Et si on écoutait les élèves du lycée Hélène Boucher ?

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C’est au lycée Hélène Boucher de Paris que Lola Salines a été scolarisée et c’est avec son père, dix ans après les attentats du 13 novembre 2015, que nous y sommes retournés les 19 et 26 novembre 2025 : nous avons travaillé avec les lycéens de l’option « Droit et Grands Enjeux du Monde Contemporain » et de leur professeure de Sciences Economique et Sociale, Laure Doussot.

Le monde contemporain c’est aussi celui des procès : celui d’un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, ou encore celui d’une multinationale, les cimenteries Lafarge. Dans son intervention, pour la première nous nous sommes intéressés à la question de l’argent et du terrorisme, à la moralité des flux financiers mais aussi à la place accordée aux victimes lors de ces deux procès.

D’une part, des flux d’argent concernent l’entreprise Lafarge mise en examen et jugée l’an dernier par le tribunal correctionnel pour avoir financé, en connaissance de cause, des groupes terroristes en Syrie et pour ne pas avoir respecté les sanctions financières internationales décidées par l’ONU. Lafarge a également été accusée d’avoir contribué au financement d’organisations terroristes impliquées dans des attentats.

D’autres part, des flux d’argent sont également au centre du procès portant le financement versé à un candidat lors de l’élection présidentielle en France en 2005, par des Libyens reconnus par la justice française comme terroristes et responsables de l’attentat du 19 septembre 1989 contre le DC10.

Dans le cadre du procès Lafarge, Georges Salines, a porté la voix de l’AfVT et des victimes en déposant à la barre du tribunal correctionnel de Clichy le 10 décembre, aux côtés de Gaëlle Messager et de Philippe Duperron.

La rencontre en classe, le 26 novembre, fut l’occasion pour les élèves d’échanger avec Georges Salines et d’aborder aussi son engagement dans la justice restaurative. Ils ont également eu l’opportunité de rencontrer Danièle Klein, administratrice de l’AfVT, qui a perdu son frère lors de l’attentat du DC10. Danièle est membre des « filles du DC10 », ces femmes victimes du terrorisme et actrices du procès du financement libyen de la campagne de Nicolas Sarkozy, un procès aux dimensions historiques.

Les élèves ont reçu les témoignages de Danièle et Georges avec enthousiasmes, comme le démontrent ces podcasts qu’ils ont produits :

Les podcasts :

1. Le procès Lafarge : un procès inédit

Ce podcast introduit l’affaire Lafarge en présentant le contexte dans lequel prennent place les faits, les prévenus, les chefs d’accusation. Il montre en quoi le procès Lafarge est historique et inédit, notamment parce qu’il interroge la responsabilité des entreprises et des personnes morales, dans un contexte de conflits armés et face au terrorisme. Jusqu’où peuvent-elles aller pour « préserver leurs intérêts économiques, lorsque ces choix s’inscrivent dans un contexte de terrorisme » ? Ou comme l’a dit Gaelle Messager, victime des attentats du 13 novembre, lors de sa déposition au procès : « comment des choix faits dans des bureaux se sont transformés en balles et en vies irrémédiablement brisées ? » C’est la première fois que la justice interroge la responsabilité pénale d’une multinationale face aux crimes les plus graves du droit international. Un réel tournant dans l’histoire de la justice.

2. Les non-dits du procès Lafarge

Le procès Lafarge pour financement d’activités terroristes laisse en suspens un certain nombre de questions : celle de la complicité de crime contre l’Humanité et la mise en danger des salariés syriens restés sur place jusqu’à l’attaque de l’usine par les membres de DAESH. Car « en clôturant le volet financement, elle a ouvert la voie à un possible deuxième procès sur la complicité de crime contre l’Humanité. » Le parquet a également décidé de mettre de côté la « mise en danger de la vie d’autrui » en raison du droit français qui ne pourrait s’appliquer aux anciens salariés syriens. « Au lieu d’examiner comment l’entreprise a mis en danger ses salariés, le procès se recentre sur des questions techniques : finances, décisions internes, organisation. » Juridiquement, les salariés syriens ne deviennent pas des victimes. En effet, « si elle a pu trouver à s’exprimer dans les témoignages, la souffrance des salariés syriens s’est vue invisibilisée dans le droit. » Ce podcast s’intéresse à ces deux volets de l’affaire.

 

 

3.L’affaire Lafarge : le procès de la cupidité

L’étude du procès Lafarge, des faits reprochés et des prévenus, a conduit les élèves à soulever une question centrale : comment en est-on arrivé là ? En mettant en perspective les déclarations entendues à l’audience et les éléments du dossier, et par ce qui apparaît au cœur des mécanismes mis en lumière par le procès, il en ressort que la recherche du profit coûte que coûte par les anciens dirigeants de la multinationale pose « la vie humaine comme un simple paramètre économique. »

À partir de leurs observations lors de l’audience à laquelle ils ont assisté, les lycéens ont ainsi

 conçu une interview fictive dans laquelle ils endossent des rôles de spécialistes. Cet exercice leur a permis de croiser analyse juridique, réflexion éthique et regard critique sur les responsabilités économiques et politiques mises en cause.

 

4.Justice restaurative et terrorisme : une possibilité ?

En dialoguant avec Georges Salines, les élèves ont pu découvrir les principes de la justice restaurative, ce qu’elle peut apporter aux victimes et quel rôle elle peut jouer dans la prévention du terrorisme. Cette approche consiste à « rechercher un apaisement entre des personnes impliquées dans un conflit » tout en mettant « au centre les besoins de la victime et la responsabilisation des auteurs. » C’est tout l’intérêt qu’elle représente pour Georges Salines, qui souhaite avec cette approche comprendre et prévenir la violence. Les

lycéens rappellent que c’est pour lui une façon d’adoucir son deuil et « de ne pas rester au statut de victime. »

 

5.Terrorisme et corruption ou « la peste ET le choléra »

Le 25 septembre 2025, l’ancien président Nicolas Sarkozy a été condamné pour association de malfaiteurs. Ce procès a rappelé que les actes illicites des plus hauts responsables de l’État peuvent entraîner de graves conséquences politiques et institutionnelles et « altérer le lien de confiance avec les citoyens. » Il a également mis en lumière que la corruption et le terrorisme peuvent être entremêlés, ce que Danièle Klein résume en détournant une célèbre expression, « la peste ET le choléra ». Danièle souligne que pour les victimes, c’est la première fois qu’elles se retrouvent devant le Parquet National Financier : « On a l’habitude de se retrouver devant le PNAT mais c’est la première fois devant le PNF, le Parquet National financier. C’est tout à fait historique. » Cette relation, entre corruption et terrorisme, que le tribunal a déclaré être « à l’origine d’un préjudice moral gravissime pour les victimes. »

6. »On a cru que c’était une blague » : la réaction des victimes au traitement médiatique de l’affaire N. Sarkozy

Lors de la rencontre avec Danièle Klein, les élèves du lycée Hélène Boucher ont constaté le ressenti et la colère des victimes du DC10 face au traitement médiatique dont a fait l’objet l’ancien président de la République, suite à l’annonce du verdict. Ce podcast centre son analyse sur les victimes pour saisir les ressorts de cette colère et de cette indignation. Il met en lumière la manière dont certains médias ont contribué à l’invisibilisation des victimes, en se centrant sur les réactions d’un ancien président, dont les paroles à l’issue du procès remettent en question la justice républicaine et l’État de droit. Lors de la rencontre au lycée Hélène Boucher, Danièle Klein a parlé au nom des « filles du DC10 » et de toutes les victimes de l’attentat en répétant : « on le vit véritablement comme une injure à notre encontre et une injure à nos morts ».

 

photo Ava du Parc pour Libération

 

7.La force des femmes face à la justice

Durant le suivi des affaires Lafarge et du financement libyen, les élèves ont mis en lumière un point commun majeur : le rôle central des femmes. Face à ces prévenus, hommes de pouvoir,  les « filles du DC10 » se sont imposées en tant que parties civiles pour défendre une justice basée les faits et donner toute leur place aux victimes, comme Danièle le déclare : « Nous portions vraiment quelque chose d’indispensable sur nos épaules : rappeler ce que nous représentions, à savoir des citoyennes. » Leur travail et engagement de longue haleine leurs ont finalement permis de voir leur constitution en tant que parties civiles acceptée à l’issue de procès.

En véritables actrices de procès historiques, « les filles du DC10 » et les juristes du procès Lafarge se rapprochent par leur travail acharné et leur « quête de vérité et leur volonté de faire évoluer nos sociétés vers plus de justice, de probité, de responsabilité des puissants. »

 

8.Notre 13 novembre : des adolescents racontent leur 13 novembre

Au cours des échanges avec les membres de l’Association française des Victimes de Terrorisme, les jeunes lycéens et lycéennes ont pris la parole pour raconter la manière dont ils ont vécu le soir du 13 novembre 2015. Inspirés par ces échanges, ils ouvrent à leur tour un espace de parole et de mémoire à travers ce podcast. Ils y évoquent l’incompréhension, la peur et la tristesse ressenties face à leurs parents bouleversés qui n’ont pas toujours trouvé le temps et les mots pour leur expliquer. Lola raconte : « En tant qu’enfant, quand on voit que les adultes, qui sont nos piliers, ont peur et ne savent pas comment réagir, on se dit : si eux ont peur, comment on fait, nous, les enfants ? ». Yanis, lui, raconte qu’il s’est « réveillé le lendemain matin des attentats sans savoir ce qu’il s’était passé », avant de comprendre que ses parents « ont failli se rendre au concert » ce soir-là.

Ces élèves étaient âgés de sept ou huit ans à l’époque, ils ont vu leur ville et leurs quartiers durablement marqués. Dix ans après, une trace indélébile reste chez ces adolescents : les souvenirs d’une sidération, de l’incapacité de réagir et parfois d’une absence de mots pour expliquer ce qu’ils ont vécu et ressenti.

Lien d’accès aux podcasts :

Audioblog – Financement et terrorisme : les puissants face à la justice

 

MERCI

À nos deux témoins, Danièle Klein et Georges Salines,

Aux élèves de Terminales, option DGEMC, du lycée Hélène-Boucher,

À leurs professeurs de Sciences Economiques et Sociales, Laure Doussot,

À la proviseure, madame Virginie Schachtel,

À nos partenaires,

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A propos de l’AFVT

La vocation de l’Association française des Victimes du Terrorisme est d’agir au plus près des victimes du terrorisme pour accompagner leur travail de guérison, de reconnaissance, de vérité, de deuil et de mémoire tout en soutenant la lutte contre la banalisation de la violence et la barbarie.


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