7 décembre 2015 : “Taj Mahal” ou le regard de la victime

TM_logotitre noir_150Lundi 7 décembre 2015

Taj Mahal ou le regard de la victime

TAJ MAHAL marque une indéniable rupture dans la représentation cinématographique du terrorisme et de ses victimes. Comme son titre l’indique, le film de Nicolas SAADA est une invitation au voyage mais il ne faut pas s’y tromper : c’est bien d’un voyage intérieur dont il s’agit.

Nicolas Saada et Gina McKee (c) Emma Blunden

Ces dernières années, de nombreuses séries anglo-saxonnes ont exploité la thématique du terrorisme pour le décrire comme une entreprise d’infiltration et de destruction individuelle et/ou collective. Nous sommes entrés avec la série 24 Heures dans l’ère de la performance narrative avec un morcellement du signifiant, abolissant toute distance entre le spectateur et son sens critique. En effet, bombardé de stimuli narratifs, sonores et visuels, le spectateur n’a plus à se positionner par rapport au récit. Cette jouissance de l’instant narratif relève du pur mécanisme pornographique, et l’on pourrait dire que l’attraction hautement addictive de 24 Heures renvoie bien à cette représentation pornographique du réel. Par ailleurs, le terrorisme n’est jamais complètement éloigné de la notion d’obscénité. Celle qui heurte notre sensibilité, notre humanisme, notre empathie pour l’autre, notre pudeur.

L’origine de TAJ MAHAL permet de comprendre la nature même de cette proposition de cinéma. Le film n’est pas une commande mais bien un projet personnel porté par un cinéaste bouleversé par une victime du terrorisme, la « vraie » Louise. Cette dernière est une jeune Française qui s’est retrouvée piégée dans sa chambre d’hôtel pendant l’assaut d’un commando terroriste contre l’hôtel Taj Mahal à Mumbai en 2008.

Le premier mérite de TAJ MAHAL est de nous faire réfléchir sur nos limites : le refus – radical – de toute contextualisation extérieure par Nicolas SAADA permet de redonner à la victime son statut de sujet. Dès les premiers plans du film, Louise s’impose au spectateur comme un sujet interagissant avec son environnement : par le regard, par son exploration de l’espace qui s’offre à elle, par son souci du détail qui nourrit sa passion de la photographie… Louise n’est pas un pion/objet destiné à être sacrifié à l’autel de l’efficacité narrative. Le spectateur, y compris dans les scènes d’exposition, est ainsi invité à s’adapter à la subjectivité de Louise.

Louise fait partie des victimes que l’administration désigne comme « impliquées ». Ne souffrant pas de blessure corporelle apparente ou significative (ayant nécessité moins de 24 heures d’hospitalisation), ces victimes ont subi un préjudice silencieux et invisible. Miraculées, elles se heurtent fréquemment au déni de leur entourage : « Tu as eu de la chance, tu es indemne, passe donc à autre chose. Tourne la page… ». Or une victime ayant intériorisé une telle expérience traumatique a juste besoin de parler et de se sentir écoutée avec respect et bienveillance. Sans stigmatisation, ni sanctification. C’est ce qu’a parfaitement compris Nicolas SAADA pour lequel Louise ne peut être une héroïne, ni une martyre. Elle reste un témoin d’une expérience hors du commun.

Stacy Martin et Gina McKee ® Joe D Souza

Le second mérite de TAJ MAHAL est d’offrir une narration extrêmement linéaire et épurée de tout aménagement narratif superflu. Ce qui intéresse le réalisateur est d’explorer et de mettre à nu les mécanismes de défense psychique conditionnés par la nécessité de survivre. Louise doit affronter la menace immatérielle du terrorisme qui s’incarne par les explosions, les sons et la présence d’êtres sans visage absorbés par leur entreprise de destruction. Pour ce faire, la mise en scène se déploie dans cet espace réduit afin de construire une véritable géométrie de la terreur. La précision du cadre, la dilatation de l’espace, l’amplification du son permet à une chambre d’hôtel impersonnelle de prendre vie et de « fixer » le spectateur. La voix de Marc, cet autre Français piégé dans l’hôtel, est un vecteur d’angoisse supplémentaire…

Dans les dernières scènes du film, Louise doit enfin surmonter son trauma et retrouver sa place dans une normalité qui n’est plus la sienne. Ces courtes séquences prolongeant l’expérience de l’attentat sont presque plus importantes que ce qui a précédé car elles révèlent le bouleversement intérieur de Louise. Nicolas SAADA a ainsi donné un visage (ou plutôt, une âme) cinématographique aux victimes du terrorisme en épousant l’intime complexité de ce que traversent les survivants.

Sans pathos. Mais avec dignité et délicatesse.

Stéphane LACOMBE

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