Les éléments forts de la première semaine du procès de l’attentat de Saint-Etienne du Rouvray

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Le procès de l’attentat de Saint-Etienne du Rouvray se déroule pendant quatre semaines près la Cour d’assises de Paris. L’AfVT s’est constituée partie civile dans le cadre de ce dossier en étant représentée par Maître Antoine CASUBOLO FERRO. L’équipe de l’AfVT assure une présence ponctuelle aux audiences et publiera trois articles résumant les temps forts du procès. L’AfVT réitère son soutien à l’ensemble des victimes. 

Le premier jour d’audience, lundi 14 février 2022

Nous nous rendons au premier jour du procès de l’attentat Saint-Etienne du Rouvray. Il y a beaucoup de monde, la salle d’audience est pleine, des journalistes armés de micros et de caméras attendent, pressés, en bas des marches qui mènent à la salle Voltaire de la Cour d’assises.

L’audience commence à 10h30. Le Président appelle les avocats, puis les témoins. Une courte suspension d’audience est déclarée, afin que les témoins aient le temps d’arriver car il y a beaucoup de monde à l’entrée aujourd’hui. A la reprise de l’audience, l’appel des témoins reprend. Pour les témoins présents, le Président donne leurs dates d’audition et leur rappelle qu’ils ne peuvent pénétrer dans la salle d’audience avant leur heure d’audition.

Certains témoins absents ont fourni un certificat médical les exemptant de venir à l’audience. Si pour certains témoins la Cour décide de passer outre leur absence, pour d’autres, ceux sans justificatif ou ceux n’ayant fait part d’aucun retour à la Cour, il est sursis à statuer dans l’attente d’informations supplémentaires. C’est notamment le cas, par exemple, de la mère de l’accusé Jean-Philippe Steven Jean-Louis, atteinte d’une tumeur et de problèmes cardio-vasculaires depuis plusieurs années. Comment expliquer son départ en Haïti alors qu’elle souhaitait être présente au procès de son fils ? « Pas d’idée » répond l’accusé. Pour l’une de ses filles, « elle est partie pour des raisons médicales en novembre, l’Etat du pays ne permet pas de revenir, elle est auprès de sa famille ». L’avocate générale se dit « extrêmement surprise » de cette absence. Et même si la Défense ne comprend pas en quoi il s’agit d’un « témoin fondamental », le Président décide de surseoir à statuer dans l’attente de justificatifs.

S’agissant de la mère d’Adel Kermiche, l’un des deux auteurs décédés de l’attentat, elle a subordonné sa présence à celle de son mari « pas très enthousiaste pour venir » : s’il ne vient pas, elle ne viendra pas. Le Président exprime son mécontentement. Maître Saint-Palais, avocat des parties civiles, précise que l’état d’esprit du père d’Adel Kermiche a beaucoup évolué ces derniers jours, laissant présager sa possible venue à l’audience. L’avocate générale demande tout de même à ce qu’il soit rappelé à Monsieur et Madame Kermiche leur obligation de comparaître devant cette Cour.

S’agissant de la mère de l’accusé Rachid Kassim, présumé mort mais tout de même jugé à ce procès, une lettre a été adressée à la Cour exprimant son mal être. Elle ne considère plus son fils comme tel. Elle dit ne pas avoir la force de témoigner, de peur d’être anéantie. L’avocate générale demande à passer outre, au regard des éléments importants fournis.

Puis, vient le « Témoin n° 27 ». Le Président précise alors que certains témoins ont demandé à intervenir sous anonymisation, et que ces différentes demandes vont être examinées par la Cour lors d’une audience en Chambre du conseil. En effet, si certains témoins bénéficient d’une anonymisation de droit, inhérente à leurs fonctions (tels que les agents de la direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP), appelés à témoigner avec leur numéro), l’anonymisation n’est pas toujours automatique. Ici, c’est un policier primo-intervenant cité par le Ministère public qui en fait la demande.

Ensuite, arrive le cas plus discuté des agents de la DRPP : sur cinq agents appelés à la barre, quatre ont fourni un certificat médical les dispensant de comparaître. La directrice du service s’est ainsi exprimée par courrier : « trois des agents ne font plus partie de mon service qu’ils ont quitté brisés par cette affaire mettant en cause leur probité », « pour les deux, ils sont concernés par l’attentat du 3 octobre 2019. L’ensemble du service a été profondément déstabilisé par les faits et les différentes judiciaires et administratives ». Un débat s’ensuit sur la légitimité de cette absence. En effet, plusieurs avocats des parties civiles sont pour le moins étonnés. Maître Saint-Palais exprime l’attente des parties civiles : « je suis surpris par les motifs invoqués, si l’on est choqué par un attentat, on comprend parfaitement, mais les parties civiles font fasse et dominent leurs émotions pour participer à cette justice donc je pense que les fonctionnaires de police, chargés du renseignement, ont des supports psychologiques supérieur au commun des mortels, je demande à ce que soit constaté leur état de santé et je souhaiterais avoir connaissance des certificats médicaux, connaître les noms des praticiens, je m’oppose fermement à ce qu’il soit passé outre, il s’agit d’une partie du dossier qui révèle que des policiers avaient connaissance de certains messages d’un terroriste quelques jours avant, appelant au meurtre et invitant à couper la gorge d’un prêtre, donc pour les victimes, il s’agit de connaître la vérité, le parcours des terroristes, il ne s’agit pas de mettre en cause ». Un autre avocat, Maître Szpiner, rétorque trouver « hallucinant » cette « épidémie » au sein des forces de l’ordre, déclenchée par une simple convocation. Il conclut : « dans une République, c’est la Justice qui a le dernier mot et pas les forces de l’ordre. ». Un troisième avocat rappelle la finalité des services de renseignement, celle de prévenir les actes de terrorisme, et qu’en l’espèce, l’attentat de Saint-Etienne aurait pu être évité si on avait été plus vigilants. Il conclut que le témoignage est donc nécessaire pour les parties civiles, pour qu’elles comprennent. Tous demandent au Président, au nom de la manifestation de la vérité, de ne pas passer outre et de sursoir à statuer. La Défense de Monsieur Khelil concorde également : « une déposition importante avec des éléments sur un possible passage à l’acte criminel. Ce serait la convocation à l’audience qui provoquerait une défaillance de l’état de santé. »

Le Président présente ensuite le calendrier du procès, avec pour objectif un délibéré à la date du 9 mars 2022. Puis, en vertu de l’article 327 du Code de procédure pénale, il donne lecture du rapport, en prenant soin de préciser que ce n’est en aucun cas une position personnelle sur le dossier, mais une simple présentation des éléments du débat tels qu’ils résultent de l’ordonnance de mise en accusation de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris. Ce rapport rappelle succinctement les faits et les chefs d’accusation.

L’audience est suspendue. A sa reprise, à 14h00, il est procédé à l’interrogatoire de personnalité de Farid Khelil.

 

Interrogatoire de personnalité de Farid Khelil

La Cour commence par lui demander quelle est sa position sur les faits reprochés. Sans surprise, il conteste, dit ne pas appartenir à cette association de malfaiteurs terroriste, et conteste également la volonté de départ en Syrie.

Sur son enfance, il indique que ses parents ont divorcé tôt, lorsqu’il avait 6 ans, un évènement qu’il a vécu comme un abandon. Il a été élevé par sa mère, et avait très peu de contact avec son père, bien qu’il l’ait rencontré plusieurs fois. Il indique toutefois avoir repris des relations avec son père naturel peu de temps avant son interpellation, car il voulait que son père soit un grand-père, et était désireux de renouer avec ses demi-sœurs. Sa mère s’est remariée quelques années après son divorce, avec un homme qu’elle fréquentait déjà. Il avait de très bonnes relations avec son beau-père, qu’il connait mieux et estime plus que son père. Il a un demi-frère, et deux demi-sœurs.

Son enfance n’était pas malheureuse, mais il a toujours senti un manque et une injustice. Sa mère a donné une très bonne éducation à ses enfants, stricte mais orientée vers l’intégration (il précise qu’on ne parlait pas arabe à la maison, on ne parlait pas de religion). Il a toujours habité dans des quartiers où il n’y avait que des « blancs », et s’intégrait plutôt à ses voisins français catholiques, par mimétisme.

Bien qu’il ait la double nationalité franco-algérienne (la nationalité algérienne lui ayant été « offerte » par son père, à ses 18 ans, comme « cadeau d’anniversaire »), il n’avait aucune relation avec sa famille en Algérie et n’a pas été élevé dans une double appartenance culturelle.

S’agissant de son parcours scolaire, il regrette de ne pas avoir été assidu. Sa mère était certes stricte, mais ne vérifiait pas les cahiers le soir. Avec du recul, il explique qu’avec du travail et de la concentration il aurait pu « aller plus loin ». Il aimait l’histoire géo, la géopolitique. En prison, il s’est mis à beaucoup lire. Il écoute la radio, comme France Culture et France Inter, les émissions d’histoire. Il souhaiterait reprendre ses études à sa sortie de prison, « dans le médical ».

Jeune, il a fait « quelques conneries ». Il a été placé sous protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), puis a été dans un centre éducatif renforcé. Il explique être reconnaissant envers cette juge qui, à l’époque, lui « a sauvé la vie », l’a remis dans le droit chemin.

Il revient ensuite sur son activité professionnelle. Il est chauffeur routier, un métier qui lui plaît, qui lui a « fait connaître les régions ». Il indique avoir subi un licenciement économique, qui n’était selon lui pas lié à des quelconques difficultés financières de l’entreprise. Il évoque au contraire une direction « peu morale », qui pratiquait l’optimisation fiscale, et préféraient optimiser leur argent plutôt que de l’injecter dans l’entreprise et ses employés. Il parle avec émotion de cet évènement, qu’il a vécu comme une injustice, et une phase très difficile pour lui et ses collègues.

Il raconte sa vie familiale. Il a un fils né en 2013, et une fille née en 2016, avec sa femme. Il est interrogé sur une fille qu’il aurait eu avec une autre femme, avant. Il confirme qu’il avait eu un enfant avec sa copine de l’époque, « dans une autre vie », en 2006. Cette jeune fille a 16 ans aujourd’hui, mais il ne la voit plus car il a quitté sa mère. Il explique que ne pas voir sa fille ne lui pose pas de problème, même s’il « l’a dans le cœur ». Après cette femme, il a rencontré d’autres femmes, puis la mère de ses enfants en 2009, en Algérie, qui est sa cousine et avec qui il s’est marié. Il explique à plusieurs reprises avoir des difficultés à parler de ses enfants, car cela lui fait beaucoup de mal. Ils lui manquent.

Il explique s’être séparé de sa femme (ils sont aujourd’hui divorcés), à l’époque où elle était enceinte de leur fille. Lui a donc gardé son fils pendant cette période. Le Président lui rappelle qu’il avait dit que sa séparation était due à son mode de vie, tournée autour du sexe, de la drogue et des jeux-vidéos. Il était également fumeur de cannabis, et indique pour la première fois, de façon surprenante, qu’il faisait même « planter » chez lui.

Le Président évoque des épisodes de violence, ce qu’il il confirme : il en a subi et en a commis, des violences « psychiques et psychologiques ». Sa femme avait même porté plainte, et lui avait fait un séjour à l’hôpital psychiatrique.

Il qualifie sa vie sentimentale d’« agitée », il multipliait les rencontres de tous types, et avait des relations sexuelles avec des femmes et des hommes, en cachette, car il considérait que cela faisait partie de sa vie privée.

Sur sa pratique des réseaux sociaux, question récurrente dans le cadre des procès pour terrorisme, il affirme ne jamais avoir utilisé Facebook, ni Twitter, ni Instagram. Son cousin Abdel-Malik Petitjean, auteur de l’attentat décédé, lui avait installé Telegram, car « c’est un réseau social comme les autres ». Il explique que son cousin lui avait reproché de ne pas systématiquement lui envoyer des messages directement sur Telegram. Il lui disait que c’était plus discret, mais à cette époque il ne comprenait pas pourquoi.

Il affirme ne jamais avoir eu d’engagement religieux.

A la fin de l’interrogatoire, Farid Khelil conclut : il est maintenant détenu depuis 5 ans, 6 mois et 14 jours. La réclusion est pour lui difficile, il sous-entend être quelque peu maltraité, mais affirme qu’avec « beaucoup d’abnégation » il a réussi à y trouver du positif. Il affirme, constant, que le « costume est trop grand » pour lui.

On passe ensuite à l’audition de l’enquêtrice de personnalité de Farid Khelil.

 

Audition de l’enquêtrice de personnalité de Farid Khelil

Elle l’a rencontré à Fleury Mérogis en janvier 2017, et précise qu’il est courtois, coopératif, et n’élude aucune question.

Sur sa situation familiale, elle confirme que sa mère avait à cœur de leur inculquer les valeurs de la République. Ils n’ont pas été élevés dans la religion, ce que confirme son frère. Farid ayant un manque de confiance en lui, du fait d’un manque de figure paternelle, son beau-père s’investit en tant que figure paternelle de substitution.

A l’adolescence, il est peu épanoui et bridé par sa mère avec qui les relations sont compliquées. Il commence à avoir de mauvaises fréquentations, avec lesquelles il commence à faire ses premières infractions. Somme toute, son enfance n’est pas trop malheureuse, mais il ressent un certain délaissement de la part de sa mère, surtout avec la naissance de son demi-frère. Cependant, il s’est rapproché d’elle ces dernières années, notamment pour que ses propres enfants aient une bonne relation avec leur grand-mère.

S’agissant de son parcours scolaire, ses professeurs relatent que c’est un jeune homme agréable, mais dont les résultats sont moyens à cause d’un manque de sérieux. C’était un enfant agité, mais intelligent et ayant des capacités sur le plan scolaire. Il est orienté vers un bac professionnel, et fait une formation « matières dangereuses ». A 22 ans, il signe un CDI dans une société de transport, mais fait l’objet d’un licenciement économique qui l’affecte énormément. Dans le cadre de ce licenciement, il perçoit un salaire pendant cinq ans.

Il fait état de trois relations sentimentales qui le marquent : la première, avec qui il a une fille, arrivée « par accident », qu’il n’a pas reconnue, pour des raisons financières et à la demande de sa compagne. La deuxième, qu’il rencontre en 2008 sur un forum. En parallèle, il a une relation avec la mère de ses enfants, avec qui il se marie civilement en France. Elle précise que l’incarcération lui a fait comprendre l’amour qu’il porte à sa femme.

Il se décrit comme un « papa poule » avec ses enfants, et en parle avec émotion, il regrette de ne pas pouvoir les voir.

S’agissant de la place de la religion, elle indique qu’il n’a jamais reçu d’enseignement religieux, n’a jamais fait le ramadan ni les cinq prières quotidiennes, ce que confirme son frère. Il s’y intéresse à partir de 2016, pour faire plaisir à son père qui lui reprochait de ne pas avoir une bonne morale. Abdel Malik Petitjean, son cousin, avait également essayé de le sensibiliser à la pratique religieuse. Il affirme cependant ne pas avoir validé les propos de son cousin. Ce dernier lui parlait de la question syrienne et tenait un discours engagé, mais lui affirme lui avoir répondu qu’il ne se sentait pas concerné par la Syrie.

Du fait de certains évènements, tels que son licenciement, la séparation avec sa femme, avec qui de grosses tensions existaient à la suite de son licenciement, il était tombé en dépression, ce que confirme son frère.

A la suite de cette audition, les avocats des parties civiles sont invités à poser des questions à l’enquêtrice de personnalité. Maître Mouhou l’interroge sur la pratique de la religion de Farid Khelil. Si sa mère était totalement assimilée, s’était-il rapproché de la religion du fait de son père ? Elle confirme que c’est une possibilité, afin de se rapprocher de son père. Maître Mouhou revient également sur l’absence de son père et la souffrance que cela lui a causé, que Farid Khelil « reproduit » en quelque sorte sur ses enfants. L’enquêtrice, tout en se gardant de « juger », confirme qu’il n’a effectué aucune démarche pour reprendre contact avec sa fille, mais qu’il parle toujours de ses enfants avec beaucoup d’émotion.

Puis vient le tour de l’avocate générale, et des avocats de la défense. Les réponses données par l’enquêtrice corroborent tout ce qui a été exposé jusque-là.

L’enquêtrice dispose, et le Président demande à Farid Khelil s’il souhaite s’exprimer quant à ce rapport de personnalité, ce qu’il fait, sur la question de la langue arabe et de sa communication avec son père. Il explique que son père comprend très bien le français, mais qu’il « baragouine » le français, rendant leur communication très difficile. Le plus souvent son père lui parle en arabe, car il a « tellement envie » que son fils parle cette langue, mais lui ne « comprend rien ».

Les avocats des parties civiles sont alors invités à poser des questions à l’accusé. Maître Saint-Palais fait une remarque quant à la « dichotomie » que son éducation a dû créer chez lui, entre origine algérienne et inculcation de la « culture française ». Il lui demande si ce n’était pas une expression de ce tiraillement que de se marier avec une femme algérienne, qu’il connaissait peu. Farid Khelil esquive, et explique qu’il a toujours eu « un faible avec les femmes ».

L’avocate générale prend la parole. Alors que plusieurs perquisitions ont été effectuées chez lui, n’ayant démontrées aucune plantation de cannabis, elle lui demande pourquoi il évoque pour la première fois ici qu’il plantait du cannabis. Il répond qu’il ne voulait pas que son fils voie cela. Elle revient justement sur la garde de son fils, qu’il avait depuis novembre 2015, alors que sa femme était partie vivre dans un autre appartement. Elle lui rappelle qu’il avait dit que cette garde était « trop lourde » pour lui. Il confirme qu’en effet, avec son fils chez lui, il ne fallait pas qu’il fume, qu’il sorte, qu’il ramène n’importe qui chez lui, et qu’arrivé au bout de 9 mois, il n’en pouvait plus.

Elle l’interroge également sur sa double-nationalité, en lui demandant si à ses yeux son identité était claire. Il répond qu’il « avait le cul entre deux chaises ». Il rappelle surtout que c’est son père qui était revenu vers lui pour lui faire ce « cadeau », l’un des seuls cadeaux qu’il lui ait fait, et qu’il aurait été mal avisé de lui dire non. Arrivé à l’âge adulte, il en a fait une force et est très content de cette double nationalité.

La seconde avocate générale le questionne sur les violences qu’il aurait subies en centre pénitentiaire. Il explique que les gardiens étaient des antillais chrétiens. A cause de la presse qui « déforme tout », qui fait du sensationnalisme, il a été maltraité et savait que c’était lié à son affaire, car aux yeux des gardiens, il n’était rien de moins qu’auteur. Il a senti la haine des surveillants : « il y avait de la discrimination à Fleury ». « Le costume était trop lourd », répète-t-il.

L’avocate générale lui demande ensuite s’il se considère comme quelqu’un d’influençable, s’il a tendance à suivre la dynamique d’un groupe ou, au contraire, s’il pose des limites claires. Il répond qu’en effet, si une fille lui fait les yeux doux, il sera influençable, de même qu’en groupe, il aura tendance à suivre. Notamment lorsqu’il était jeune, il suivait le groupe.

Elle revient finalement sur la synthèse réalisée par le quartier d’évaluation de la radicalisation (QER), qui avait conclu qu’il revêtait des costumes, qu’il était difficile de cerner ses motivations, parfois contradictoires. Etonnement, Farid Khelil est d’accord, ajoutant qu’il s’opposerait rarement frontalement à quelqu’un même s’il n’est pas d’accord.

Les avocats de la défense posent maintenant des questions. Il est interrogé sur ses rapports avec ses enfants, notamment son fils. Il répète combien c’est difficile pour lui de parler d’eux. Il explique s’être rabattu sur l’éducation de son fils, comme n’a pas pu être très proche de sa fille, qui habitait avec sa mère. Avec le recul, il réalise que le « concours de circonstances » que constituait son licenciement avait constitué une chance : il ne travaillait pas, mais avait un salaire, ce qui était confortable puisqu’il gardait son fils. Il conclut qu’en juillet 2016, il avait son fils, un salaire, des perspectives de formations pour retrouver un emploi… il avait des perspectives, se projetait dans la vie.

Le Président informe que l’on va maintenant passer à l’étude de la personnalité de l’accusé Yassine Sebaihia.

 

Audition de l’enquêteur de personnalité de Yassine Sebaihia

L’enquêteur présente un jeune homme plutôt calme. Durant sa scolarité, ses professeurs disent qu’il a du potentiel, mais qu’il ne travaille pas suffisamment. Sa conduite pose problème, ce qui lui vaudra des sanctions. Adolescent, il déménage en banlieue de Toulouse, ce qu’il vit mal. Etant loin de la ville, il a des difficultés à trouver un emploi, n’ayant pas son permis. Il s’isole, se met à jouer aux jeux-vidéo.

Il est issu d’une famille de confession musulmane, mais il ne reçoit pas d’éducation religieuse. S’étant déscolarisé, il a l’impression d’être « victime d’un sort », ce qui le pousse à se tourner vers la religion. il commence à aller à la mosquée avec son père, mais cela l’ennuie, ce qui le pousse à chercher des informations sur internet. Sa famille ne perçoit aucun changement dans sa manière d’être ni son discours.

Il est décrit comme enfantin, assez mou selon son père, doux selon sa sœur, optimiste, et donnant de bons conseils. Selon sa mère, il est perçu comme crédule : « il va gober tout ce qu’on peut lui dire ».

Le Président pose ensuite des questions à l’enquêteur, qui permettent de corroborer ce qu’il a dit à la Cour. Ces questions permettent de préciser que M. Sebaihia a été mis en détention avec des personnes détenues pour des faits de radicalisation, qui le traitent de « traître ». Il n’est pas à l’aise avec elles, les évite, ne communique pas.

Le Président invite Yassine Sebaihia à se lever, afin de procéder à son interrogatoire de personnalité, qu’on appelle aussi « interrogatoire de CV ».

 

Interrogatoire de personnalité de Yassine Sebaihia

Il a la double nationalité franco-algérienne. Ses parents se sont séparés quand il avait 7 ans, séparation qu’il a mal vécue. Il a été élevé par sa mère. Il explique que quand son père a voulu se rapprocher de lui, il n’en a pas voulu. Son père devait les avoir un week-end sur deux ; parfois il venait, parfois il ne venait pas.

Il dit qu’il a eu une enfance « ça va », il n’était pas malheureux, pas battu, pas malade. Adolescent, il s’est un peu perdu. Il a gommé ce qu’il aimait pour être plus comme tout le monde. Il s’est mis à fumer et faire des soirées, par plaisir mais aussi pour faire comme tout le monde. Si c’était à refaire, il ne fumerait pas et pousserait plus loin ses études.

Il a souffert du manque d’argent, de ne pas avoir pu s’acheter des vêtements comme tout le monde, de n’avoir pu ramener Jenny [sa petite-amie de l’époque] chez lui. Autour de lui les jeunes se lançaient dans le trafic de stupéfiants, mais lui n’a pas voulu les suivre. Malgré les difficultés financières, il relève que son frigo n’était pas vide.

Il évoque son déménagement, dans la banlieue toulousaine, à 12-13 km du centre-ville, qui l’a excentré et dans le même temps isolé.

Il rappelle qu’il allait à l’école car il y était obligé, mais n’était pas assidu et ne s’est jamais projeté. Néanmoins il explique qu’il a aujourd’hui compris l’importance de l’investissement scolaire et universitaire ; il a participé à un programme d’études en détention, au concours national de la résistance en groupe… Avec le CNAM, il fait aujourd’hui des études de comptabilité et gestion d’entreprise. Il assure que le parcours scolaire était particulièrement difficile, il n’avait que des polycopiés et pas de professeur, ce qui lui a demandé de fournir un travail conséquent.

En 2016, il raconte que ça n’allait pas fort. Il jouait aux jeux-vidéo, il vivait une relation tendue avec sa petite-amie Jenny, il voyait peu d’amis : il dit qu’il avait l’impression qu’on lui avait « jeté un sort ». Il s’est donc tourné vers la religion, sans que cette volonté lui ait été dictée par ses parents. Il est devenu pratiquant. Il indique d’ailleurs que c’est au ramadan 2016 qu’il a arrêté la cigarette. Il lit beaucoup, notamment des livres sur la religion.

Il raconte qu’à Fresnes il avait demandé à voir un psychologue, mais l’administration pénitentiaire a argué qu’il n’en avait pas besoin, qu’il n’était pas un cas prioritaire, bien qu’il ait apparemment montré des « signes suicidaires ».

L’avocate générale, les avocats des parties civiles et de la défense lui posent des questions afin d’avoir davantage de détails.

Cette première journée s’achève tardivement, dans une salle qui s’est progressivement vidée.

Pour approfondir cette première journée, voici quelques liens supplémentaires :

 

Le deuxième jour d’audience, mardi 15 février 2022

Interrogatoire de Jean-Philippe Steven Jean-Louis

La deuxième journée du procès de l’attentat de Saint-Etienne du Rouvray a démarré à 9 h 30 avec l’interrogatoire de Curriculum Vitae et de personnalité de Monsieur Jean-Philippe Steven Jean-Louis, seul accusé ne s’étant pas exprimé la veille.

Tout d’abord, une brève question du Président sur la position de l’accusé par rapport aux faits le concernant, à savoir la participation à une association de malfaiteurs terroriste criminelle ainsi que la soustraction de mineur en relation avec une entreprise terroriste. Monsieur Jean-Philippe Steven Jean-Louis affirme alors contester ce qui lui est reproché.

Débute ensuite un long interrogatoire qui durera toute la matinée portant sur le contexte familial et l’enfance de l’accusé. Monsieur Jean-Philippe Steven Jean-Louis est né grand prématuré, ce qui a donné lieu à deux ans d’hospitalisation dans un service de réanimation. Il n’a donc pas véritablement vécu avec sa famille. Il ne conserve que quelques souvenirs avec sa mère qui venait le voir à l’hôpital. S’il s’entend bien avec ses quatre sœurs, l’accusé évoque une certaine « rupture émotionnelle » du fait de la distance qu’il a entretenue en raison de sa situation médicale. L’accusé reconnaît tout de même avoir été « super protégé » par les femmes qui l’entourent en raison de sa fragilité et le fait qu’il ait ét le seul garçon de la famille.

Jean-Philippe Steven Jean-Louis a par la suite été placé en foyer jusqu’à ses 18 ans, sur décision du juge des enfants, au regard de la grande précarité du logement de sa mère. L’accusé est durement marqué par ces années de foyer où la violence psychique, physique et sexuelle semble omniprésente et banale. L’intéressé s’attarde longuement sur cette période de sa vie. Il décrit l’humiliation subie et l’absence de cadre ne permettant pas aux enfants d’en sortir structurés. « Prenez en considération la vie des enfants que vous placez chez vous » s’exclame l’accusé tel un message adressé aux éducateurs. L’accusé considère qu’il ne disposait que d’une voie binaire, « vous êtes victime ou isolé, j’ai décidé de m’isoler pour me protéger, dans ma chambre, le plus possible, les jours sont sans fin ». Cette période au sein du foyer se terminera par une exclusion dont le motif reste flou. En effet, l’accusé la relie à l’existence d’un incident entre jeunes du même collège et une décision brutale des éducations de l’exclure afin de le préserver.

Néanmoins, c’est également durant cette période que les éducateurs considèrent que se met en place une forme de radicalisation de l’intéressé, surpris entrain de prier dans sa chambre. Il reconnaît d’ailleurs que sa religion est l’islam, religion à laquelle il s’est converti en 2014. A ce sujet, l’enquêteur de personnalité entendu en fin de matinée affirme que l’accusé est généralement coupé dans sa bulle avec beaucoup de questionnements sur la vie et la mort, qu’il est très envahi par ces pensées, sans trouver de véritables réponses. « Il veut se faire transparent à l’autre » précise l’enquêteur. La religion musulmane est alors apparue pour lui comme une voie pour trouver certaines réponses, même si l’enquêteur reconnaît que c’est à la même période que le monde lui devient de plus en plus hostile.

L’accusé n’a pas de diplôme, mais il déclare aimer l’informatique et la théologie. Il est également intéressé par les projets humanitaires au Sénégal, à Haïti où se trouve une partie de sa famille maternelle, et c’est également pour ce motif qu’il aurait souhaité partir en Syrie, afin de venir en aide au peuple syrien. L’enquêteur décrit la volonté de l’intéressé d’entretenir un « versant pacificateur des djihadistes haineux », « il veut pacifier et il veut aller en mission humanitaire en Syrie, sans s’identifier aux djihadistes incarcérés ». D’ailleurs, sur le plan émotionnel, l’accusé évoque une copine avec laquelle la relation n’a pas pu s’épanouir en raison de sa période de convalescence. Cette dernière a rejoint la Syrie.

Rapidement, il apparaît que Jean-Philippe Steven Jean-Louis est une personne qui vit isolée dans sa chambre, pendant des heures. Il se construit une vie parallèle sur les réseaux sociaux, à tel point qu’il semble se perdre entre la virtualité et la réalité. « Le monde virtuel est son relationnel » indique l’enquêteur. Un autre trait de caractère dépeint est son impossibilité à pouvoir dire « non » verbalement. L’accusé considère qu’il est souvent utilisé comme un objet : « on va aller voir Steven car on a besoin de lui et non pas parce qu’on veut voir Steven ». L’accusé explique qu’il doit « trouver un moyen détourné pour refuser et si ce moyen n’est pas trouvé, je vais dire « oui » implicitement ».

Enfin, sur ses relations avec les auteurs des faits et les autres accusés, Jean-Philippe Steven Jean-Louis déclare avoir connu Abdel Malik Petitjean « avec un comportement normal » deux semaines avant la tentative de son départ en Syrie, qu’il a contacté avec Farid Khelil pour de l’argent pour ce voyage et qu’il a rencontré Yassine Sebaihia à Fresnes dans le cadre d’un autre dossier sur lequel il ne souhaite pas s’exprimer. Sa détention se déroule de façon positive. Il est une « figure calme, neutre, capable de réflexion aboutie » selon l’enquêteur. Il n’a pas de tentative de prosélytisme ou de violence ; il aide plutôt les détenus qui ont besoin d’aide. Néanmoins, il appréhende le procès avec une attitude passive face à la décision de la Cour d’assises : « on est obligé d’accepter la chose » déclare-t-il.

 

Audition de « SDAT 30 »

La deuxième partie de la journée est consacrée à l’audition de « SDAT 30 », enquêteur de la sous-direction anti-terroriste de la Direction centrale de la police judiciaire. Celui-ci dépose de façon anonyme derrière un paravent. Il avertit immédiatement la salle que le Power point qu’il utilisera comme support comporte des photos des auteurs des faits, ainsi que de la victime. Des parties civiles préfèrent alors quitter immédiatement la salle. Les propos de « SDAT 30 » sont très structurés, et techniques aussi. Il explique tout d’abord comment a été saisi son service, conjointement à la DGSI, puis quelles ont été les étapes de l’investigation sur lesquelles il s’appuiera dans ses propos (actes relatifs aux constatations, intervention de la police scientifique, exploitation des objets saisis, les témoignages, les éléments médico-légaux, les perquisitions, la coopération internationale, la téléphonie, la géolocalisation, les cyber-investigations).

Une première partie de son audition est ainsi consacrée à la description de l’Eglise, divisée en quatre secteurs par les enquêteurs :

  • La zone 1 est celle située à l’extérieur de l’Eglise qui comprend les corps « C1 » et « C2 » des assaillants, identifiées respectivement comme Abdel-Malik Petitjean et Adel Kermiche. Le service de déminage sur le corps 1 retrouve un minuteur, un pistolet inerte et un engin explosif qui s’avère être un pot. Le corps 2 comprend une ceinture artisanale de type explosive scotchée au ventre très légère et vide, ainsi que trois couteaux (un de 12 cm, un de 7 cm et un dont la lame est brisée. La tenue des deux individus est similaire : pour le corps 1 : « bas noir, haut noir g star, veste de camouflage, bonnet noir en mailles » et pour le corps 2 « bas de survêtement noir, djellaba, chaussures adidas, bonnet noir et écharpe noire, bracelet électronique à la cheville droite » – ce dernier élément facilitant l’identification d’Adel Kermiche-.
  • La zone 2 comprend les porches et la nef de l’Eglise, avec ses 32 bancs.
  • La zone 3 concerne le cœur de l’Eglise avec une superficie de 160 m2, mais aussi le cœur de l’attaque. La description de cette zone est particulièrement difficile à écouter pour l’ensemble de la salle d’audience en raison des détails fournis sur l’analyse du corps et des vêtements de la victime, le prêtre Jacques Hamel, « décédé en quelques minutes » d’après l’enquêteur. C’est également une zone avec de multiples objets religieux cassés sur le sol, notamment « une statue de Notre dame de Fatima tombée face contre terre ».
  • La zone 4 concerne la sacristie de l’Eglise

L’enquêteur évoque par la suite la manière dont ont pu être identifiés les assaillants. En ce qui concerne Adel Kermiche, son identification a pu être rapidement retrouvée en raison de son bracelet électronique porté depuis le 22 mars 2016 et de son inscription dans les différents fichiers automatisés. Quant à Abdel-Malik Petitjean, son identification s’est avérée plus difficile. C’est notamment à travers l’étude de la facturation détaillée de la ligne utilisée par Adel Kermiche que les enquêteurs ont réussi à l’identifier.

« SDAT 30 » termine sa déclaration en revenant sur les éléments de vidéo-surveillance sur lesquels ont pu être identifiés les auteurs de l’attentat aux abords de l’Eglise et sur les différents témoignages recueillis le jour même sur les faits, de la part des différents otages et des policiers intervenus sur place. Nous apprenons ainsi que vers 9 h 25 Abdel Malik Petitjean est rentré dans l’Eglise pour demander des renseignements sur les horaires d’ouverture. Sœur Huguette lui indique alors que la messe se termine dans 10 minutes. Abdel Malik Petitjean quitte alors les lieux et revient quelques minutes plus tard par la porte de la sacristie avec Adel Kermiche. Ils ordonnent aux fidèles de rester à leur place et de ne pas bouger. Abdel Malik Petitjean force le prêtre à s’agenouiller face à l’hôtel avec le couteau qu’adel KERMICHE lui a remis. Ce dernier ordonne à Guy Coponet de filmer la scène pendant qu’ils s’en prennent violemment au prêtre. « Le sacrifice du prêtre, c’est lui qu’ils voulaient tuer » déclarera ce paroissien grièvement blessé. Daniel Delafosse profite de la confusion pour quitter les lieux par la sacristie à 9 h 30 selon le bruit des cloches de l’Eglise, elle arrête alors le conducteur d’une camionnette pour qu’il appelle la police et se réfugie chez une habitante Place de l’Eglise. Les auteurs s’impatientent du délai d’intervention des forces de l’ordre ; ils reprochent aux otages leur religion et es bombardements de l’occident en Syrie. Les assaillants seront neutralisés sur le parvis de l’Eglise, à proximité de la sacristie.

Cette deuxième journée a ainsi été particulièrement lourde pour toute la salle d’audience qui a dû se plonger dans l’atrocité des faits.

Pour approfondir cette première journée, voici quelques liens supplémentaires :

 

Le quatrième jour d’audience, jeudi 17 février 2022

Le jeudi 17 février 2022, jour 4 du procès de Saint-Etienne-du-Rouvray, nous arrivons aux assises Voltaire. Aujourd’hui, ce sera les auditions de plusieurs parties civiles. L’audience s’ouvre sur l’audition d’une personne importante, Guy Coponet, le paroissien qui s’est fait poignarder par les deux criminels dans l’église, qui n’y a miraculeusement pas laissé sa vie.

 

Audition de Guy Coponet

Le Président lui rappelle que, conformément aux règles du Code de procédure pénale, comme il s’est constitué partie civile, il est entendu au titre de simples renseignements, et peut choisir ou non de faire une déclaration spontanée préalable. Il décide d’en faire une.

Il raconte que ce matin-là (26 juillet, jour de son anniversaire et de la Sainte Anne, prénom de sa fille), l’entrée se faisait par la sacristie. Comme c’était les vacances, il y avait heureusement beaucoup moins de personnes que d’habitude. D’ailleurs le père Hamel était joyeux car il partait en vacances. Il raconte ensuite l’irruption des deux hommes dans l’église. D’abord habillés de façon « normale », ils se sont mis « à se déguiser » dans le fond : manteau bariolé, quelque chose attaché autour du corps avec du scotch jaune. Ils les ont pris en otage, et ils ont mis dans ses mains un « engin photo » : « Ce que je voyais dans l’appareil était retransmis à l’autre qui était plus loin, pour l’expédier dans le monde entier sûrement. » Il raconte les coups de couteaux : « Les coups de couteau, c’est maintenant que ça revient… la souffrance qu’il a pu ressentir dans ce moment… Je ne sais pas si c’est pour une question de la foi vers le christ qu’ils faisaient ça, je ne sais pas ce qui a guidé ces deux lascars. » Ils ont ensuite fait filmer à Guy Coponet ce qui allait se passer après. Ils ont trainé le père Hamel jusqu’à l’autel, lequel s’est défendu comme il a pu, en repoussant le « meneur » avec ses pieds. Il lui a répété « vas-t-en, Satan » : « J’ai vu que le sang s’est mis à vomir. Il a plus bougé ce pauvre père, c’était terminé pour lui. » Les deux hommes lui ont ensuite pris l’appareil des ains, et l’ont écrasé. Le meneur a ensuite donné au second une « autorisation de continuer » avec Guy Coponet. Ce dernier raconte : « Je lui ai dit ‘Mais qu’est-ce que tu vas faire ? tu vas tuer ton grand-père.’ ». Cela n’a malheureusement pas arrêté l’homme, qui a violemment poignardé M. Coponet dans le dos, le bras et la gorge. Il a serré sur sa gorge, sans bouger. Ensuite les deux assassins ont commencé à parler avec les otages, ils ont discuté à propos du Coran, de l’Eglise… Puis sœur Danièle a réussi à sortir. Guy Coponet se demande si les terroristes ne l’ont pas laissée sortir, car ils s’impatientaient du temps que mettait la police à arriver : « Ils disaient ‘qu’est-ce qu’ils attendent vos policiers ?’ ». Ils ont ensuite saccagé l’intérieur de l’église : « Ils voulaient détruire quelque chose y’a pas de doute. Est-ce que c’étaient les personnes, les professions de foi des uns ou des autres, est-ce-que c’est au nom d’Allah qu’ils faisaient ça ? » s’interroge Guy Coponet. « Ça a été long. Il était vraiment temps que, enfin, j’entende une porte sur le côté de l’église et qu’on vienne me chercher. J’ai fait la prière à Marie [il récite la prière et pleure]. » Il raconte ensuite l’assaut des policiers et leur sauvetage. Il a été emmené au CHU.

Le Président le remercie pour son récit complet et riche. La Cour salue sa résistance et sa résilience. Le Président pose lui pose des questions.

Guy Coponet était proche du père Hamel ; ils se connaissaient depuis une dizaine d’années, le père Hamel venait régulièrement déjeuner chez lui, après la messe. Comme dira plus tard au cours de l’audience son fils : « Ils ont perdu un copain ce jour-là ». Le père Hamel était un « saint homme », proche de la communauté musulmane. Le Président tente de revenir sur les évènements survenus dans l’église, et notamment sur des détails tels que les vêtements portés par les criminels, leurs armes… Mais Guy Coponet répète plusieurs fois, sans appel, qu’il « ne faut pas compter sur lui » pour lui donner ce genre d’informations.

Le Président lui demande s’il a toujours des séquelles, physiques ou psychologiques : « Oui, tous les jours, quand je me rase, je pense à eux. Une drôle de manière d’y penser mais bon… ».

Le Président lui demande ensuite, conformément à la procédure, ce qu’il attend de cette audience en se constituant partie civile : « Mon rêve serait que ceux qui ont donné des ordres, qui ont formé ceux qui sont venus, viennent demander pardon à tous ceux à qui ils ont fait de la peine. Cela permettrait tellement de rétablir les communautés. Car quand on ne pardonne pas, ça devient forcément de la haine. Alors que s’ils demandaient pardon, ce serait merveilleux. Mais Dieu seul le sait, comme on dit chez nous – et encore c’est pas sûr ! [rires] ».

Après une assesseure, qui lui demande une précision sur la fréquence des messes, les avocats des parties civiles sont invités à lui poser des questions. Maître Mouhou commence : « Depuis 5 ans qu’on se connaît, c’est vous qui me conseillez et me donnez de la force. » Il lui demande les conséquences de la prise d’otage sur son épouse aujourd’hui décédée. Guy Coponet indique que son épouse a beaucoup plus souffert que lui : « Le choc spirituel et physique se sont reliés ensemble ».

Il explique ensuite qu’on ne pouvait plus entrer dans l’église pendant un long moment après le drame, afin de permettre qu’elle soit « de nouveau accueillante spirituellement, car elle était profanée. » Il intervient : « Je pense à tous les responsables qui ont organisé ça et se servent des jeunes qui se laissent embobiner, je les plains (…). Même si on reçoit des ordres, on est quand même responsable de dire oui ou de dire non. Je les plains, car ils ne sont pas libres. »

Il est interrogé sur les différents « coups de fil » reçus du Président de la République, et ce qu’il s’était dit pendant ces conversations. Il répond, avec beaucoup d’humour : « Je lui ai remonté le moral. J’aime mieux être à ma place plutôt qu’à la sienne. Je ne me souviens plus les mots exacts mais j’avais dû lui remonter le moral, un peu comme les psychiatres à l’hôpital [rires]. »

Maître Casubolo-Ferro remarque que seuls les deux hommes dans l’église ont été pris pour cibles, et l’interroge sur l’attitude qu’avaient les deux terroristes vis-à-vis des six femmes. Si M. Coponet ne parvient pas à répondre à cette question, il note qu’ils ont « pris soin d’elles », les autorisant à s’asseoir, à leur demande.

Il explique qu’il est fidèle, qu’il va à la messe toutes les semaines, et qu’il passe voir son épouse au cimetière : « En remontant à la maison je vais au cimetière. Je reste en présence avec elle. Elle me répond. C’est l’amour. Mais ne croyez pas que je suis cinglé [rires]. »

L’avocate générale lui demande s’il y a quelque chose en particulier qu’il souhaite dire à la cour : « Dans tout ce qu’il s’est passé, je n’y suis pour rien. « Seigneur fais de moi ce qu’il te plaira ». Quoi qu’il arrive, je suis là, je reste, je suis prêt à tout, j’accepte tout, parce que je T’aime. C’est ça le moteur, c’est ça la force. Je n’y suis pour rien, que j’ai été sauvé ce jour-là à quelques minutes. Tout est un don de Dieu. »

Après une suspension de 15 minutes, l’audience reprend vers 11h30. Le Président prend la parole, et exprime son sévère mécontentement : il a été informé que dans la presse ont été diffusés des certificats médicaux qu’il avait versés au dossier, pourtant couverts par le secret professionnel. Il estime que cette diffusion de pièces, qui viennent d’être versées dans la procédure, est  « parfaitement inadmissible ». Un avocat de partie civile – probablement à l’origine de la diffusion – rétorque que les audiences sont publiques, et que ces pièces seront amenées à être commentées dans ce cadre. Il argue qu’il n’a pas été porté au secret médical dans ce cas, les pièces étant anonymes. Un second avocat demande au Président de ne pas prendre sa décision en se fondant sur une simple « transgression » des règles. Mais le Président, très énervé, rappelle qu’il a « un véritable problème avec la diffusion de pièces du dossier », et refuse de statuer sur la demande de production au débat d’une pièce, en vertu de son pouvoir discrétionnaire.

 

Audition de F. Coponet, fils de Guy Coponet

Constitué partie civile, il demande à faire une déclaration spontanée. Il raconte les détails de cette matinée du 26 juillet. Il a appris la prise d’otage par son épouse. Il s’était rendu en catastrophe à Saint-Etienne. Le soir, il est allé avec son frère et sa mère à l’hôpital voir leur père qui était « super content d’être vivant » : « c’était incroyable de le voir comme ça ». Après avoir raconté le déroulement de l’attentat, il précise ne pas avoir de haine envers les musulmans.

A la question de savoir ce qu’il attend de cette audience, il répond qu’il attend que la justice se fasse, rien de plus.

 

Audition de A. Coponet, fille de Guy Coponet

Constituée partie civile, elle fait une déclaration, sur la base d’un témoignage de sa mère qu’elle décide de lire « puisqu’elle n’est plus là pour le faire ». Elle a retrouvé ce témoignage qui avait été publié dans une revue du diocèse, 6 mois après l’attentat. Elle alterne entre lecture du témoignage, et commentaires personnels.

Sur la scène d’assassinat du père Hamel, sa mère avait écrit : « On se retrouve avec à nos pieds le père Jacques. C’est incroyable, inconcevable qu’il soit mort. Celui qui maintient Guy lui tranche la gorge. Je ferme les yeux en murmurant une prière. » Sa fille commente : « C’est assez extraordinaire, elle aurait pu crier de le laisser, mais elle est déjà dans la prière et confie papa à Sainte Thérèse et au père Marie-Eugène. » Elle parle ensuite du moment de l’attente, après l’attaque du père Hamel et du paroissien : « Maman et les deux sœurs se retrouvent face à deux tueurs. Je ne sais pas comment elle a pu faire. Elle vient de voir père Jacques, son mari… et le calvaire n’est pas encore fini, il faut encore qu’elle passe du temps avec ces deux tueurs. Elle se dit « maintenant ça va être notre tour ». Je ne sais pas qui demande « et nous, qu’est-ce que vous allez faire de nous ? » et un des tueurs répond « on ne touche pas aux femmes » et je sais que maman a dû se dire « ouf, on va être épargnées » ». Anne explique que parmi le flot de questions que les deux hommes posent aux otages, l’une n’a pas été retranscrite dans son témoignage par sa mère, « Avez-vous peur de mourir ? », à laquelle sœur Hélène avait répondu que non : « Il y a eu des tonnes d’hommes et de femmes qui ont été persécutés, et ont eu à chaque fois une foi extraordinaire. Pour moi, sœur Hélène, on peut considérer que c’est une sainte. ». Elle raconte la suite de la prise d’otage, leur sortie par la porte de la sacristie, sa mère qui était utilisée comme bouclier humain face aux policiers… Elle lit les derniers mots du témoignage de sa mère : « Ce sont des évènements bien difficiles à effacer, mais tous les témoignages d’amitié reçus à cette occasion sont d’un grand réconfort. Et surtout la tendresse, les attentions de nos enfants et la famille, sont d’une richesse immense. Je distingue aujourd’hui les grands et petits faits de la vie. ». Au moment où elle lit « « Je n’ai pas de haine envers les agresseurs », elle se tourne face aux accusés, pour leur adresser ces mots de sa mère.

Elle continue sur son témoignage à elle. Lorsqu’elle a appris la nouvelle par son frère, deux choses lui sont venues en tête : la première c’était « Papa et le père Hamel se sont fait égorger comme les moines de Tibérines ». La deuxième idée c’était « Allah Akbar » : « C’est la phrase qu’on entend dans tous les attentats. Ça me dépasse et en même temps ça me traverse le corps, car si on reprend cette phrase en dehors d’un attentat, ça veut dire « Dieu est le plus grand » et ça je suis d’accord. Dans notre religion, on l’appelle « Dieu le plus grand », « Dieu le créateur », c’est le même dieu, sauf que nous on rajoute la notion de père. Nous, c’est un dieu d’amour, de joie, de miséricorde… Comment une personne soi-disant musulmane, qui croit en dieu, peut-il dire « Dieu est le plus grand » en ayant égorgé, tué deux personnes, en ayant encore du sang sur les mains. Comment peut-il offrir ça à Dieu ? ». Elle explique qu’elle a eu besoin tout de suite, dans la journée, de se rendre à la mosquée de Saint-Etienne, « pour faire la paix en moi car j’avais une colère, et que je voulais vraiment comprendre la différence entre les musulmans et les terroristes islamiques. Je ne voulais pas faire d’amalgames, c’était très important pour moi. C’était la première fois que j’entrais dans une mosquée. Mohamed Karabela m’a accueillie à bras ouverts. »

Elle s’adresse aux accusés : « (…) Vous devez être musulmans, tous les trois. Dans le Coran, sourate 6, verset 151, il est écrit « ne tuez pas la personne humaine, car Allah l’a déclarée sacrée ». Donc essayez de vous rappeler cela. »

Farid Khelil, l’un des accusés, demande à s’adresser à M. Coponet, avec beaucoup d’émotion : « J’ai été bouleversé par votre témoignage. Cela fait cinq ans et demi que je veux vous parler. Vous avez dit que vous pensez aux deux « lascars » – moi je dirais les « deux monstres » – mais moi c’est à vous que je pense, et au père Hamel. Ça me tient à cœur de vous dire ça, je vous demande pardon de ne pas avoir fait le plus que je pouvais pour ne pas que mon cousin arrive dans cette église. C’est à vous et au père Hamel que je pense tous les matins ».

C’est l’heure de la pause déjeuner, qui va durer jusqu’à 14h00.

 

Audition de Roselyne Hamel, sœur du père Hamel

Elle fait une déclaration spontanée : « Je voudrais vous présenter le père Hamel qui était un homme parmi les hommes, avec ses qualités et ses défauts, mais il était le frère de chacune des personnes qui l’a rencontré. On le disait taiseux, mais de grande écoute. Il écoutait à la fois avec son regard et ses oreilles. Il était réconfortant, réconciliant, patient. Il aimait les choses bien faites, il était exigeant pour lui-même. (…)  Ce qui est étrange dans sa fin de vie, c’est que lui si discret, plein d’humilité, le jour même de son martyr il a été mis en lumière dans les quatre coins du monde, à notre grande surprise. (…) Quand Monseigneur Lebrun nous a dit que les obsèques se feraient à la cathédrale, je lui ai dit « ça ne va pas lui plaire » et il m’a répondu « c’est un martyr de la foi, il ne peut en être autrement ». ».

Elle explique que ce que le père Hamel avait dit de l’attentat de Nice : « Ces gens-là sont comme des marionnettes. On a manipulé leur esprit, ils ne sont plus capables de penser par eux-mêmes, ni d’aimer, ni de pleurer, ni de rire. Nous, nous ne pouvons que prier, mais les politiciens devraient se mettre au travail car ce n’est pas fini ». Elle raconte le déroulement du jour de l’attentat. Elle était arrivée la veille au presbytère de son frère, avec ses filles, ses gendres et ses petites-filles, car ils devaient partir en vacances tous ensemble le lendemain. L’émotion est palpable dans la salle d’audience. A la fin, elle dit : « Je me rappelle que la veille au soir, mon frère avait posé ses couverts et nous a dit « Je suis tellement heureux de vous avoir à ma table ». Sur le moment, je me suis demandé pourquoi il nous disait ça, alors que ce n’était pas la première fois que nous étions à la même table de cette façon. Avec du recul, ça m’a fait penser au dernier repas du Christ, avec modestie. »

Elle s’adresse aux accusés : « Même malgré ma souffrance qui persiste depuis six ans, vous n’aurez pas ma haine ». « Mon frère est devenu votre frère, un frère universel. (…) La souffrance est tellement immense, il n’y a pas de place pour la haine. Ça ne nous a même pas effleuré l’esprit, la haine [elle pleure]. (…) Dans ma prière, je disais « Vierge Marie, donne-moi ta force, que je puisse marcher sur les pas de mon frère, comme tu as pu marcher sur ceux de ton fils, pour semer la paix. J’ai tellement mal, en serais-je capable ? »

Elle raconte qu’un jour elle s’était demandé : « qui peut souffrir plus que moi ? », et qu’elle avait eu la réponse quelques mois plus tard : « je suis une maman, et si c’était moi la maman dont le fils avait commis cet acte terrifiant, barbare, ma souffrance serait terrible. Cela m’a donné la réponse à ma question. J’ai donc rencontré cette maman [Mme Kermiche], qui est en souffrance, et avec qui je resterai en lien jusqu’à la fin de mes jours. (…) Nous nous reconstruisons, M. le Président, depuis six ans, par morceaux. Inutile de vous dire que ça reste fragile. C’est pourquoi nous avons besoin de savoir des vérités cachées. » Le Président la remercie, et lui promet que la Justice va essayer de donner des clés sur cette affaire, avec les moyens qui sont les siens.

Le président lui demande ce qui le motivait à rester en fonctions alors qu’il avait 85 ans : « C’était son sacerdoce qui le motivait. Je lui disais de prendre du temps pour lui, et il me répondait qu’il voulait exercer jusqu’à son dernier souffle si Dieu le lui permettait. »

Le président lui demande ce qu’elle attend précisément de cette audience : « Que ça ne se reproduise plus. Si vous saviez la souffrance que ça procure, vous mettriez toutes vos forces pour y parvenir. (…) Cette déchirure sera encore vibrante, mais nous essayerons de cicatriser cette plaie intérieure, et d’avancer. On voudrait qu’on ait la haine, mais on ne l’aura pas. Cette haine qui détruit notre humanité et notre fraternité. » Elle montre plusieurs photos qu’elle a amenées, qui sont projetées dans la salle : l’une ou il célère la passion du christ ; après qu’il ait été ordonné prêtre, après son retour d’Algérie, à 28 ans ; les 50 ans de son sacerdoce ; une photo où il est en méditation.

Maître Saint-Palais, avocat des parties civiles, lui demande : « Vous dites que vous n’avez pas de haine. Vous dites que le père Hamel était « artisan de paix », mais le terme « artisan » implique un effort, une maîtrise de soi. » Elle répond : « Bien sûr, personne n’est parfait. Cela demande de la part de chacun d’essayer d’être le meilleur que l’on peut sur le moment. » Elle s’adresse aux accusés, et invoque « un dieu d’amour, pas un dieu qui tue et qui vous promet le paradis si vous tuez des innocents ». « Nous avons tous cette force de dieu en nous, qui est immense. Le pardon a cette force de surmonter ces montagnes. »

Un avocat lui demande si elle dirait que sa mission est de reprendre le message du père Hamel. Elle répond que c’est « son chemin de vie ».

A la fin, Farid Khelil intervient et souhaite parler à Mme Hamel : « J’aimerais vous dire que jamais j’aurais pu imaginer que mon cousin aurait pu attaquer votre frère. Je trouve admirable ce que vous avez dit. Vous avez dit que vous n’avez pas de haine, moi vous avez mon amour. Je vous demande pardon de cette négligence criminelle ». Elle lui répond : « J’avoue que, même en admettant un doute sur votre sincérité, les paroles que vous avez adressées à M. Coponet ce matin et ce que vous venez de me dire me touchent. » Ce à quoi l’accusé répond, très ému : « Vous pouvez tout vous permettre avec moi, votre colère, car elle est légitime. »

 

Audition de A. Deleporte, fille de Roselyne Hamel, nièce du père Hamel

C’est la nièce du père Hamel, qui était aussi son parrain. Elle demande à faire une déclaration spontanée : « Les semaines qui ont précédé le procès j’ai beaucoup réfléchi, je me suis demandé quelle est ma juste place. » Elle explique que son oncle était une figure paternelle pour elle, car son propre père était absent. « Je me rends compte que c’était un homme très religieux, il a voué sa vie à ça, mais sans nous oppresser avec ses croyances et être moralisateur. Il nous a transmis l’idée de la tolérance en vivant à ses côtés : avoir l’esprit ouvert, avoir du discernement, essayer de comprendre les choses… (…) Mon oncle était un religieux, il avait décidé d’être un homme de cœur, d’esprit. Quand je pense à sa mort, je me dis qu’on a méprisé symboliquement ce qu’il était. J’aurais aimé rendre à mon oncle tout ce qu’il nous avait donné. Et je ne pourrai pas. » Elle lit la dernière homélie de son oncle, écrite deux jours avant sa mort.

 

Audition de S. Deleporte, fille de A. Deleporte, première petite-fille de Roselyne Hamel

Elle n’a pas pu se constituer partie civile car elle n’a pas été reconnue comme victime « malgré les trois dossiers qu’elle a déposés ». Elle a extrêmement mal vécu cela : « C’est la deuxième phase de violence [après l’attentat]. On m’a envoyé le message que je n’existe pas. » Elle demande au Président « à être reconnue aujourd’hui victime d’un acte de terrorisme. »

Elle parle du père Hamel : « Quand j’ai su que ses derniers mots étaient « Vas-t-en Satan » j’ai compris que jusqu’au bout il croyait au plus profond de lui, qu’il a considéré ces hommes comme des hommes avant tout, qu’il a cru en l’Homme avec un grand H. »

Elle parle aux accusés : « Alors que mon oncle a été élevé au rang de saint, vous vous resterez toute votre vie au rang de rien. Vous avez échoué, la haine et la colère n’ont pas une seconde effleuré mes pensées. »

 

Audition de J. Deleporte, deuxième fille de Roselyne Hamel

Constituée partie civile, elle demande à faire une déclaration spontanée. Elle raconte avec beaucoup d’émotion ce qu’il s’est passé le jour de l’attentat. Elle était également au presbytère, avec sa mère, sa sœur, son mari et ses filles. Elle explique qu’elle a appris par le fils de M. Coponet comment son oncle était mort : « C’est là que j’ai compris la souffrance : il a eu peur et il a eu mal. »

Elle explique qu’elle n’a pas de haine, mais que les jours qui ont suivi elle « a eu du mal à voir des gens voilés », ça [la] mettait mal à l’aise ».

Elle conclut : « Mon oncle c’était un homme qui aimait la nature, les gens, la vie. C’était un homme ordinaire et singulier, mais surtout un homme extra. Il me manque. »

Le président lui demande ce qu’elle attend du procès : « Qu’on comprenne, si tant est que ce soit possible. Je ne pense pas qu’on puisse se réjouir que des hommes soient morts ou que des hommes aillent en prison, car c’est la preuve d’un échec. »

 

Audition du témoin Paul Vigouroux, prêtre catholique du diocèse de Rouen

Après avoir répondu aux questions prévues par le Code de procédure pénale, il prête le serment.

Il fait une déclaration spontanée : « Un prêtre c’est d’abord une histoire d’amour avec dieu, un amour exclusif qui va s’épanouir en amour universel pour tout homme. Pour Jacques, toute rencontre humaine était une rencontre avec dieu. Il a donné sa vie à sa paroisse. Il voulait servir jusqu’au bout sans prendre sa retraite. Il n’a rien fait dans sa vie d’extraordinaire, il a été un simple prêtre de paroisse, en vivant simplement, humblement, discrètement. En mourant il a dit « Vas t’en Satan » en dissociant le « malin », le mal, du corps de l’homme. Il n’a pas rejeté l’humain, l’humanité. Il est mort comme il a vécu, en donnant sa vie, et en continuant à aimer jusqu’au bout. »

Il explique que la réponse après l’attentat a été très forte, c’était une réponse de paix, de chemin de pardon, de non-violence, en lien avec les musulmans.

 

Audition du témoin Hubert Wulfranc, professeur de lettres-histoire et ancien maire de Saint-Etienne-du-Rouvray

Après avoir répondu aux questions prévues par le Code de procédure pénale, il prête le serment.

Il explique que préalablement au drame, le nom d’Adel Kermiche était identifié, car la mairie était invitée à participer aux cellules de vigilance et de veille quant à la radicalisation mises en place à l’échelle préfectorale. Il était clairement identifié via cette cellule comme un jeune homme radicalisé. Néanmoins aucune initiative particulière ne leur avait été demandée. Il indique avoir mis un point d’honneur à ne pas s’immiscer, en tant que maire, dans les affaires religieuses de la ville : « Nous n’avons pas eu une quelconque information, notamment via les autorités, qu’une tendance de nature salafiste était présente… (…) Certes, cette cellule de veille préfectorale, cette vigilance nous interpelle et nous amène à nous réunir en mairie, sans que nous puissions véritablement vérifier l’intensité ou la mesure de la menace. » Il relève l’absence de tout incident, de toute démonstration, de tout propos tendant à faire penser à un passage à l’acte chez le jeune homme. L’avocate générale corrobore et dit que la dissimulation était une seconde nature chez Adel Kermiche.

Maître Mouhou lui demande ce qu’il peut manquer au maire d’une commune, concrètement, sur le terrain, pour lutter contre la radicalisation et surveiller des personnes sur qui pèsent de tels soupçons : « La collecte d’informations à l’échelle d’une ville, ça veut tout dire et rien dire. Sur Adel Kermiche, nous aurions sans doute pu et dû avoir disposé d’une information beaucoup plus précise, sur le risque que pouvait constituer ce jeune homme. Mais en aurait-on disposé, quelles auraient été nos facultés ? »

Maître Mouhou lui rappelle que la mère d’Adel avait fait un signalement, et avait tapé à plusieurs portes car elle se sentait impuissante : « Elle n’a pas tapé à la mienne, je n’ai pas tapé à la sienne », répond le témoin avec regret.

Après une courte suspension, l’audience reprend à 17h00.

 

Audition du témoin Mohamed Karabila, imam de la mosquée de Saint-Etienne-du-Rouvray

Il prête serment. Il explique que la communauté musulmane de Saint-Etienne a été éprouvée en mars 2012, et en juillet 2016. Il lit des extraits de deux prêches parus à la suite de ces attentats.
Il dit qu’il avait connaissance de l’existence dans la mosquée d’un courant radical, salafiste, il y a une dizaine d’années. Ils avaient pris leurs précautions à l’époque, et avaient envoyé des « courriers recommandés aux jeunes ». Le Président lui demande si Adel Kermiche était un nom connu dans la communauté musulmane, il répond que non : « Les fidèles sont en grande partie des adhérents. Je regardais un peu les registres. Dans mes registres, aucune famille ne s’appelle Kermiche. Même parmi les jeunes. »

Le Président lui demande pourquoi, à son avis, des jeunes religieux musulmans commettent des faits comme ça : « C’est vraiment l’ignorance de sa religion, de la religion des autres, un manque de transmission de valeurs de la part des parents. Je ne comprends pas qu’on veuille que son fils soit le meilleur au foot, et que niveau religion, on laisse faire. Comment un jeune de 18 ans qui vit dans un pays démocratique, qui a un frigo plein, peut partir en Syrie ? ».

Maître Casubolo Ferro l’interroge sur une possible défaillance de l’islam de France à leur égard : « Les imams font beaucoup de choses avec le peu de moyens qu’ils ont, mais ça ne se voit pas. Ces jeunes écoutent leur propre imam, en Arabie Saoudite, en Syrie… Nous ils nous traitent de mécréants, ils nous disent que nous notre islam n’est pas le bon islam. »

On lui demande s’il est vrai que Adel Kermiche, comme il s’en est vanté, donnait effectivement des cours à la mosquée de Saint-Etienne, ce à quoi le témoin répond formellement que c’est faux.

 

Audition du témoin Monseigneur Dominique Lebrun, archevêque de Rouen

Constitué partie civile, il fait une déclaration. Il revient sur l’homélie qu’a prononcé le Pape pour le père Jacques, dans laquelle il a dit « le père Jacques Hamel est un martyr dans la suite de tous les martyrs ». Monseigneur Lebrun explique que cette notion de martyr, pour lui, évoque maintenant la souffrance : « Souvent le christ crucifié est en décors, mais ce n’est pas beau, c’est cruel. Jésus a souffert et il a été crucifié. Jacques Hamel a souffert et ça a duré quelques minutes. Donc j’ai du mal à entendre mes frères et sœurs me dirent que le martyr c’est beau. De plus, je ne supporte quand on parle de martyr pour ceux qui se font exploser. Car un martyr, il choisit la vie, pas la mort. C’est renoncer à répondre à la violence par la violence, précisément, à arrêter cette chaîne. »

Il explique qu’il est lié « aux deux assassins », et que « depuis quelques jours [il est] lié à Yassine, Farid, Jean-Philippe Steven, à leur famille, à leur histoire. (…) Ce lien qui nous unit est un nœud, il y a des nœuds qui sont difficiles à démêler dans ma tête, dans des réflexions où je n’ai pas de solutions. Encore un nœud s’est ajouté : comment un croyant peut-il penser que dieu serait content qu’il tue en son nom ? Ces nœuds se défont petit à petit grâce au père Hamel. Il continuerait à faire ce qu’il avait à faire, chaque jour, à continuer d’aimer. »

Il revient sur la rencontre entre Roselyne Hamel et Madame Kermiche, à laquelle il a assisté, et qui l’a beaucoup ému : « C’était la rencontre de deux humanités, qui a été pour moi une profonde leçon d’évangile, car je crois que dieu s’est risqué dans les limites de l’histoire, et c’est peut-être là que nous sommes attendus, peut-être plus que dans nos prédications ou les prêches des imams. »

Il parle de l’importance du dialogue, notamment avec la communauté musulmane, « car c’est ma profonde foi que dieu est dialogue », même si ce dialogue n’est pas facile. Il explique qu’il a pu poser des questions à Mohamed Karabila, dans le cadre du comité intracommunautaire qui s’est créé à la faveur des attentats.

Le Président lui demande, à lui qui connaît bien la Seine Saint-Denis, quel chemin peut faire qu’un jeune individu arrive à ces extrémités au nom de sa foi : « Il y a certainement un terreau, l’injustice, la pauvreté… mais pas tous. La complexité de la situation géopolitique. Peut-être la faiblesse de ma communauté, notre faiblesse de témoignage. »

On lui demande ensuite ce qu’il attend en tant que partie civile. Il cite une phrase de Jésus : « ‘Si votre justice ne dépasse pas la justice des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux’. Les scribes et les pharisiens, ce sont des spécialistes du droit. Dieu fait homme compte sur cette justice humaine. J’attends cela pour les accusés, pour les victimes, pour notre société, et je pense que ça va m’aider moi-même à aller vers une justice qui dépasse la justice que nous pouvons rendre sur cette terre et à aller plus loin. »

Un assesseur lui demande s’il sait pourquoi les religieuses, victimes directes, n’ont pas souhaité se présenter à l’audience. Il explique qu’elles lui ont dit que « ce n’était pas leur place » : « Je crois que c’est en lien avec leur vocation très profonde, de vouloir être signe du royaume de dieu, du pardon et seulement du pardon. »

Un avocat des parties civiles lui demande de revenir sur les faits de la journée du 26 juillet. Il raconte avoir été conduit à l’Elysée, où le Président de la République François Hollande lui avait dit « Monseigneur, je pense qu’il faudra qu’on ait des paroles responsables » : « Il me vient ce que j’ai médité dans l’avion : ma responsabilité, c’est l’évangile. Je repense à deux phrases de Jésus : « Père pardonne leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » et « On vous a dit d’aimer vos amis, mais moi je vous dis aimez vos ennemis, priez pour vos ennemis ».

 

Audition du témoin Adrien Candiard, islamologue

L’audience se termine avec l’audition d’Adrien Candiard, dominicain français vivant au couvent du Caire et islamologue. Il est interrogé par la Cour sur des précisions quant aux différents courants de l’Islam, la différence entre salafisme et jihadisme. Il fait montre d’une immense érudition.

 

Pour approfondir cette quatrième journée, quelques liens supplémentaires :

 

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