Stéphane et Messia : « Je l’aimais bien, moi, ce costume… »

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Du récit de Stéphane, rescapé de la prise d’otage du Bataclan le soir du 13 novembre 2015, on retient le choc, la violence, les lambeaux qui sont le symbole d’une nuit qu’on n’oubliera jamais. Habillé d’un costume en se rendant au concert des Eagles of Death Metal, il en sort quelques heures plus tard le pantalon troué et tâché à cause des grenades assourdissantes de la BRI, la chemise déchirée par la BRI qui vérifie qu’il ne porte pas de ceinture d’explosifs et sans sa veste qu’il donne en sortant à une autre victime qui est torse nu : « Finalement, ce pantalon, c’est tout ce qu’il me reste de ce costume que j’aimais bien. Il est rangé avec ma chemise et quelques journaux de cette période. Je n’ai pas voulu le jeter, il dit que cette histoire est tellement incroyable, que j’étais bien au cœur de la tourmente et il en reste des choses ».

 

L’histoire de l’objet de Stéphane…

 

« Un lien indestructible »

 

Plus que des vêtements, c’est la vie qu’on écorche. Pour se reconstruire, Stéphane a pu compter sur ce qu’il appelle ses « potages », contraction de « pote » et « otages », ceux qui se sont également retrouvées dans ce couloir avec lui, menacés de kalachnikovs pendant plus de deux heures en attendant l’intervention de la BRI : « On se comprend hyper bien, on n’a pas besoin de se raconter les choses. Par contre, on sait que l’on peut ressentir un peu de peur, de crainte, de tristesse à certains moments et on n’a pas besoin de se l’expliquer ». Il explique ce besoin de les retrouver, de se retrouver avec ceux qui sont devenus des « amis de cœur ». Il parle aussi de ces « cercles d’amitiés très forts » avec les autres victimes du Bataclan : « On se voit moins mais quand on se voit il y a quelque chose de puissant ». Messia comprend ce lien très fort, qu’elle qualifie d’« indestructible ». Stéphane définit cette amitié très particulière comme « une volonté de s’entraider » et un « havre de paix où on peut chercher du réconfort ».

 

« C’est un peu plus que de l’amitié » – Interview de Stéphane Toutlouyan et David Fritz-Goeppinger sur Europe 1

 

« Partout où tu iras dans le monde, où que tu soulèves une pierre, tu trouveras un Chilien »

 

Messia interroge alors Stéphane sur David [Fritz-Goeppinger], sur leur histoire incroyable et ce que leur amitié lui a apporté dans sa reconstruction.  Il lui raconte   ce geste de David qui est à côté de lui pour surveiller les fenêtres pendant la prise d’otage : « David me prend la main et me dit « ça va bien se passer ». Je me suis dit « il est con ou quoi ? » et la manière dont il le retrouve : « J’avais besoin de reconstituer les pièces du puzzle. » Le fait qu’il soit chilien l’a permis. « Mon ex-femme est chilienne, mes filles sont franco-chiliennes. Il y a un côté incroyable. Mon ex-beau-père disait « partout où tu iras dans le monde, où que tu soulèves une pierre, tu trouveras un Chilien ». On est à Paris à un concert de rock n’roll et le mec qui est à ma gauche, otage comme moi, c’est un Chilien ! Le truc improbable ! ». David est pour lui aujourd’hui « comme un fils adoptif », « peut-être que j’ai joué pour lui un rôle de grand frère ». Quant à savoir comment il va aujourd’hui, plus de six ans après l’attentat, il répond : « ça va plutôt pas mal. Grâce à mes proches, à mes copains, grâce à tous les gens que j’ai rencontré depuis, car j’ai rencontré des gens avec lesquels j’ai du plaisir à échanger ». Il parle de la vie qu’il voit différemment, dont il profite plus. Il évoque aussi ses rencontres avec les collégiens et les lycées organisées par l’AfVT : « Quand je discute avec les jeunes dans les classes, je me dis qu’il y a de l’espoir, car la jeunesse finalement s’intéresse aussi à nos problèmes de société. »

 

Stéphane, témoin pour l’AfVT lors des actions éducatives – Intervention au lycée Edmond Perrier de Tulle

 

« Le téléphone peut nous trahir »

 

Messia évoque à son tour l’objet qu’elle a choisi : le téléphone portable « parce que pour moi le téléphone est comme une protection psychologique, parce que j’ai peur que si quelque chose arrive, je ne puisse pas joindre les gens. En même temps, le téléphone peut nous trahir pendant un attentat, il peut sonner et nous mettre en danger car on peut nous repérer. Le téléphone représente les deux côtés d’une certaine manière : le bien et le mal » Stéphane comprend très bien cet argument, lui a qui vécu au plus près l’impact des téléphones sur nos vies quotidiennes et notamment leur utilisation au moment d’attentats. Cela évoque à Delphine Allenbach-Rachet qui assiste à l’entretien « les téléphones qui sonnent dans le vide que les secours trouvent » ou encore « les appels pour dire que l’on est sorti vivant », Stéphane pense davantage à ce qui lui est arrivé et aux téléphones récupérés par les terroristes pendant la prise d’otages afin de communiquer avec l’extérieur. Il raconte le dialogue qui s’engage entre la BRI et les terroristes : « Cela pourrait être un moment rigolo dans cet épisode tragique. Grégory, un des otages, était chargé de donner le numéro de téléphone de Marie [une autre otage] que les deux terroristes avaient récupéré. On a compris après quand nous l’avons rencontré, cet intervenant de la BRI est équipé de casque et n’entendait pas bien ce que lui dictait Grégory. Il lui a fait répéter plusieurs fois avec un fort accent du Sud-Ouest ! ».

 

« Je suis vivant, je m’en suis sorti, je ne sais pas quand je vais rentrer à la maison »

 

Mais son lien au téléphone portable ne s’arrête pas là. Stéphane parle aussi de son lien avec l’extérieur qui bat à l’unisson avec son corps : « Ma famille et mes potes ont essayé de m’appeler. J’ai réussi à le mettre sur vibreur. Je sentais contre mon cœur le téléphone qui vibrait. Ma compagne a eu son père au téléphone qui lui a dit de ne plus m’appeler, car il disait que si j’étais caché la sonnerie de téléphone me trahirait ». Les terroristes réclament les téléphones des otages et Stéphane perd alors le sien de vue. En sortant du Bataclan après la prise d’otages, il parvient à entrer en contact avec sa compagne via un réseau social en étant connecté sur le profil d’une dame lui ayant prêté son téléphone : « Ma compagne lui avait écrit « je ne vous connais pas, comment je peux être sûr que c’est lui ? ». J’ai utilisé un petit surnom affectueux que l’on utilisait entre nous. […] Je suis rentré à la maison à six heures du matin et au moins elle savait que j’étais vivant. Comme quoi, ça sert ce téléphone portable ! »

 

 

Rencontre en visio entre Messia et Stéphane

 

 

Plus tard, Stéphane finira par récupérer son portable, dont l’écran était cassé. De cette nuit subie et de la vie qui s’en suivie, Stéphane garde les souvenirs d’un pantalon déchiré, un portable détruit, d’amitiés indestructibles et d’une vision de la vie pleine d’espoir au regard de cette jeunesse qu’il rencontre et qui apprend de son récit.

 

Lire le dernier article de La Galerie des Objets : Louise et Isée – Plongée dans l’intimité du récit

 

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