Louise et Isée – Plongée dans l’intimité du récit

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Louise et Isée se font face, silencieuses. On sent très vite chez les deux jeunes femmes qu’elles sont introverties et que plonger dans l’intimité de chacune n’est pas chose aisée. Isée commence le dialogue, en présentant son objet, un sac fouillé. C’est un exercice qu’elle connaît bien et auquel elle se plie lorsqu’il faut se rendre dans des lieux de forte affluence, sous le plan Vigipirate qui marque sa vie depuis quelques années maintenant. Elle témoigne : « Je suis assez timide et assez renfermée. […] A chaque fois, ça me faisait sentir un peu oppressée. En plus, mon sac est plutôt petit donc je me disais à chaque fois que je ne voyais pas comment ça pouvait rentrer, que ce soit une bombe, une arme ou quoi que ce soit. Ça me faisait stresser ». Cette fouille de l’intimité provoque chez elle un malaise que comprend très bien Louise.

 

Louise est rescapée du Bataclan. Elle avait 14 ans – pas loin de l’âge qu’a maintenant Isée – lorsqu’elle se rend au concert des Eagles of Death Metal avec son oncle et les amis de ce dernier : « On allait tous bien. On était quatre. On était tous dans la fosse. L’un des quatre a passé deux heures dans la fosse. Il n’a rien. C’est improbable ». La jeune femme a accepté à la demande d’Isée de revenir sur les évènements du 13 novembre et d’évoquer également son parcours de reconstruction.

 

Le petit carnet noir pour dire les maux

 

Tout a commencé avec le choix de l’objet qu’elle devait amener après avoir hésité entre la guitare – symbolisant sa passion pour la musique, un carnet de notes et…son chien ! Curieuse, Isée lui demande pourquoi l’animal. Elle répond : « J’avais beaucoup de mal à prendre les transports en commun qu’avant, je prenais tous les jours. C’était compliqué dans tout ce qui était relation à l’extérieur […]. La première fois que j’ai pris le métro avec mon chien, en sortant, je me suis dit : « Pas une fois je n’ai pensé que j’allais me faire tuer dans le métro ». C’est la première fois que ça m’arrive depuis trois ans, c’était un truc de fou et pareil dans la rue. Je me baladais avec mon chien et je ne pensais qu’à lui. […] Parfois, elle m’a forcé à sortir alors je n’avais pas envie…Je trouve ça incroyable ». Finalement, Louise a opté pour le carnet, ce petit carnet noir qui occupe à ses yeux une place très spéciale puisqu’elle le qualifie d’« échappatoire » pour « noter toutes les pensées qui pouvait [lui] traverser l’esprit et notamment les pensées un peu gores [qu’elle ne peut] pas expliquer aux autres parce [qu’elle ne veut] pas les atteindre ». Le but ultime de ce carnet pour elle est de préserver ses parents. Ce précieux carnet, elle l’a commencé six mois pile après le Bataclan : « J’ai beaucoup compté les jours en fait et pour les six mois, c’était un vendredi 13, comme pour le Bataclan. C’était une signification un peu bizarre ».

 

« Tout, tout va changer… Tout a changé »

 

Grâce au petit carnet noir et ce qu’elle a vécu, Louise peut parler à Isée de nombreux concepts relatifs à son statut de victime, et ce avec beaucoup de maturité. Très pédagogue, elle ne manque d’ailleurs pas de lui demander si elle est familière avec les notions de résilience, de stress post-traumatique ou encore de déni : « Un stress post-traumatique, c’est quand tu as un souvenir qui va rester bloqué dans ta tête. Là, en l’occurrence, c’est le souvenir traumatique du Bataclan, que tu ne vas pas réussir à digérer. Il y a plein de symptômes qui y sont associés : beaucoup d’anxiété, beaucoup de stress, tu as peur tout le temps, enfin moi dans mon cas ». Après l’attentat, Louise se souvient de son retour à domicile : « Je retourne à un endroit « safe » …mais qui n’est plus le même qu’avant car tout a changé en fait. Sur le coup, tu ne t’en rends pas compte. Tu ne te rends pas compte que toute ta vie va changer. Tu penses que ça va rester la même. Puis, petit à petit, tu te rends compte que non. Tout, tout, tout va changer. Mais tout. J’ai perdu tous mes potes. J’étais en couple, j’avais 14 ans. Il m’a quittée quelques mois après. Je suis partie de mon collège pour aller dans un autre établissement. Tous les repères que j’avais, ce n’était plus les mêmes. Tout a changé. Mais tout. Sur tous les plans ». Néanmoins, la reconstruction post-attentat lui permet d’incarner un modèle de résilience, qu’elle définit comme « la capacité à t’adapter après qu’il t’est arrivé un évènement, un trauma ou autre chose. La capacité à rebondir et à construire par-dessus ce qu’il t’est arrivé. Ce n’est pas juste s’arrêter à ce qu’il t’est arrivé ou reprendre ta vie d’avant, c’est-à-dire reprendre quelque chose qui te paraît encore mieux et qui donne du sens. […] Et ça, c’est valable pour n’importe quelle épreuve de la vie : une rupture ou autre chose. Si tu as de la résilience, tu peux le transformer en autre chose ».

 

Le changement de vie auquel Louise a dû faire face…

 

« Lui avait compris, moi non »

 

Quant au déni, il a occupé une grande partie du traumatisme de Louise et c’est ce qu’elle constate elle-même dans son récit. Elle l’interprète comme : « un mécanisme de défense qui pousse mon cerveau à ne pas vraiment se rendre compte de ce qu’il se passe et interpréter différemment ». Dès le débat de la fusillade dans la salle de concert, elle dit : « Je commence à paniquer un peu, à me dire qu’il faut qu’on sorte de là car il y a du jus de tomate par terre ». Et au moment de s’enfuir avec son oncle : « A ce moment-là, sans toujours réaliser ce qu’il se passe, je me rends compte que je suis entourée de gens…qui n’ont pas l’air bien ». Elle évoque également l’image d’un homme « avec un pull rouge » qu’elle a vu effondré par terre ou quand elle se rend compte qu’elle a oublié son manteau dans le Bataclan et qu’elle veut y retourner. À son oncle qui l’en empêche, elle dit alors : « Mais tu sais, si ça se trouve, les gens à l’intérieur, ils ne sont pas morts. Si ça se trouve, ils vont bien. Peut-être qu’ils sont juste blessés ». Aujourd’hui, elle s’en rend compte : « Lui avait compris, moi non ».

 

Tout le long de son récit, Louise est concise, très concentrée sur les faits mais elle craint d’être confuse. Attentive à Isée qui l’écoute captivée, elle s’arrête quelques fois, pas certaine d’être comprise : « Tu me dis si quand je raconte, c’est un peu flou ». Elle fait des pauses, s’excuse : « Il faut que je reprenne le fil…J’ai des espèces de blancs ». Déjà dans le Bataclan, c’est comme si son esprit lui échappait : « Je ne sais pourquoi ni comment mais à un moment, mon cerveau switche. Au début, j’étais un peu stressée, je commençais à paniquer etc. et je dirais qu’au bout de dix minutes, je ne ressens plus rien : plus d’émotions, de peur, rien ». Une fois échappée, dans la rue, elle décrit « un climat incroyable » et garde « cette image de camions de toutes les couleurs et les sirènes bleues, le halo lumineux orange », telle une vision floue de la réalité.

 

Louise, maîtresse d’un récit lourd à porter

 

« Sinon, à quoi ça sert ? »

 

Aujourd’hui, Louise livre à Isée un message de sagesse, elle qui se voit comme une chanceuse, une miraculée : « Tu peux te rendre compte à quel point la vie est précieuse ». Malgré la culpabilité du survivant qui l’habite, Louise cherche quel est le sens de la vie après avoir échappé à l’attentat : « Dans ce carnet, il y a la version où je réalise. Les morts autour de moi, les gens qui tombent […]. Le carnet retrace plein de petites victoires comme des moments d’évolution. Parfois, je stagne en me disant que je dois quelque chose aux gens qui sont morts car toi tu ne l’es pas. J’avais l’impression d’avoir un rôle à jouer ». Elle conclut : « Moi, j’ai la chance d’être en vie et il faut que je transforme ça, en quelque chose d’utile. Sinon, à quoi ça sert ? ».

D’une adolescente impatiente et stressée d’assister à son premier concert, Louise s’est transformée au fil de son histoire et au fil de sa rencontre avec Isée en jeune femme sage et consciente de sa chance. Ce passage de l’adolescence à la vie d’adulte s’est fait dans la violence inouïe de l’attentat, en partie grâce aux mots précieux consignés dans le petit carnet noir qui permettent en quelque sorte, une renaissance. C’est ce que transmet Louise à Isée, qui doucement à son tour parle d’elle à la jeune femme. Dans ce sombre carnet, Louise continue d’écrire. A force de coucher son histoire sur les pages, le carnet à la couverture noire est devenu gris.

 

Merci à tous d’avoir suivi ces entretiens et lu les magnifiques articles dont ils sont extraits !

 

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