Ecouter, s’écouter, valoriser, encourager au lycée Gallieni de Toulouse

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Contexte pédagogique 

Le lycée Gallieni de Toulouse est d’une résilience remarquable et il a réussi le pari de reconstruire son image : à feu et à sang en janvier-février 2018, c’est en 2019 un établissement où l’on s’écoute, où l’on se parle, où l’on est patient, où l’on s’exprime par les mots, par la danse, par la poésie ; on n’a pas peur de regarder en face les questions douloureuses du handicap, de l’exclusion, du racisme, du terrorisme, des difficultés scolaires ; et surtout chaque élève est encouragé, et ceux qui ailleurs seraient au mieux muets au fond de la classe sont sollicités, attendus, entendus. Pour notre part, nous avons passé avec les élèves et les équipes des moments de très grande qualité : tout était vrai, personne ne se forçait et chacun donnait le meilleur de lui-même.

 

Dix phrases pour écrire et se parler

Nous sommes intervenus dans le parcours éducatif pour les classes de Seconde animé par des ateliers créatifs et culturels : des séances de deux heures offrent aux lycéens de Seconde une ouverture sociale et culturelle durant lesquelles ils dialoguent avec des associations, écrivent, dessinent, dansent.

Les élèves accueilleront  Catherine Bertrand, « survivante » du Bataclan, et Hugues d’Amécourt  , survivant des attaques de Bombay, en leur présentant des productions artistiques. En attendant, en mars, nous leur donnons une liste de dix phrases, soit écrites par Catherine dans Chroniques d’une survivante, soit prononcées par Hugues :

  • Comment j’ai fait pour récupérer un boulet pareil ?
  • Une vraie balle avec du vrai sang et de la vraie terreur
  • Je vais me réveiller de cet horrible cauchemar
  • La réalité, c’est que les gens tombaient comme des dominos
  • Ma femme a tout vécu sur le canapé à Paris
  • Je suis fan du PSG mais le Parc des Princes, c’est devenu compliqué !
  • Vous voyez mieux, vous entendez mieux, vous voyez au-dessus
  • Il y a toujours un décalage, un isolement, une incompréhension
  • Je jonglais avec mes cœurs et mes boulets, mais le tout s’équilibrait bien…
  • Pourquoi j’ai l’impression de ne pas être normale ?

Et voici un texte :

 

Et en voici un autre :

En mai, nous revenons et ils nous font entendre une musique sur laquelle ils écriront, en atelier d’écriture avec Jodie Lindemann, CPE, un slam qui fera entendre dix voix : ils ont en effet créé dix « profils » d’élèves qui pour différents prétextes sont exclus (pour homosexualité, pour pauvreté, …) et le clip confectionné en atelier d’Arts appliqués avec Emma s’appellera « Vivre ensemble ».

 

Chanter, danser et lire : la vie !

Le 16 Mai 2019, pour accueillir Catherine et Hugues et leur témoigner un sincère soutien, les élèves seconde professionnelle du lycée Galliéni de Toulouse projettent à l’attention de Catherine et Hugues leur clip vidéo de slam à plusieurs voix qui se termine par :

 

Nous sommes

La musique du Bataclan

La hauteur des deux tours

Ou Strasbourg à Noël

La Nouvelle-Zélande

La rencontre du Stade de France

Trèbes, Toulouse ou Montauban

Charlie-Hebdo Barcelone ou tant d’autres

 

La barbarie ne doit pas être une réponse à la différence,

Nous devons vivre ensemble,

Respect fraternité mixité égalité !

 

Ils nous offrent ensuite une chorégraphie qu’ils ont préparée avec Louis, un AED : et sans parole cette fois, nous lisons dans les gestes des trois danseurs la vie et la mort, la blessure, la terreur et l’espoir. Nous en sommes très émus et reconnaissants.

 

 

C’est ensuite au tour d’Hugues d’Amécourt et de Catherine Bertrand de prendre la parole pour partager avec les élèves leur expérience et les réflexions qu’elle leur inspire.

Hugues d’Amécourt : Le besoin de partager

Hugues d’Amécourt entame son récit de l’attaque dans l’hôtel des « occidentaux » à Bombay, où, fraîchement arrivé pour prendre un haut poste dans une entreprise française, il dînait :

« Vous basculez dans une autre dimension, la chimie fait que votre corps sécrète de l’adrénaline et d’autres substances, qui font que votre corps et votre esprit se désolidarisent. Le serveur qui me s’apprêtait à me servir n’a pas eu le temps de comprendre que ce que nous entendions était des rafales de balles et s’est affaissé sur ma table. Pour moi, ça a été différent car j’ai eu le réflexe de balancer le livre que j’avais dans les mains, ce qui a détourné le regard de l’un des terroristes. » A ce moment-là, Hugues se dit :

« A priori, ça va le faire ! ».

Il court, s’échappe, puis entre dans l’hôtel et finit par se réfugier dans la bagage-room. Il va y rester de 21h40 à 11h le lendemain matin. « On a été attaqué 3 à 4 fois dans la nuit. La coupole de l’hôtel était en feu. On va mourir comment ? Balles, feu, écrasés ? Pour moi, ce n’était pas ce soir-là, cette nuit-là. Et je ne me suis pas posé ces questions ! On va agir ! » C’est peut-être cette force optimiste de vivre qui lui a sauvé la vie ce soir-là.

Comment vit-on dix ans après ? Il parle alors de trois phases par lesquelles il est passé : « 1) Le super-héros : je suis vivant et je vais bien. Quelque part, c’est mon quart d’heure de gloire. 2) Le tunnel : Rien. Jusqu’ici tout va bien, ma vie recommence. 3) Le stress post-traumatique. « De 2010 à 2013, j’ai géré le truc. J’étais dans le déni. Mais, quelque chose avait changé… Sont arrivés les attentats en Europe : le Thalys, Charlie-Hebdo, le 13 novembre… » : Hugues, des années plus tard, parce que les attentats l’avaient suivi jusqu’en France, a « accepté » d’être une victime, et d’aller à une consultation à l’hôpital qui reconnaîtrait et apaiserait son syndrome post-traumatique.

Il explique aussi pourquoi il est heureux de témoigner :

« J’ai ressenti ce besoin de partage. Les témoignages sont importants, car vous nous offrez la confiance et la maturité d’écouter. Je suis intéressé par les échanges, cela me fait du bien. En le faisant pour vous, je le fais aussi pour moi.

Partager, c’est exprimer notre amour de la vie. Car la vie est belle ! »

Un élève pose alors cette question « A quel moment vous dîtes-vous : c’est fini ? »

Hugues répond : « A 3h du matin, mon téléphone n’a presque plus de batterie, je dis adieu à ma femme à qui je promets que je lui envoie un SMS toutes les 30 minutes. Inconscient que j’étais de ne pas pouvoir imaginer son anxiété à la 29ème minute ! »

 

Catherine Bertrand : Dessiner et écrire pour se reconstruire

« Ça va être à moi » : c’est ainsi que Catherine entame son témoignage. Il est difficile pour une victime d’écouter le témoignage d’une autre victime. C’est la première fois que Catherine entend le récit de Hugues. « Je découvre l’histoire d’Hugues. C’est extrêmement bouleversant. On a quelque chose de commun. Je suis aussi extrêmement contente d’être là.

J’étais au Bataclan. Je suis une rockeuse. J’adore la musique. Je ne connaissais pas le groupe. J’avais l’habitude d’aller au Bataclan. J’avais mes petites places fétiches. Mais ce soir-là, elles étaient toutes prises, et je suis allée au balcon. On était assis, vue sur la scène et la fosse.

Le concert commence, tout va bien. Derrière moi, des femmes avec un enfant qui avait un casque sur les oreilles. Soudain, des pétards ! Je me dis qui fait cette mauvaise blague ? Mon ami me dit que c’est un enregistrement, cela fait partie du son du concert.

On a eu beaucoup de mal à réaliser. On a refusé d’accepter la réalité.

Les pétards commencèrent à être longs. Mon cerveau n’a pas accepté de voir les gens tomber dans la fosse et ne les a pas vus tomber. » Catherine parle ensuite des réactions que peut avoir l’être humain face à un tel drame : « ma psychiatre m’a dit qu’il y avait en général trois réactions possibles : la fuite, la lutte ou la prostration. J’ai été dans la dernière. Et je ne comprenais pas la gravité de la situation : tandis que je sortais par l’escalier de secours, je me demandais comment je pourrais ensuite retourner dans la salle du Bataclan ! Cela dit, il y avait des gens qui descendaient et d’autres qui remontaient dans la salle…  Car cela tirait aussi sur ceux qui étaient dans la rue en bas ! cela tirait sur ceux qui étaient dans la salle, cela tirait partout !

A l’extérieur de la salle, j’ai demandé à un policier de m’expliquer, de me protéger : il était hagard, incapable de me répondre ! Je suis montée dans un taxi, j’étais dans l’euphorie car

J’étais vivante. »

Quelques jours après, Catherine se rend à l’hôpital, elle ressent de la culpabilité par rapport à son travail. Elle explique que le cerveau est un muscle qui peut être blessé. Cette expérience de la mort l’a changée : « Je suis devenue tolérante. Je ne critique plus. Je ne juge plus. Il faut faire preuve de bienveillance. Les traumatismes, ça concerne tout le monde. La souffrance, il ne faut pas la garder en soi, il faut en faire quelque chose. J’ai envie de partager avec vous, de transmettre des valeurs. Je me fiche du regard des autres.

Ce qui m’a sauvé, c’est mon livre

Un jour j’ai eu un sursaut : j’ai décidé de me sentir libre et en vie.  J’ai commencé à dessiner en liberté : tant pis si ce que je faisais ne plaisait pas aux autres, car c’est ce que, moi, j’avais envie de faire. L’art, l’expression artistique, l’expression et l’affirmation de soi, le devoir de vivre « sa vie », et pas celle des autres, voilà la leçon que j’ai apprise dans cette tragédie. Faites comme moi – je vous encourage, vous les jeunes, à vous sentir libres de faire ce qu’il vous plaît de faire – et de croire en vous. Soyez le plus possible investis dans votre vie et votre existence, car personne d’autre n’ira vous offrir le regard sur vous-mêmes qui vous correspond le mieux. Aimez-vous, apprenez que l’amour est humain – je suis devenue humaine. L’humain est la seule chose qui compte ».

Dessin de Catherine pour les élèves du lycée Gallieni

 

La parole est aux élèves

 

  • C’est dur aujourd’hui d’en parler ?

Catherine : à l’époque, oui. Avec le temps, les gens posent moins de questions. Aujourd’hui, il y a cette envie de transmettre, partager avec qui veut bien m’écouter. Les questions, même maladroites, sont humaines.

Hugues : C’est à la fois dur et intense. C’est toujours intense. On est dans une situation de mise à nu de son âme.

  • Qu’est-ce qui vous rappelle les attentats ?

Hugues : Tout. Il y a cette mécanique de la violence partout.

  • Comment vous perçoivent vos proches ? Ils ont peur de vous en parler ?

Hugues :  Ils ne m’en parlent pas. Ils me voient d’une façon neutre. Ils minimisent les choses. J’ai un ami pilote qui a connu l’Afghanistan ; lui, comprend, il comprend tout.

Catherine : Mon premier réflexe a été de m’appuyer sur mes amis. Ils étaient là. Avant, j’étais une petite chose à protéger. Aujourd’hui, je suis forte, ils respectent une certaine distance.

  • Professionnellement, vos vies ont-elles changé ?

Catherine : totalement. Mes parents m’avaient empêchée de suivre des études artistiques. Après le Bataclan, le dessin et l’expression artistique sont devenus ma vie, ma passion et mon métier : je fais des formations à des élèves qui veulent travailler dans le graphisme. Je prépare un deuxième livre.

Hugues : je suis dans la même entreprise depuis 25 ans, et j’évolue : en 2010, je suis élu du personnel car j’ai le sens du collectif. J’ai repris des études et obtenu un Master2 à Dauphine que je compte bien utiliser !

 

 

Merci

A Kaïna, Mama, Fanta, Farid, Mayron, et tous leurs camarades,

A Fabrice Pinteau, Proviseur

A Mireille Pene, Proviseure adjointe

A Jodie Lindemann, C.P.E.

A Louis Roustan, et à Emma, A.E.D.

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