Le terrorisme, et si on en parlait ?

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Le terrorisme, et si on en parlait ?

Rencontre avec une classe de 4ème du collège Gabriel Péri à Aubervilliers.

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 Qu’est-ce que le terrorisme ? Voici la question, que nous avons posée aux élèves de la 4ème C du collège Gabriel Péri d’Aubervilliers. Sacré défi à relever quand on sait qu’il existe deux cent deux définitions du mot.

 

Définir pour comprendre…

Ce défi, les élèves de ce collège REP l’ont relevé avec leur professeur d’Histoire-Géographie. Tant n’est pas de donner une définition exacte que de réfléchir à ce qui caractérise les actes terroristes et d’en construire une, ensemble. Par groupes de deux, ils étudient un attentat et répondent à des questions sur la date, le lieu, les évènements, les victimes, les auteurs et leurs revendications. On est cours d’Histoire-Géographie : « dater »,  « localiser », « identifier », « relever des informations dans un texte », ce sont des compétences du socle commun de connaissances, de compétences et de culture évaluées tout au long du cycle 4. Réfléchir sur le terrorisme s’intègre dans le Parcours citoyen pour ces jeunes citoyens en devenir. Le travail est appliqué dans la classe, on réfléchit, on échange, on discute.

Vient le moment de la reprise et de la synthèse : les treize exemples d’attentats sont nommés, situés et datés sur un planisphère. Ils construisent ensuite une légende en classant ces attentats : les attentats anarchistes et d’extrême-gauche, les attentats d’extrême-droite, ceux liés à une guerre d’indépendance, les attentats djihadistes… Ils réfléchissent aussi à qui est victime d’attentat. Ensemble, ils remarquent que les populations du monde entier sont touchées et ce, depuis la fin du XIXème siècle. Hier comme aujourd’hui, tout le monde peut être victime de la terreur et de la haine que des terroristes commettent au nom d’idées ou de croyances. Les élèves viennent de mettre en lumière la terrible universalité du terrorisme.

Réfléchir pour définir et comprendre, mais aussi pour agir. Que pouvons-nous faire élève, citoyen pour empêcher le terrorisme ? Comment répondre autrement que par la violence ? Comment défendre des idées ou des croyances auxquelles nous tenons ? Un élève, Néri, réinvente l’agora en évoquant un lieu où beaucoup de gens pourraient parler. Ihab surenchérit en disant que l’on pourrait mélanger les idées. Bouyé parle lui, de tolérance, « on se réunit et on tolère la réponse la plus juste. ».

Écouter pour comprendre

Le 23 janvier, c’est par le témoignage de Paul Vitani et de Jean-Claude Parent que les élèves découvrent à nouveau le terrorisme. Tous deux témoignent devant des classes pour la première fois. Le premier est victime de l’attentat qui a eu lieu à Djibouti le 3 février 1976, le second était au Bataclan le 13 novembre 2015. Il y a 44 ans, très loin de nous, il y a 5 ans tout près nous.

Paul raconte la prise d’otages du bus d’enfants de militaires français au matin du 3 février 1976, il a 14 ans, l’âge des élèves à qui il s’adresse. Il a vu impuissant les terroristes braquer le chauffeur qui conduisait le bus dans lequel son petit frère et sa petite sœur sont installés. Il raconte l’attente, les évènements tragiques qui se déroulent à la frontière somalienne, les retrouvailles et surtout le fait que pendant des années, on en parlait pas chez les Vitani, mais nulle part ailleurs non plus. Ce n’est qu’après les attentats de 2015 et la parution du livre de Jean-Luc Riva Les enfants de Loyada que « l’on prend conscience que l’on a soi-même été victime de terrorisme » dit Paul. Avec sa sœur, ils retrouvent les autres victimes et créent l’association les oubliés de Loyada en 2016.

Jean-Claude prend la parole à son tour. Il évoque ce concert au Bataclan où il se rend finalement seul, n’ayant pu trouver de place pour sa fille. l’échange avec un collègue lors de la première partie de la soirée à qui il envoie « Rock’n roll is not dead ! » et qui lui répond « profite ». Il raconte les bruits qu’il prend pour des pétards, le premier terroriste qu’il aperçoit à 6 mètres de lui et les gens qui tombent, la sidération… la sortie, la course dans la rue qui paraît si longue… Ce geste envers cet homme touché au bras à qui il prend le temps de faire un garrot, l’attente dans un appartement, la déposition au Baromètre puis au 36 quai des orfèvres, le retour à la maison… la douleur d’apprendre la mort de la fille d’un très bon ami… le retour dès le lendemain devant le Bataclan puis dès le lundi au travail.

« Un traumatisme comme celui-là, on le voit avec Paul, même 40 ans plus tard personne ne peut l’oublier »

Les deux histoires sont différentes, éloignées dans le temps et dans l’espace, mais elles parlent toutes deux de la même chose. Au-delà de l’universalité du phénomène terroriste, les élèves entendent et interrogent celle du traumatisme.

Sarah demande à Jean-Claude pourquoi il n’a pas eu peur : « : Je n’ai pas eu peur car j’étais sidéré. Là c’était pas un film c’était la vraie vie, je ne m’y attendais pas du tout, mon esprit était ailleurs. Je me disais : c’est inéducable tu vas mourir : j’étais ok avec ça, je n’avais pas peur de la mort mais peur de la souffrance». Paul renchérit en évoquant le moment où les terroristes armés de kalachnikovs montent dans le bus des petits : « Moi aussi je me suis retrouvé dans une sorte de sidération. Après ’ai plusieurs fois demandé « mais qu’est-ce qu’il s’est passé ? » j’avais besoin qu’on me dise « rien du tout ». On refuse la vérité. ».

Moriba demande à Paul s’il s’est senti impuissant face à la prise d’otages. Paul répond que oui « on se dit toujours qu’on aurait pu faire quelque chose ». Il se sent coupable d’avoir en tant que grand été chercher quelques minutes avant l’arrivée des terroristes. un petit, Franck, qui était caché derrière les poubelles sans doute pour faire l’école buissonnière, pour qu’il monte dans le bus. Jean-Claude leur parle aussi de la culpabilité qu’il ressent : « La première chose était un sentiment de honte,  une honte d’être vivant, de ne pas avoir pu en faire plus pour sauver les gens. La culpabilité d’être vivant. ».

Paul leur dit « Aujourd’hui, devant vous, je vous parle facilement. Avant 2016, pour raconter mon histoire, pour raconter ce que je viens de vous dire, il me fallait 2 heures. Ça a été pour moi extrêmement violent de voir mon frère et ma sœur être pris en otage. » Jean-Claude évoque les nuits difficiles, les images qui reviennent et conclut : « un traumatisme comme celui-là, on le voit avec Paul, même 40 ans plus tard personne ne peut l’oublier. ».

L’après

 Les élèves sont extrêmement attentifs, posent beaucoup de questions et demandent des détails sur l’après et s’inquiètent de leur famille, interrogent Paul sur son frère, son père militaire à Djibouti alors que sa famille est rentrée en France, demandent à Jean-Claude s’il parle de l’attentat avec sa fille et comment elle réagit. La question de retourner sur les lieux est aussi très importante pour eux tous. Ils sont deux à demander à Paul s’ils est déjà retourné à Djibouti et s’il en a envie. Non, pas encore, mais il le souhaite notamment pour inaugurer une plaque commémorative à l’ambassade de France. Moriba lui demande s’il se souvient un peu de la langue «je me souviens uniquement des gros mots ! », ce qui fait éclater de rire tout le monde. Fouley veut savoir si Jean-Claude est retourné à un concert : « Le samedi suivant l’attentat, mais je n’étais pas bien du tout ». Bouyé insiste « vous n’avez pas eu peur qu’il y ait un autre terroriste ? » « Ma vie est comme ça, j’ai toujours aimé les concerts. J’ai toujours dit que si j’étais présent c’était le hasard. Eux non, ils avaient planifié tout ça, mais moi c’était le hasard. ».

« Convaincre plutôt que vaincre »

Quelles réponses donner au terrorisme ? Les élèves reprennent cette réflexion avec les témoins. Amir demande à Paul s’il ressent de la haine : « Aujourd’hui la plupart des assaillants sont morts ça ne sert à rien d’avoir de la haine mais j’en veux à ceux qui s’en sont pris à des enfants ». Jean-Claude rebondit : « Sachez que j’ai pas de haine par rapport à ce qu’il s’est passé, par contre j’ai une question : pourquoi ont-ils fait ça ? Et j’attends une réponse que je n’aurai jamais ».

Paul Vitani répond aux questions d’Amir en toute fin de rencontre.

Tous deux parlent de l’importance de parler quand on le peut et particulièrement avec d’autres victimes car « même si on n’en parle pas, on se comprend facilement » dit Paul. Échanger avec les élèves aussi. Jean-Claude insiste sur le fait qu’il ne s’exprime pas devant les médias et préfèrent échanger avec eux. Et cela se ressent : une complicité immédiate et une bienveillance se sont tout de suite installées entre les élèves et eux deux.

Jean-Claude Parent, Havin et Soryana en pleine discussion.

Jean-Claude revient sur quelque chose d’essentiel pour lui : « Personne ne m’arrêtera de vivre. je dois continuer ma vie, personne ne pouvait m’interdire ça. C’est ma vie, je la continue. ». À plusieurs voix, la classe, Paul et Jean-Claude cherchent un mot de la fin. Paul propose « Il vaut mieux convaincre que vaincre et essayer de comprendre les autres. De connaitre leurs histoires, de savoir pourquoi ils agissent. Cela permet d’avoir des idées plus modérées et d’accepter parfois que les autres aient des idées différentes. Ce qui est important : le meilleur moyen de convaincre, c’est de discuter d’échanger de débattre. ».

Mais laissons le mot de la fin à Coline : « Comprendre pour s’entendre ».

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Merci

À Jean-Claude Parent et Paul Vitani pour leur belle complicité lors de ce premier témoignage

Aux élèves de la 4ème C pour leur dynamisme, leur intérêt et leur concentration

À Hugo Aloisi, leur professeur d’Histoire-Géographie

À Nicolas Cloarec, leur professeur principal et à Laura Nchouwar, leur professeure principale de l’année précédente

À Madame Stéphant, Principale adjointe et Monsieur Dillenschneider, Principal

À Théo Laucoin

À notre partenaire, le Ministère de l’Éducation nationale et de la jeunesse.

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