
Ce projet collaboratif a engagé une classe de seconde du lycée Camille Claudel de Palaiseau. Marianne Le Fustec, CPE et coordinatrice du projet a fédéré autour d’elle, Cédric Dorville, professeur documentaliste ; Xavier Michel, professeur d’histoire et géographie, François Truffer, professeur de Français. La classe a étudié le récit d’Emmanuel Carrère en Français et a visionné les huit épisodes de la série Des vivants réalisé par Jean Xavier De Lestrade (2025).
Ce travail collectif met en lumière des témoignages forts sur l’expérience du terrorisme et ses conséquences. À travers les récits de Stéphane Toutlouyan et Marie Hourcastagnou, survivants des attentats du Bataclan, se dessine une réflexion profonde sur la violence vécue, la manière d’y survivre et le rôle de la justice et du collectif dans la reconstruction. Ces paroles montrent que, face à l’extrême, l’humain oscille entre sidération, instinct de survie et volonté de comprendre.
L’irruption de la violence : de l’incompréhension au basculement dans la réalité brutale
Lors des attentats, la violence surgit de manière brutale, souvent difficile à identifier immédiatement. Stéphane Toutlouyan raconte qu’au début, « on entend des bruits de pétards et je demande au couple devant moi ce qu’il se passe. » De la même manière, Marie Hourcastagnou explique également que « l’on associe ces bruits d’abord à des pétards », soulignant l’incompréhension face à la situation et le décalage entre la réalité et ce que l’on croit percevoir.
Peu à peu, la situation devient plus claire, mais aussi plus inquiétante. Stéphane décrit que « la lumière se rallume rapidement et on sent une odeur de poudre et tout ça se passe en dessous de nous », « Je prends mes affaires et dans ma tête, la situation commence à atteindre le cerveau » marquant le passage à une prise de conscience progressive. Pour Marie, « la panique se propage presque au ralenti et donc on ne comprend pas ce qui se passe. » Cette évolution est caractéristique des situations de crise, où l’esprit met du temps à intégrer la réalité.
Face au danger, les individus doivent prendre des décisions rapides. Stéphane explique ainsi qu’il choisit de ne pas emprunter un escalier, estimant que « [il risquait] de [se] retrouver face à des gens qui tirent à l’arme automatique ». Ces choix, faits dans l’urgence, illustrent l’instinct de survie dans de telles circonstances. Au contraire, Marie explique que « notre reflexe de couple, est de se dit qu’on va mourir et donc on se dit qu’on s’aime et on s’embrasse. »
Survivre : entre instinct, stratégies et solidarité
Dans un contexte extrême, les réactions humaines oscillent entre instinct et adaptation. Marie Hourcastagnou décrit un réflexe immédiat lorsqu’elle explique que « notre premier réflexe c’est de se cacher entre deux rangées de sièges », montrant une volonté instinctive de se protéger. Marie se persuade qu’il ne va rien lui arriver quand les terroristes lui annoncent « si vous faites ce que l’on vous dit, il ne vous arrivera rien. Je suis fortement optimiste donc j’y crois et je m’attache à mon sac à main comme une bouée protectrice ». Cette capacité d’adaptation rapide est essentielle pour survivre.
Les liens humains jouent également un rôle fondamental. Stéphane évoque un moment marquant où, durant la prise d’otage, « David [lui] prend la main et [lui] dit : ça va bien se passer », illustrant l’importance du soutien mutuel dans une situation de détresse. Même si lui-même doute de cette affirmation, ce geste témoigne d’une solidarité essentielle.
Marie souligne aussi que « l’humain déploie des trésors d’instinct de survie et d’humanité », insistant sur la capacité des individus à agir collectivement pour augmenter leurs chances de survie. Cette dimension collective est renforcée par l’idée que « de l’action de chacun dépendait la survie de l’autre, il y a eu comme un pacte secret établi tacitement entre nous, les otages, et on va tout faire pour s’en sortir ensemble », ce qui crée une forme de responsabilité partagée.
Une expérience irréelle : entre sidération et mécanismes de défense
Face à une situation extrême, l’esprit développe des mécanismes de défense pour supporter la réalité. Stéphane explique qu’il se demandait « si ce qu’[il était] en train de vivre était la réalité », traduisant une forme de dissociation. Il évoque également le fait de regarder la scène « un peu d’au-dessus », comme s’il était extérieur à lui-même.
Marie décrit un phénomène similaire lorsqu’elle explique qu’à un moment elle « se dédouble », percevant la situation comme irréelle et que son cerveau court circuite les évènements de cette soirée « ça ne sert à rien de se rappeler de certains faits et donc, à un moment, mon cerveau n’a pas fonctionné, enregistré les évènements. » Ce mécanisme permet de mettre à distance la violence vécue et de continuer à agir malgré la peur.
Ces réactions montrent que, face à l’extrême, le cerveau cherche à se protéger en modifiant la perception de la réalité. Elles illustrent aussi la complexité des expériences vécues par les victimes, qui oscillent entre lucidité et détachement.
Après l’attentat : séquelles, adaptation et accompagnement
Les conséquences des attentats ne s’arrêtent pas à l’événement lui-même. Elles se prolongent dans le temps, sous forme de séquelles psychologiques et de changements dans le quotidien. Interrogée par Enzo sur les effets à long terme, Marie Hourcastagnou affirme qu’elle n’a pas de séquelles, se définissant comme « une pro du déni », tout en reconnaissant que sa situation est liée au fait qu’elle s’est sortie vivante de la salle de spectacle : « franchement non je n’ai pas de séquelle mais encore une fois on s’en est sorti, j’aurais perdu quelqu’un je ferais moins la maligne et par respect pour les gens qui ont vécu ça je ne peux pas rester dans la douleur. »
Stéphane nuance cette vision en expliquant que « Les séquelles après on les a tous vécus, comprendre qu’on n’est pas visé pour notre personne mais pour ce qu’on représente a été important. Je me rappelle que c’était compliqué de prendre le RER car j’y voyais des gens qui ressemblaient aux terroristes, j’avais du mal à voir les voitures ralentir près de moi dans la rue. Après ça s’atténue, ça dépend aussi de son entourage. Mais, dès qu’il y a un attentat quelque part dans le monde, on est vraiment concerné et touché. Je suis allé en concert trois semaines après le 13 novembre, très vite me disant que sinon je n’y arriverai pas. En général je vais mieux mais il peut y avoir des résurgences ».
L’accompagnement psychologique apparaît comme un élément clé de la reconstruction. Interrogée par Adèle, Marie explique qu’elle voit régulièrement une psychologue et qu’elle « ne pense pas pouvoir vivre sans elle ». Stéphane, de son côté, évoque un suivi plus ponctuel, soulignant l’importance de trouver un professionnel adapté.
Justice, société et regard sur l’autre
Les attentats soulèvent également des questions sur le rapport à l’autre et à la société. Interrogé par Alia sur une éventuelle haine envers les musulmans, Stéphane insiste sur le fait qu’il ne fait « pas d’amalgame », considérant que les terroristes ont avant tout « une visée politique ». Cette distinction est essentielle pour éviter les généralisations.
Marie complète cette réflexion en affirmant que leur objectif est de « lutter contre tout intégrisme, c’est dans notre ADN de lutter contre le racisme », inscrivant leur démarche de témoigner dans les établissements scolaires, dans une volonté plus large de défense des valeurs républicaines et de lutte pour des valeurs humaines.
Interrogé par Raphaël, Stéphane reconnaît que son regard a changé sur le rapport à la violence, notamment face au « terrorisme aveugle ». Marie, quant à elle, explique que la violence, notamment au cinéma, est devenue plus difficile à supporter, tout en soulignant qu’elle « ne sera jamais une solution ».
Le collectif et la transmission : donner du sens à l’expérience
Enfin, les témoignages mettent en avant l’importance du collectif et de la transmission. Après les attentats, des liens forts se créent entre les survivants. Stéphane explique qu’il a ressenti le besoin de « confronter des souvenirs avec ceux qui avaient vécu la même chose », ce qui a permis de créer « des liens indescriptibles qui nous lient, au Bataclan mais aussi au procès ».
Cette expérience partagée devient une ressource pour se reconstruire, mais aussi pour transmettre. Les survivants s’engagent dans des démarches de sensibilisation, afin de partager leur expérience et de contribuer à une mémoire collective.
Quand Lonie demande à Marie comment cela s’est passé avec vos filles ? Elle répond : Pour Ninna on a été oblige de lui en parler de manière très schématique et simplifié. Le lundi quand elle est allée à l’école on lui a dit ton papa avait fait la guerre. Il y avait des méchants, on était en danger et a police nous a délivré et elle à pas trop voulu entendre que d’autres personnes n’avaient pas eu cette chance. Elle a réalisé cela et elle un peu perdu son innocence. Pour Zoé, la prise de conscience a eu lieu un peu plus tard, parfois elle ne comprenait pas trop quand on n’en parlait pas plus.
Malgré la violence vécue, Stéphane souligne une forme d’optimisme, affirmant que « cet évènement, nous on s’estime chanceux parce qu’on est encore là ». Cette capacité à trouver du sens et à transformer l’expérience en engagement montre la résilience des individus face à l’épreuve. Au-delà de la violence, ces récits rappellent la capacité des individus à s’adapter, à comprendre et à reconstruire du sens, même dans les situations les plus extrêmes. Les témoignages de Stéphane Toutlouyan et Marie Hourcastagnou montrent que l’expérience ne s’arrête pas à l’événement, mais qu’elle s’inscrit dans le temps.
MERCI
À nos deux témoins, Marie HOURCASTAGNOU et Stéphane TOUTLOUYAN
A la classe de seconde du Lycée Camille Claudel à Palaiseau, à la CPE Marianne Le Fustec, Aude Rougier-Canniccioni, proviseure du lycée, Cédric Dorville, professeur documentaliste, Xavier Michel, professeur d’Histoire-Géographie, HGGSP et ateliers Sc. Po, François Truffer, professeur de lettres, de théâtre et référent culture.
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