Les élèves et les témoins – Abderrahmane et Simon

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J’observe, je dessine un « journal en mini-jupe »

Contexte pédagogique

On est au lycée Lucie Aubrac de Courbevoie, avec Sophie Davieau-Pousset que nous connaissons bien et Milène Tournier qui nous accueille au CDI et nous accompagne. Notre projet s’intitule « J’observe, je dessine ».

On est en Terminale STMG Gestion-Finance, on est en EMC, dans une classe qui aborde régulièrement les thèmes de l’actualité en des « causeries », une classe qui a dialogué avec François Hollande et qui a écrit un dictionnaire du confinement.

Samuel Paty a été assassiné à Conflans le 16 octobre dernier : il avait montré deux caricatures du prophète Mohamed publiées par Charlie-Hebdo.

Nous allons en montrer quatre, et nous allons les observer, les faire dessiner, en discuter ensemble et avec Simon Fieschi, qui intervient avec nous pour l’association Dessinez Créez Liberté.

Qu’est-ce qu’une caricature ? Qu’est-ce qu’un journal satirique ? Quelle est l’histoire du journal ? « Un bon dessin est un coup de poing dans la gueule » affirmait en son temps Cavanna.

Les mots de la prof de la classe, Sophie Davieau-Pousset

« Comment aborder en classe les caricatures, en une année si durement marquée – encore – par le terrorisme et la violence ? Comment donner à voir, à travailler et même à faire dessiner ces caricatures ? Comment aider les élèves à surmonter leurs préjugés, leur ignorance et leur réserve à se livrer ?

C’était l’objet de cet atelier-rencontre, mené sur plusieurs heures avec une classe de Terminale Gestion Finance, Simon Fieschi, l’Afvt et les enseignantes. Rétifs pour certains, voire franchement hostiles pour d’autres, les élèves ont finalement accepté de se plier à l’exercice. Ils se sont surpris eux-mêmes de leur intérêt pour cet atelier mené au long court. Car il faut prendre du temps pour relever le défi : prendre le temps de la mise en confiance, prendre le temps de la description, de la restitution puis de l’analyse des caricatures, du temps aussi pour l’échange, le vrai dialogue.

A force de patience et de confiance, nous avons parcouru ce chemin difficile et semé des graines, nous l’espérons, les graines d’un monde plus tolérant ».

J’observe, je dessine – ordre et méthode

  • Premier temps – j’observe :

INTERDICTION de penser, de réfléchir, d’analyser, d’interpréter. TOUTE SUBJECTIVÉ est interdite.

Quatre groupes d’élèves, une caricature par groupe. INTERDICTION de montrer la caricature de son groupe aux autres groupes.

OBLIGATION de regarder, d’observer, de décrire dans les moindres détails, en étant attentif aux proportions.

  • Deuxième temps – je dessine :

Un élève de chaque groupe décrit le plus précisément possible sa caricature à un élève qui la dessine.

Nous n’avons pas choisi les caricatures au hasard :

Première groupe : les religions, mon cher Watson ! Aux chiottes toutes les religions de Cabu – Une de Charlie Hebdo du 20 avril 2011, numéro 983

Dessin in progress

Résultat final

Deuxième groupe : Hollande, il est venu au lycée ! Hollande, fais-nous jouir ! de Charb – Une de Charlie Hebdo, du 07 mai 2013, numéro 1090

Dessin in progress

Résultat final

Troisième groupe : les violences policières, dessin de Juin, Charlie Hebdo, numéro 1384 du 30 janvier 2019, en dernière page « découvrez gratuitement la Une et les couvertures auxquelles vous avez échappé pour cette édition de votre journal préféré ».

 

Dessin in progress

Résultat final

Quatrième groupe : La France sera toujours la France, d’Alice – Une de Charlie Hebdo du 3 novembre 2020, numéro 1476, après l’assassinat de Samuel Paty et les assassinats de trois paroissiens dans la Basilique Notre-Dame de l’Assomption à Nice.

Dessin in progress

Résultat final

Troisième temps et semaine suivante : discussion avec Simon Fieschi

C’est sans doute la caricature de Cabu, Aux chiottes toutes les religions, qui suscite la plus longue discussion : se moquer des religions, est-ce se moquer des personnes qui les pratiquent ?

Contrairement à la lecture des élèves, qui ignorent le contexte de la publication de cette Une du 20 avril 2011, c’est la religion catholique qui a motivé le mouvement d’humeur de Cabu : l’œuvre Piss Christ du photographe américain Andres Serrano a été vandalisée, la collection Lambert qui expose l’œuvre à Avignon reçoit des menaces de mort.

La liberté d’expression ne négocie pas avec les religions.

La caricature d’Alice publiée en Une du 03 novembre 2020, La France sera toujours la France, nous est particulièrement chère : elle renvoie bien entendu à l’assassinat, le 16 octobre, du professeur du collège du Bois d’Aulne, Samuel Paty, au discours du Président de la République dans la cour la Sorbonne du 21 octobre : « « Nous ne renoncerons pas aux caricatures », « Nous continuerons le combat pour la liberté », « Nous continuerons, professeur », rappelant la laïcité, l’enseignement de l’Histoire, de la littérature, de la musique, « nous aimerons de toutes nos forces le débat, l’esprit critique, l’humour, la liberté ».

Le titre, lui, est une référence à une réponse de François Hollande à Donald Trump en juillet 2016 qui après l’attentat du 14 juillet à Nice et l’assassinat du père Hamel affirme « La France n’est plus la France ».

Liberté d’expression, laïcité, liberté, égalité et fraternité sont les valeurs de la République qui nous rassemblent.

Simon Fieschi ajoute pour ceux qui auraient besoin d’une image : « Charlie, vous pouvez considérer que c’est un journal en mini-jupe ».

***

Colin maillard du dessin…, par Milène Tournier

 I) Voir et décrire et épuiser

 

 

 

Le dessin est posé au milieu de la table.

C’est d’abord un dessin.

Après, on pourra dire : c’est une caricature. Et reconnaître : c’est Charlie Hebdo.

On regarde. On décrit. Ce qu’il y a. Ce qu’on voit.

On suspend l’interprétation – on s’interdit de réfléchir comme d’habitude.

Quand parfois l’extérieur intervient à nouveau trop (« il veut dire que ci », « il se moque de ça »), on ramène l’œil vers sa tache élémentaire de description : à droite, à gauche, en haut, en bas, au milieu – on balise la page de points cardinaux. En noir et blanc. Un personnage, deux, et dans la main du personnage,   un taser, un pistolet à impulsions électriques, et sur la tête du personnage, un casque, et sur la poitrine du personnage, un badge, et sur le badge, les lettres de « p-o-l-i-c-e ». Les éléments émergent, d’abord comme éléments, avant de devenir des symboles, des forces de sens. Et en face du personnage casqué, un personnage plus petit, il a la main sur l’œil, et dans la bulle au-dessus de lui il y a écrit « J’ai perdu un œil », et dans l’autre bulle en face, en lettres plus grosses : « t’as qu’à ranger tes affaires ».

On met un délai entre le commentaire et nous. On repousse l’analyse et le réflexe, même très scolaire, d’herméneutique.

Alors apparaissent les détails. Il y a une goutte. De sueur ou larme ou sang. Des mains nues et des gants.

Plus tard, à nouveau on chargera l’œil de métaphores et de connotations. On pourra parler d’infantilisation, de la syllepse sur « perdre » et trouver que l’arme a l’air d’une longue vue, d’un instrument monoculaire, ironiquement parfait, alors, pour chausser le regard désormais borgne de l’autre en face.

Pour l’instant, on retient encore.

On décrit le dessin comme si on devait l’épuiser, ou le mémoriser. La description « pure » s’adresse à la mémoire, à cet instant où il faudra à nouveau retrouver ou re-voir.

II) Indiquer et dessiner, montrer ce qu’on n’a pas vu

C’est bien à cette passation d’un souvenir, ce relais d’une « vue » comme bâton-témoin, qu’est consacrée la deuxième partie de la séance.

En face du grand tableau blanc, un dessinateur va devoir dessiner ce qu’il n’a pas vu mais que d’autres ont vu et lui transmettent par des mots. On décale entre qui a vu et qui dessine. La main est décorrélée de l’œil et progresse dans le dessin à l’aveugle, sans intention, sur indications. Comme quelqu’un pose quatre assiettes, quatre fourchettes, couteaux et verres, sans penser : je mets la table. Sans la perpétuelle petite avance du sens.  L’intention anticipe. L’émotion aussi. Alors, factuellement faire.

Dessine trois femmes sur une seule jambe. Attends. Sans tête. Trois femmes, juste des cous et sans la tête. Elles ont des collants. Résilles. Des talons. Aiguilles. Un porte-jarretelles. Et leur autre jambe est en l’air. En l’air. Non. Pas en l’air-en l’air ! Attachée quand même à leur autre jambe, bien sûr ! Mais en l’air. Les mots sont piteux messagers, qui ne savent pas rapporter ce qu’on a dans la tête, et qu’on voudrait, alors, que l’autre comprenne et voie et reproduise. Les mots sont frustrants, qui ne disent pas l’image, le tout et le précis d’une image. Comme un grand écart debout. Voilà. Une très grande robe en corolle autour. Qu’elles tiennent avec leur main. Donc, dans une main elles tiennent leur robe. Et dans l’autre, elles tiennent leur tête. Oui, chacune la sienne. Non pas tristes. Les têtes. Pas tristes. C’est des têtes avec des bouches qui sourient. Ah et au-dessus de la première femme, tu écris : La France. Et tout au fond du dessin, en petit, tu fais une maison. Avec des branches. Des pâles quoi. Un moulin. Tu fais un moulin. Tu fais un Moulin Rouge. Bon, c’est le Moulin Rouge. Ah, et tout en bas du dessin, dans la diagonale, tu écris « sera toujours la France ». C’est la suite quoi. « La France » « sera toujours la France ». Mais en coupé. Comme les têtes, oui. Si tu veux.

Le dessin, c’est presque opération magique, apparaît au tableau. Petit à petit. De ce petit à petit qui ne se hâte pas vers son image finale, comme brouillard appliqué dévoile et tend progressivement son paysage.

Quelle violence, alors, mais aussi quel humour, quand c’est la violence et l’humour non pas de la main, mais presque du dessin lui-même. Un dessin, comme un castelet de « cruauté », au sens d’Artaud : sous la main marionnette, c’est le dessin presque qui reprend sa vigueur et force, et qui apparaît, exorbité.

On parle beaucoup de « lecture d’image ». Cet exercice de maintien du regard hors, précisément, de la lecture, permet d’adosser le « regard critique » à, d’abord, un regard descriptif – qui n’émousse pas le rire, peut-être le « choc » -ou les deux mêlés.

Merci à Simon Fieschi qui a mené et porté la séance.

Merci à

Simon Fieschi

Abderrahmane et à tous ses camarades de Terminale Finance-gestion

Sophie Davieau-Pousset, professeure d’Histoire et Géographie

Milène Tournier, professeure documentaliste

Nos partenaires

 

 

 

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