« Mémoire des lieux », un reportage photo par les élèves du lycée Brassaï

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« Comment montrer sans montrer, l’invisible, les marqueurs de résilience dans la ville, les cicatrices et ce qui renaît au fil des ans, en ayant toujours à l’esprit la vie qui revient ? ». C’est le sujet abordé par les élèves de Terminale Bac professionnel du lycée Brassaï à Paris dans le cadre de leur cours de reportage. Ils sont partis photographier des lieux marqués par un attentat et ont cherché à en saisir les traces, l’occasion pour eux de mener une réflexion sur le lieu, la mémoire mais aussi sur la photographie.

 

Lors de la préparation, les élèves ont travaillé sur des textes de Perec et réfléchi sur les notions de mémoire et de lieu. Cela leur a permis de comprendre comment un lieu était un morceau de nous, de notre histoire individuelle, mais dont, s’il fait sens pour nous, la signification est invisible pour les autres. Parfois, il arrive que ce sens soit partagé par d’autres, qu’il dépasse la mémoire individuelle pour entrer dans la mémoire collective et que le lieu devienne même un symbole. Investi des affects et des émotions collectives, ce « lieu de mémoire » reprend le concept défini par l’historien Pierre Nora, le présentant comme polysémique, puisqu’il revêt plusieurs sens à l’échelle des individus.

 

Photographie réalisée par un élève

 

La cicatrice sur une pellicule

 

Pour enrichir leur regard et leur réflexion avant de partir en reportage, les élèves ont rencontré David Fritz-Goeppinger, photographe et ancien élève du lycée à l’initiative du projet ainsi que Stéphane Toutlouyan. Tous deux ont été otages lors de l’attentat au Bataclan le 13 novembre 2015 et témoignent dans les classes. Les élèves ont entendu leurs témoignages sur ces 2h30 passées dans ce tout petit couloir d’un mètre trente de large avec les autres otages et deux terroristes afin de comprendre la réalité du terrorisme qui fait irruption dans la vie des victimes. David et Stéphane ont raconté ce qu’ils vivent, la mort omniprésente, la menace de mourir permanente. Ils disent le traumatisme qui suit l’incrédulité d’être en vie et d’avoir vécu cet évènement, la culpabilité du survivant, les cauchemars, l’hypervigilance. David compare l’évènement traumatique « à l’écriture sur une pellicule. La pellicule, une fois qu’elle est oblitérée et que la lumière est passée dessus, c’est irrécupérable. Le traumatisme va s’inscrire de la même façon sur le cerveau et sur le cortex cérébral.  Cela va laisser une trace, une cicatrice. Pour la pellicule, c’est irrémédiable, alors que le cerveau lui a la force résiliente de se reconstruire la marque sera toujours là. »

 

Par leurs témoignages, Stéphane et David parlent aussi autrement du terrorisme. Tous deux disent leur extraordinaire amitié qui est née depuis ce soir du 13 Novembre grâce à Stéphane qui recherche ce jeune homme à côté duquel il a été posté aux fenêtres donnant sur le passage Amelot par les terroristes. Parler de cette amitié, c’est parler du terrorisme mais « d’une autre façon. Cela ne parle pas de sang, cela ne parle pas de larmes, de douleur mais d’une relation qui naît de l’horreur et qui existe aujourd’hui juste parce que Stéphane s’est dit : c’est qui ce mec ? ».

 

Montage photo réalisé par les élèves de Brassaï

 

Photographier, témoigner

 

Les échanges portent à plusieurs reprises sur le regard du photographe. L’attentat a-t-il impacté David dans son métier de photographe ? David rappelle qu’il n’est pas photographe en 2015, mais barman et que c’est ainsi qu’il imagine sa vie. Mais il y a bien un avant et un après. Si la photographie fait partie de sa reconstruction, il ne saisit plus les choses de la même manière, « maintenant je les capte parce que ça me parle. J’ai compris que je regarde, que je vois. Et voir quand on est photographe, c’est le plus important. Quand vous savez que vous voyez, que vous savez que les autres vont voir à travers vos yeux, voir à travers la façon que vous avez de voir le monde, cela va parler de votre personnalité, cela va parler de ce que vous pensez, de votre état psychologique. […] Votre rôle en tant que photographe est d’être témoin de la mémoire collective, un témoin de votre époque ».

 

Photographie prise par Manu Wino pendant le concert des Eagles of Death Metal au Bataclan, le 13 novembre 2015

 

Stéphane évoque aussi les photos que son ami Manu Wino, avec qui il était venu au concert, a prises au dix millimètres ce soir-là. Ce sont des images du Bataclan avant l’attentat, elles montrent la vie. Aujourd’hui elles ont fait le tour du monde et sont devenues historiques. Manu Wino en a cédé les droits. Il parle aussi de ces photos qui ont été publiées sur les réseaux sociaux en octobre au moment des dépositions des parties civiles au procès des attentats du 13 novembre qui montrent ce que les terroristes ont vu quand ils sont entrés dans la salle de concert : « des gens de dos en train de faire la fête ».

 

Le Bataclan : un lieu, sa mémoire

 

Les élèves interrogent Stéphane et David sur le lieu. Sont-ils retournés à un concert ? Sont-ils retournés au Bataclan ? Oui, ils retournent à des concerts et particulièrement Stéphane. Ils sont retournés au Bataclan avant sa réouverture pour la visite organisée pour les victimes. Mais ni l’un, ni l’autre n’y ont été à nouveau pour un concert. La question de la réouverture n’a pas été simple pour David. N’était-ce pas trop tôt ? Si ce lieu le renvoie à son histoire, lui appartient-il pour autant ? « Le lieu a une mémoire qui lui est propre ». David revient sur la question de la mémoire et du souvenir. Stéphane a déjà dit combien il est essentiel de rassembler les pièces du puzzle de cette soirée pour comprendre, pour se reconstruire.

Pour lui, il faut se souvenir pour pouvoir ensuite oublier, « Oublier, cela ne va pas forcément dire tourner la page, on va laisser cet évènement derrière nous et cela va être un mauvais moment dans notre vie. Il y a une grosse différence entre oublier et tourner la page et oublier et savoir se souvenir. C’est ce qu’on fait avec Stéphane, en allant aux commémorations, on se souvient de la bonne façon ».

 

Stéphane évoque le besoin ressenti de se souvenir et échanger avec les autres victimes

 

Pour David et Stéphane, les élèves deviennent à leurs tours porteurs de cette mémoire, les images qu’ils vont réaliser deviendront des messages. « Ce qui est important c’est ce que vous allez dire, ce n’est pas la photo, c’est ce que vous allez dire. Vous serez les acteurs de cette mémoire ». Et David de conclure « vous êtes les mémoires de l’avenir ».

 

De tous ces échanges entre Stéphane et David, entre l’élève d’hier et ceux d’aujourd’hui sont nés des reportages photographiques intitulés « Mémoire des lieux » que vous pouvez découvrir ci-dessous. C’est un travail impressionnant : impressionnant de sensibilité, de réflexion mais aussi de beauté. Parce qu’ils ont fait quelque chose beau de ces lieux et des témoignages qu’ils ont entendu.

 

Découvrir le reportage photo en cliquant ici

 

Merci à

Nos deux témoins : David Fritz-Goeppinger et Stéphane Toutlouyan

Aux élèves de Terminale du Bac professionnel Photographie du lycée Brassaï

Annie Chassang et Rémy Péquignot, leurs professeurs

Fabrice Meunier, le proviseur du lycée Brassaï

Marie-Laure Cuvelier, la cheffe des travaux

Nos partenaires : la région Ile de France et la CAF 75

 

 

Nos partenaires

 

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