Rencontre et dialogue au lycée Georges Braque (Argenteuil)

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Rencontre et dialogue

entre Georges Salines et Mélanie Berthouloux-Dizin

et les élèves de littérature & Société

du lycée Georges Braque d’Argenteuil

par Chantal Anglade, professeure de Lettres

 

Mélanie a aujourd’hui 26 ans, Georges a 60 ans et ils ont fait alterner leurs deux voix, jeune et moins jeune, féminine et masculine, utilisé le langage des jeunes gens, pour elle, et des adultes accomplis pour lui. Pourtant, leurs deux voix étaient à l’unisson pour représenter ce que c’est qu’être « victime » du terrorisme :  la vie à 17 ou 60 ans est transformée ; vient rapidement ou lentement le moment de parler et/ou d’écrire ; on n’en accueille pas moins des Mia (fille de Mélanie) ou Olivia (petite-fille de Georges).

 

Mélanie dit qu’elle n’a plus jamais connu de véritable amitié depuis la disparition de Cécile ; Georges Salines dit qu’au contraire il a éprouvé la valeur de l’amitié depuis la disparition de Lola.

Georges Salines confie que pendant longtemps il ne pouvait plus aller au rayon enfants dans les librairies : Lola était éditrice de livres pour enfants chez Gründ. Il a immédiatement pu en parler en public.

 

Mélanie raconte qu’elle a passé et réussi son bac, commencé des études d’infirmière, mais qu’ensuite, pendant au moins un an, elle s’est isolée, s’est reposée, n’a strictement rien fait, quand bien même son entourage ne la comprenait pas et lui faisait entendre qu’elle se laissait aller. Ce temps lui était nécessaire. Ensuite seulement, elle a repris des études, trouvé un travail, s’est mariée, a eu un enfant.

Tous deux affirment qu’ « on finit par s’en sortir », et qu’on n’oublie pas ;  accepter le deuil, explique Mélanie, ce serait accepter les meurtriers.

 

Voici les quelques mots envoyés par Mélanie Berthouloux-Dizin après la rencontre :

« Ce jour-là, je ne partais pas confiante et sereine de faire une intervention devant une quarantaine d’adolescents.

Les apparences peuvent être trompeuses, car nous nous sommes retrouvés avec Monsieur Saline devant des lycéens intéressés, motivés et qui posaient de multiples questions très réfléchies.

Les élèves ont travaillé « sur nous » au préalable durant quelques semaines, ce qui a facilité pour nous la première approche avec eux. J’ai vécu un attentat quand j’avais leur âge, par conséquent ils se sont plus facilement identifiés et mis à ma place.

Il n’y a pas eu de tabous ou de non-dits, ils ont été très francs et respectueux en débattant avec nous sur de nombreux sujets comme la religion et le blasphème. Les élèves étaient très matures dans leurs questions, ce qui m’a permis de prendre cette expérience très à cœur.

A la fin de l’intervention, quelques élèves nous ont posé des questions supplémentaires en face à face et certains nous ont remerciés et nous ont félicités pour notre échange.

Pour conclure, cette expérience était très enrichissante pour moi-même et je réitérerai dans d’autres lycées avec grand plaisir.

Merci l’AfVT et à Chantal Anglade, pilote de ce merveilleux moment de partage »

 

 

Les lycéens abordent du bout des lèvres la question de la culpabilité. A Abderrahmane qui lui demande s’il ne se sent pas coupable de n’avoir pas pu protéger Lola et même de ne pas lui avoir interdit d’aller au concert au Bataclan (comment interdire une sortie à une jeune femme de 28 ans ?), Georges répond que « les bateaux sont à l’abri dans les ports, mais ils ne sont pas faits pour cela » : le danger est une composante de la vie, et la vie dangereuse est belle, les bateaux traversent des mers, atteignent des ports, et rencontrent aussi des tempêtes et des obstacles.

 

Voici les quelques mots envoyés par Georges Salines après la rencontre :

« J’ai été très heureux d’intervenir au lycée Georges Braque. Les élèves étaient investis, curieux, pertinents dans leurs demandes. Par rapport à d’autres occasion où je suis intervenu seul, le fait de le faire avec Mélanie m’est apparu très positif et complémentaire : c’est certainement plus intéressant pour les élèves et plus confortable pour les intervenants qui peuvent reprendre leur souffle. En outre nous étions complémentaires à plus d’un titre, et en même temps tout à fait en phase dans nos propos.

Pour moi, la discussion a pris une dimension vraiment essentielle quand la question du blasphème a été abordée. Cela aurait tout aussi bien pu d’ailleurs être une question sur les bombardements français en Syrie, les violences policières ou la situation sociale dans les banlieues. L’interrogation sous-jacente est toujours la même : les victimes, par leur comportement individuel ou par leur appartenance nationale, ne portent-elles pas une part de responsabilité dans le geste de leurs bourreaux ? Et son corollaire : les bourreaux ont-ils des excuses ? Et je crois que c’est cela qu’il faut entendre et que c’est à cela qu’il faut répondre. Expliquer, toujours, excuser, jamais.

J’ajoute que j’ai également été très heureux d’intervenir à la demande de l’AFVT et j’espère que cette excellente coopération se poursuivra. »

Dans le livre de Georges Salines, L’Indicible de A à Z, une entrée s’intitule « EXPLIQUER » et relate les propos de Manuel Valls, dont on se souvient, qui affirment qu’ « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». Or, Georges, comme d’autres victimes du terrorisme, a à cœur d’écouter les questions des lycéens et de donner des explications.

Si nous sommes sourds à ces questions, si nous ne tentons pas des réponses, comment dialoguerions-nous ? Expliquer, c’est se pencher sur l’Histoire dont nous – nous tous, lycéens, professeurs, citoyens, victimes ou spectateurs des actes terroristes, … – sommes le résultat : résultat du colonialisme et de ses crimes, de politiques étrangères, de religions qui ne se reconnaissent pas les unes les autres, …

C’est difficile d’aborder ces questions, c’est difficile quand on est seul à tenter d’y répondre, c’est difficile quand on est plusieurs, entre amis, en famille, et c’est difficile en classe, mais en classe il est nécessaire de tenter de le faire, même si écouter et répondre nécessiteraient de longues heures, même si aucune réponse n’est totalement satisfaisante ; pourtant, on arrive justement inéluctablement à la distinction entre « expliquer » et « excuser ». Plus précisément encore, pour parvenir à clairement distinguer « expliquer » et « excuser », il est nécessaire d’écouter et de répondre.

En tout cas, les lycéens qui demandent des explications ne sont pas coupables. Seraient coupables ceux qui utiliseraient ces explications pour amener des justifications : les lycéens d’Argenteuil n’ont pas pris ce mauvais chemin-là.

Ils ont abordé très respectueusement la question du blasphème et de la liberté d’expression, en d’autres termes, la tuerie de la rédaction de Charlie-Hebdo en janvier 2015. Et Mélanie Berthouloux-Dizin, Georges Salines, Sabine Castets et moi-même, tour à tour, avons apporté notre voix au dialogue, tout aussi respectueusement.

 

Voici les quelques mots envoyés par Sabine Castets, professeure d’Histoire, après la rencontre :

 

Georges Salines

« Il raconte la perte de sa fille à ces enfants qui ne sont que des enfants. Des mots d’adulte, des mots mortels pour décrire son amour. Malgré lui, il ne l’oublie pas. Il aimerait parfois ne pas se lever avec son souvenir, ne plus chercher son odeur. Ne plus la sentir quand il traverse son appartement. Ne plus se rappeler son rire. Ne plus souffrir. Et pourtant, il vit chaque jour avec ses photos. Elles défilent derrière lui pour donner un visage à sa perte. Les élèves la voient et comprennent qu’il a perdu plus qu’un souvenir. Il a perdu un sourire d’enfant, des genoux égratignés par des chutes à roller, des amours adolescents, des rêves d’adulte.

 

Lola enfant

Mélanie

Elle raconte sa meilleure amie qui ne vit plus. Elle n’a jamais été adulte, souvenir éternel d’une adolescente. Fragile, brutale, inachevée. Ils s’imaginent à sa place. Auraient-ils aussi mis leur vie sur pause ? Ne rien faire, ne plus construire de peur de l’oublier. Chacun diffère, mais tous sont touchés par la leçon qu’elle leur transmet : les souvenirs se cumulent et il en reste tellement à créer. »

Cécile et Mélanie

 

Lire aussi l’article de Jérémy Martin, professeur documentaliste au lycée Georges Braque

Et les articles précédents : En attendant Georges Salines et En attendant Mélanie Berthouloux-Dizin

 

Merci

A tous les élèves,

A Sabine Castets qui est professeure pour ses élèves et ne nous a pas livré un texte professoral,

A Jérémy Martin, professeur documentaliste, qui a immédiatement posté un article sur le site du lycée,

A Pascale Frey, cuisinière, qui nous a régalés avec des tartes aux pommes,

A Christine Larroque, Intendante, qui le lui a demandé,

A Monsieur Deroin, Proviseur, qui nous accueillis avec bienveillance et confiance.

Et bonne continuation aux deux classes de Littérature & Société, en compagnie de l’association argenteuillaise Racines et Horizons.

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