Remise des prix du concours international « Dessine-moi l’abolition »

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L’Association française des victimes du terrorisme (AfVT) était aux côtés d’Ensemble Contre la Peine de Mort (ECPM) ce matin au Barreau de Paris à l’occasion de la remise des prix du concours international « Dessine-moi l’abolition » pour rappeler nos combats contre la peine de mort, pour la justice et pour l’éducation.

Vous trouverez ci-dessous le discours de Chantal ANGLADE, professeure de lettres modernes mise à disposition auprès de l’AfVT :

Paris, le 07 juin 2019

Chers amis d’ ECPM,

Chers collègues,

Chers élèves,

Je remercie vivement nos amis et partenaires d’ECPM de me donner la parole : l’Association française des Victimes du Terrorisme a plus d’un point commun avec ECPM. Deux d’entre eux sont importants aujourd’hui :

  • Une farouche opposition à la peine de mort
  • Une ardente volonté de transmettre les valeurs de la République aux élèves

C’est donc en tant qu’administratrice de l’AfVT, en tant que victime du terrorisme, et en tant que professeure que j’ai l’honneur de prendre la parole.

En février 2009, ma fille, alors collégienne et âgée de 14 ans, a été grièvement blessée dans un attentat à la bombe au Caire en Égypte. Elle faisait un voyage en Égypte avec 53 autres enfants. Parmi eux, une jeune fille, une lycéenne de 17 ans qui aurait dû passer son bac en juin, a été tuée : Cécile avait 17 ans en 2009. Un poème de Rimbaud commence ainsi : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », et il est certain que Cécile ne l’était pas, elle faisait les bêtises de son âge et c’est heureux.

Le terrorisme a blessé mon enfant – qui, à 14 ans, a appris brutalement que nous vivons dans un monde qui tue. Elle était alors une élève de collège comme ceux que je vois devant moi ici aujourd’hui.

J’ai rejoint l’Association française des Victimes du Terrorisme, et depuis rencontré des mères et des pères à qui des bombes ou des kalachnikovs ont pris leurs enfants.

Si pour ma part je n’ai qu’un souhait – que les coupables soient arrêtés et jugés par la Justice -, je n’ignore pas que, pour certaines victimes, la question de la peine de mort se pose, quand bien même, en France, elle est abolie.

Ces victimes, tourmentées, qui n’ont pas trouvé la paix, qui réagissent en miroir à la violence par un désir de violence, réclament vengeance. Camus, en 1957, dans Réflexions sur la guillotine, remettait les choses à leur place, en écrivant à propos de la peine de mort : « Appelons-la par son nom qui, à défaut d’autre noblesse, lui rendra celle de la vérité, et reconnaissons la pour ce qu’elle est essentiellement : une vengeance ».

Les victimes du terrorisme, lorsqu’elles réclament vengeance, réclament en fait une considération et une reconnaissance plus grandes de la part de l’Etat et de la Justice de leur pays.

Peut-être parce qu’elles ne se croient pas suffisamment entendues et considérées, parce que la Justice en France est nécessairement lente alors que leur souffrance est immédiate et constante, ces victimes en colère s’attribuent en fait un autre interlocuteur qui n’est autre que le terroriste lui-même. Ces personnes, entrainées par la pulsion de mort qui leur a pris des êtres chers, qui les a privés d’une vie heureuse ou du moins ordinaire, cèdent à cette même pulsion de mort. En d’autres termes, les victimes sont, en ce cas-là, du côté des meurtriers et des terroristes.

Or, une victime est parfaitement innocente. Seul le terroriste est coupable.

Alors, aujourd’hui ? Et c’est maintenant au nom de l’AfVT que je vais parler.

Il se trouve qu’aujourd’hui nous nous trouvons dans une situation à la fois cruciale et absurde : onze djihadistes français – dont on sait que certains ont exprimé leur « plaisir et leur bonheur » après le 13 novembre 2015 – ont été, ces dernières semaines, condamnés à mort en Irak tandis que d’une part la peine de mort est abolie en France depuis 1981 et que d’autre part les procès pour les attentats revendiqués par Daesh n’ont pas encore commencé en France.

L’AfVT s’oppose à cette sentence et à son exécution pour trois raisons :

  • Nous sommes résolument opposés à la peine de mort, c’est une question de principe, ce principe est intangible.
  • Nous souhaitons que les juges d’instruction puissent interroger ces personnes
  • Nous ne voulons pas offrir des héros ni des « martyrs » à l’idéologie mortifère de Daesh. La peine de mort « nourrit » le terrorisme, Robert Badinter le disait déjà en 1981.

Nous souhaitons que notre société affronte les terroristes par la Justice.

J’ai assisté aux procès de trois hauts responsables d’un site de propagande, Ansar al Haqq, qui a permis le départ en Syrie de nombreux jeunes gens : l’AfVT y était partie civile en première instance en 2018 et en appel en 2019. Maître Bourdon, « ténor du barreau » comme on dit, y défendait l’un des accusés et fustigeait les parties civiles, c’est-à-dire l’AfVT, voyant en leur présence, « la déraison » et même « l’hystérie ». Il se trompait ! Non seulement, notre association a un service juridique rigoureux qui étudie les dossiers d’instruction pour terrorisme, mais nous sommes des humanistes attachés aux valeurs républicaines, et reconnaissons parfaitement, sans sourciller les droits de la Défense. Maître Vincent Brengarth, qui travaille au cabinet de Maître Bourdon et défend donc le même djihadiste contre lequel nous sommes partie civile est co-auteur d’une tribune dénonçant les onze condamnations à mort; sur la chaîne parlementaire, il a fait référence à notre position contre la peine de mort. Que Maître Bourdon et Maître Brengarth sachent combien, nous aussi, nous souhaitons continuer à nous retrouver face à face dans un tribunal !

Ce n’est pas par la mort qu’on lutte contre le terrorisme.

On ne lutte contre le terrorisme que par la vie.

Le soir de l’attentat qui a blessé ma fille et tué sa camarade, j’étais en train d’écrire un article sur un roman qui traitait de la guerre d’Espagne. Les fascistes espagnols, vous le savez, utilisaient le slogan « Viva la muerte ! ». Et mon article, que je n’ai jamais achevé, commençaient par ces mots : « Rien n’est plus révolutionnaire que la vie ».

Voilà pourquoi aujourd’hui, victimes du terrorisme et « ensemble contre la peine de mort », sont aussi ensemble pour la vie.

La vie, c’est évidemment auprès de la jeunesse que nous la trouvons et la cultivons.

L’AfVT développe dans les lycées des rencontres entre élèves et victimes du terrorisme. Je suis professeure de Français mise à disposition de notre association pour les organiser.

Cette année, notre plus beau projet s’est fait en collaboration avec ECPM : en atelier d’écriture, nous avons reconstitué le procès de l’attentat au café Argana de Marrakech, qui en 2011 a prononcé la peine de mort à l’encontre de deux terroristes – quand bien même les victimes françaises et marocaines avaient exprimé leur opposition à cette peine et quand bien même elle n’est plus jamais exécutée au Maroc. Les lycéens auteurs de la pièce de théâtre ont aussi rencontré Gary Drinkard, si bien que leur pièce de théâtre a plaidé contre la peine de mort.

Cette pièce de théâtre en trois actes s’intitule Le Café Zitouna et elle a été traduite en arabe : nous avons bon espoir qu’elle soit rejouée l’année scolaire prochaine par une autre classe, et que la version arabe soit mise en scène par des lycéens marocains.

Alors voilà : dans la vie et pour la vie, l’AfVT et ECPM sont bien « ensemble contre la peine de mort » !

Chantal Anglade,  chantal.anglade@afvt.org

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