1-1-1280x960.jpg

Contexte géographique et pédagogique : d’Ozar Hatorah à Christchurch

Le lycée du bâtiment Urbain Vitry se trouve à Toulouse dans le quartier des Izards où ont grandi des terroristes tristement célèbres, plus connus de nos lycéens que les enfants Gabriel, Arié et Myriam de l’école Ozar Hatorah et le professeur, assassinés le 19 mars 2012. On y accède en traversant, derrière la cité, un champ où paissent des moutons.

Les élèves de deux Premières professionnelles – l’une en plomberie, l’autre en économie de la construction – que nous rencontrons pour la première fois le 15 mars 2019 sont très sympathiques et, avec leurs professeures, nous abordons, dans le cadre de l’EMC (Enseignement Moral et Civique),  le thème des « enjeux moraux et civiques de la société de l’information » : il s’agit de déconstruire la désinformation et les théories conspirationnistes : pour cela, nous décryptons ensemble une vidéo produite par des élèves de 2nde  du LEP Madeleine Vionnet de Bondy, intitulée « le complot des chats » : les lycéens sont alertes, ils découvrent facilement les « ingrédients pour confectionner une bonne vidéo complotiste » et nous abordons peu à peu le lien entre l’état d’esprit complotiste et la tentation radicale d’une part et la pensée djihadiste d’autre part.

Pourtant le plus important sans doute se produit après la séance pédagogique, devant les grilles du lycée, lorsque nous retrouvons trois de nos lycéens plongés dans une vidéo qu’ils viennent de recevoir sur leur portable : nous avons appris ce vendredi matin du 15 mars 2019 l’épouvantable attentat de Christchurch contre deux mosquées qui ont fait 51 morts et autant de blessés et nous devinons que les lycéens regardent la vidéo des attaques postée sur les réseaux sociaux par le terroriste d’extrême-droite lui-même.

Ce sera une première occasion de mener une discussion sur ce que recherche et réussit le terroriste : diviser selon les « communautés » et les religions. De dire que la tristesse et la révolte face à la radicalité et l’acte terroriste sont universelles. De dire et faire dire ce qui fait de nous tous ensemble l’humanité.

Nous revenons le 10 mai :  il n’est pas difficile pour Walid et Yahya de constater que Yoan est aussi indigné qu’eux par les attentats de Christchurch. Ensemble, tous, nous discutons des sentiments communautaires : ils ne sont pas nécessaires pour nourrir une réflexion contre le terrorisme.

L’Appel de Christchurch contre la cyberviolence sera fait quelques jours plus tard. Nous menons quant à nous une discussion passionnante avec les lycéens sur ce qui est touché en chacun de nous par ces attaques terroristes : celles de Christchurch, récentes et lointaines géographiquement, celle de l’école Ozar Hatorah, ancienne pour des jeunes gens qui avaient alors une dizaine d’années en 2012 et proche géographiquement, celles de Bombay en 2008, et celles de Paris en 2015

Les lycéens, avec leurs professeures, ont travaillé pour préparer la rencontre avec Catherine Bertrand et Hugues d’Amécourt : ils ont, par exemple,  étudié les couvertures du Courrier International sur les attentats de Bombay et sur ceux du 13 novembre à Paris et établi les similitudes entre les deux événements.

 

Catherine Bertrand et Hugues d’Amécourt : De Bombay au Bataclan, récits de survivants

Hugues et Catherine ont vécu le même type d’attaque, une attaque de masse à la kalachnikov à un moment heureux (dîner tranquille dans un lieu idyllique, concert enjoué). Ils ont réagi de manière totalement différente, voire diamétralement opposée : Hugues a compris tout ce qu’il a vu et entendu, Catherine n’a pas pu comprendre ce qu’elle voyait et entendait. Il a réagi, elle a agi « comme un robot ».

C’est la quatrième fois qu’Hugues d’Amécourt s’adresse à des lycéens, c’est évidemment la même expérience qu’il « raconte », mais ce n’est pas le même récit. Voici ce qu’il dit aux presque silencieux lycéens (exclusivement des garçons ce jour-là) d’Urbain Vitry :  

Exprimer ses sentiments rend plus fort.

En 2008, dans ma tête, « cela » ne pouvait pas arriver. J’étais dans un hôtel où sont hébergés les occidentaux, je dînais au restaurant à proximité de la piscine, … Et tout à coup, votre sujet, c’est la mort. J’ai vu des gens statufiés : ils ont été exécutés. Vous entrez dans une animalité, une espèce humaine insoupçonnée, vous vous enfuyez, vous tentez de voir d’où viennent les balles. Une dissociation du corps et de l’esprit s’opère : ils étaient quatre à ce moment-là, je les voyais, j’ai eu l’instinct animal de m’échapper, de courir, de me placer à l’abri des balles.

Il y a eu 66 morts dans cet hôtel : de la bagage-room où je m’étais barricadé avec cinq autres personnes, j’ai entendu des exécutions toute la nuit.

Pourquoi les hommes passent-ils la frontière de l’inhumain ? Qu’est-ce qui justifie d’enlever la vie à quelqu’un ? RIEN.

Vous vous rendez compte que vous avez changé, et vous ne voulez pourtant pas vous l’avouer. Les années ont passé. Quand a eu lieu l’attentat du Thalys en 2014, parce je prenais chaque semaine moi-même le Thalys, j’ai craqué ; l’attentat à la rédaction de Charlie-Hebdo m’a été insupportable ; il m’a fallu presqu’un an encore pour prendre un rendez-vous en post-traumatologie à l’hôpital. Je ne contrôlais plus mes émotions, mon corps ; j’ai accepté de me soigner.

Ce sont sur des paroles positives adressées aux lycéens attentifs qu’Hugues conclue son témoignage :

L’amour, l’affection, cela ne veut pas rien dire. Exprimer ses sentiments rend plus fort. On se construit avec. 

Catherine Bertrand, dans son livre Chroniques d’une survivante, se présente avant le Bataclan, comme une jeune femme qui jonglait aisément avec ses « cœurs » et ses « boulets »

Elle prend la parole en établissant un lien entre les mots de Hugues et ses propres pensées : « Tu as parlé d’amour. L’amour est magnifique, il nous porte. C’est très précieux, comme la vie. »

Catherine Bertrand : Profitez de la vie !

Catherine interroge les lycéens : « Vous aimez la musique ? », et quelques-uns lui répondent qu’ils aiment en particulier le Rap.

Elle peut ainsi décrire la salle de concert, la scène en bas qu’elle contemple du balcon ce 13 novembre 2015 au Bataclan, elle tente de décrire ses perceptions :  tout d’abord les rafales de balles, je les ai confondues avec des claquements de pétards, j’ai même cru que c’était des sons qui accompagnaient la musique et qui sortaient des haut-parleurs. Puis j’ai senti une odeur qui m’était connue : l’odeur de poudre. J’étais au balcon, et ils étaient exactement en-dessous de moi. Je voyais les gens tomber mais mon cerveau n’imprimait pas. J’étais dans un état second : je voyais, j’entendais, je sentais, mais je n’étais plus là. Je n’avais pas de cerveau en fait. Je n’ai pas vu les terroristes, je les ai sentis par l’odeur de poudre, par les mouvements de foule. (…) J’ai rampé pour éviter les balles à l’étage. Dans l’escalier, je pensais avec au moins trois trains de retard : si on sort de la salle, on ne pourra pas y retourner, j’étais en mode robot. (…) Je suis sortie une demi-heure après le début de l’attaque, très tôt en fait et je suis allée à gauche, vers le café… Et là, j’ai vu les corps.

L’horreur, moi, je l’ai vécue à l’extérieur du Bataclan.

Je trébuche sur un corps. Le trottoir était jonché de corps. J’ai l’impression de me réveiller. Comme si j’avais repris connaissance. J’ai décidé de fuir le plus loin possible de ce lieu. (…) Pendant trois jours, je suis restée chez moi. Ensuite, j’ai eu une prise en charge à l’hôpital.

Avec le temps, je me suis ouverte aux autres. J’étais ultra timide avant. Je me sens investie d’une  mission de transmission et d’information. C’est pour cela que je dessine et que j’ai publié Chroniques d’une survivante, c’est pour cela que je parle avec vous.

Une blessure invisible, si on n’en parle pas, elle n’existe pas.

Qu’est-ce qui est important ? Profiter de la vie, aimer, le respect, la bienveillance.

Dialogue et dessin

Les lycéens posent alors des questions à Hugues et Catherine : douceur et sympathie réciproque s’installent en cette fin de matinée tandis qu’ensemble ils dialoguent.

Catherine explique qu’une grande partie de ses dessins s’est faite en écriture automatique.

Puis elle dessine pour eux et donne quelques explications : cela représente la vie. Au début, elle n’est pas solide, il y a des fissures, des hauts et des bas. Et des trous, des fenêtres. Malgré cela, on gravit les échelons, on reste solide. (…) Cela vous représente au balcon avec vos yeux grands ouverts. (…) Les boulets empêchent d’avancer pendant l’attaque. (…) Vous n’avez pas envie de tomber, vous restez en haut.

Pourquoi vous êtes-vous mise toute seule ? demande un lycéen

Catherine : Je suis seule face à ma souffrance, les gens ne se rendent pas compte. J’ai dessiné un bâtiment, car cela vous parle dans ce lycée du bâtiment. Fondations fragiles, fissures. Je suis là en haut de cet édifice fragile et fissuré, mais pour combien de temps ? Je ne sais pas. Pour moi, si les problèmes psychiques ne sont pas résolus, tout s’effondre. Pour construire votre vie, il faut régler les problèmes.

Nous avons l’après-midi visité les ateliers – plomberie, arts du spectacle, construction, …- comme on visiterait un musée et nous avons beaucoup appris au lycée Urbain Vitry !

Voici les messages adressés quelques jours plus tard par les lycéens à Hugues et Catherine :

 

Merci à

Arthur, Nathan, Jean-Lan, Dimitri, Nicola, Mohamed, Ozan, Moano, Moïse, Délaïde, Yoann, Walid, Ozan,Yahya, Cédrico, Ramzi, Pierre, Abdelhakim et les autres lycéens

Madame Laigroz, Proviseure

Souad Fuentès, professeure documentaliste, Marianne Devaux et Léa Le Bloas, professeures de Lettres-Histoire

A notre partenaire

Laissez un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *