de son livre « Le Lambeau » lors de la Journée d’homme aux Victimes du terrorisme

« Lire Le Lambeau, c’est être dans sa tête »

Côme et Arnaud discutent de ce premier espoir et du chemin de retour à la vie, qui se fait par les détails car « La banalité de la vie, c’est aussi la vie ». Alors que tous deux sourient en évoquant les inquiétudes superflues de Philippe alors qu’il a échappé au pire, comme celle de ne pas avoir sa carte vitale sur lui au moment où il est pris en charge par l’ambulance ou encore l’annulation d’un voyage prochain, ils se rendent compte « du décalage fou » entre la réalité et l’inertie du temps lorsqu’on subit un tel choc. Arnaud a également subi un nouveau choc, « une énorme claque » à la lecture du Lambeau, le livre écrit par son frère, paru en 2018 et dont Côme a également lu des extraits. Pour Arnaud, « lire Le Lambeau, ça voulait dire être dans sa tête ». Il se souvient qu’à l’hôpital, il demandait toujours des nouvelles de son frère mais il ne savait pas comment il allait psychologiquement. C’est un jour la cadre infirmière qui a conseillé à Arnaud « d’amener du positif » dans cette chambre d’hôpital, sans faire entrer avec lui les problèmes de l’extérieur, pour le bien de Philippe. De cette censure que l’on retrouve aussi dans le témoignage de Côme, on peut interroger la légitimité et se demander si elle s’opère pour le meilleur.

 

 Extrait de la rencontre entre Arnaud et Côme

 

Comprendre, toujours

La compréhension mutuelle qui s’instaure entre les deux frères au moment où ils parviennent à communiquer est justement celle qui a manqué entre Côme, ses camarades et ses professeurs pour acheminer une réflexion sur la simple question du « pourquoi ? ». Arnaud évoque d’ailleurs l’action commune de Georges Salines et Azdyne Amimour, respectivement père de victime et père de terroriste vers ce chemin de compréhension de l’autre. Arnaud le dit lui-même : « C’est un échange émouvant même si bien sûr, il y a des gens qui n’aiment pas ça, qui disent qu’il ne faut pas lui trouver des excuses. Mais ce n’est pas trouver des excuses, c’est essayer de comprendre ».

Arnaud et Côme s’interrogent sur l’interprétation à donner aux actes barbares de terrorisme

Alors que du côté de Côme, les questions qui lui ont été posées se sont lentement effacées de la mémoire collective, celles qu’a dû affronter Arnaud incarnent la vie et tous deux se sont donnés pour mission de comprendre les « pourquoi ? » comme si la réponse se trouvait dans la compréhension du genre humain.

 

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