
Photo de Jan Schmidt-Whitley
Par Marie-Ghislaine BATHEAS MOLLOMB et Murielle DASSONVILLE
Rester en vie, se soigner, se réparer pour avancer, malgré les difficultés rencontrées au quotidien, c’est le message fort qui ressort de cette rencontre du 12 février 2026 entre Jean-Luc Wertenschlag, Charlotte Bré, et les élèves d’une classe de première ST2S (Sciences et Technologies de la Santé et du Social) du lycée polyvalent René Auffray de Clichy. Les élèves de cette classe étaient âgés de six ans lors des attentats du 13 novembre en 2015 et de 11 ans lors de celui contre Samuel Paty en 2020. Au moment de cette rencontre, le procès des adultes en appel de l’attentat contre Samuel Paty est en cours (26 janvier – 2 mars 2026).
L’AfVT est intervenue dans le cadre de ses actions éducatives, en lien avec le programme d’EMC portant sur la justice. Le travail des élèves s’inscrit autour de ces trois mots: terrorisme, traumatisme et réparation. En amont de cette rencontre, les élèves ont travaillé sur le texte écrit par Opale, la fille de Jean-Luc, âgée de 15 ans en 2015. Ils découvrent alors le récit d’une jeune fille qui a vécu la soirée du 13 novembre dans l’attente et l’inquiétude au sujet de son père parti porter secours aux blessés du restaurant « la Belle Équipe ». Ce texte met en exergue le calme initial de ce vendredi soir et la brutalité soudaine des évènements qui ont suivi.
Quels sont les traumatismes individuels et collectifs liés à un acte de terrorisme ? Comment la société y fait face ? Quelles réparations apporter aux victimes ?
Comment se réparer après avoir vécu un attentat terroriste ?
Le 13 novembre 2015, Jean-Luc Wertenschlag, ancien kinésithérapeute et secouriste, habite l’immeuble situé au dessus du café-restaurant « la Belle Équipe », ciblé par les terroristes. Chez lui ce soir-là, il n’a pas hésité une seule seconde à descendre porter secours aux blessés après l’attaque qui a criblé de balles l’établissement et les clients.
Charlotte Bré était professeure de lettres au collège du Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine et également responsable syndicale. La rumeur née d’un mensonge d’une élève absente lors du cours d’EMC de Samuel Paty, a enflé, et allait mener à son assassinat le 16 octobre 2020. C’est le soir même, sur les réseaux sociaux, qu’elle découvre la photo de la décapitation de son collègue. Elle s’est portée partie civile aux procès des mineurs et des majeurs, et assiste, quand elle le peut, au procès des majeurs en appel.
Les deux témoins, victimes indirectes d’attentats, ont répondu à toutes les questions sans tabou.
Le soir où tout a basculé
La rumeur, puis les menaces à l’encontre de Samuel Paty étaient de plus en plus vives et réelles, rendant le quotidien des professeurs du collège de plus en plus angoissant, jusqu’à cette terrible fin d’après-midi du 16 octobre 2020.
Quand Loubna interroge Charlotte : « Est-ce que vos élèves ont ressenti votre tension le jour du 16 octobre ? », celle-ci répond: « Étrangement, j’étais stressée toute la journée, c’était la veille des vacances de la Toussaint. Les cours étaient hyper tendus, le moindre petit problème partait en conflit. »
Photo de Jan Schmidt-Whitley
Jean-Luc explique qu’au moment des faits, « il y a eu une sorte d’effet tunnel, les sens se focalisent. D’un coup, j’entends moins et je vois également moins les gens qui courent. Ma vision se resserre sur les plaies des blessés, puis à un moment, ça se coupe, mes sens ont reçu trop d’informations violentes. Après ça, je suis en mode automatique, mon corps fonctionne sans que je puisse en expliquer les gestes.
Par exemple, je trace la lettre « T » sur le front d’un blessé pour que les secours sachent qu’il y a un garrot et que le chirurgien puisse savoir depuis combien de temps le garrot était posé. Puis les images, l’odeur, tout devient trop fort. La violence de la scène à laquelle j’assiste me frappe d’un coup. » Jean-Luc explique que son syndrome de stress post-traumatique s’est déclenché tardivement : « En revanche, j’ai été protégé du syndrome du stress post-traumatique par le fait que j’ai été en capacité d’agir sur le moment. J’ai d’ailleurs très bien dormi ce soir-là car j’ai pensé que j’avais fait le maximum. C’est en coupant de la viande saignante, un an plus tard, que les images sont revenues d’un coup. Je n’arrivais plus à lâcher mon couteau, j’ai dû demander à ma femme de m’aider. (…). J’ai alors compris que je vivais ces symptômes de stress post-traumatique. D’ailleurs, nous avons été une demi-douzaine de personnes à être descendues sur la terrasse. Nous nous sommes revus et avons beaucoup échangé sur les raisons pour lesquelles nous étions là. Le geste normal aurait été de se mettre à l’abri.
Porter secours à des victimes d’un attentat, ce n’est pas exactement la même chose qu’aider des personnes victimes d’un accident de la route ; c’est un geste qui se révèle être une forme de résistance contre le terrorisme. »
Charlotte décrit également de nombreux symptômes du trouble de stress post-traumatique survenus chez elle et d’autres enseignants de l’établissement. Certains professeurs du collège faisaient cours avec la porte ouverte pour guetter le bruit, d’autres avec la porte fermée à clé pour se protéger, d’autres encore surveillaient des véhicules inconnus. Elle évoque, chez elle, des tremblements à l’évocation de l’attentat et des problèmes de sommeil, mais aussi la culpabilité du survivant : « J’ai l’impression de ne pas avoir fait tout ce que j’étais en mesure de faire, en tant que responsable syndicale, pour éviter le drame. »
Le lien de confiance qui unissait l’enseignante à ses élèves s’est rompu. La confiance établie au cours de plusieurs années de carrière fut brisée par la participation de six élèves à l’attentat qui a frappé son collègue. « Je me suis sentie doublement trahie, quelque chose s’est cassé dans ma relation avec les élèves, qui sont alors devenus des menaces. S’ils s’en étaient pris à Samuel Paty, pourtant aimé de ses élèves, qu’est-ce qui les empêchait de s’en prendre à moi ? Grâce au suivi thérapeutique et notamment la pratique de l’EMDR, le traumatisme a pu être rangé tel un souvenir comme un autre, et non plus comme un souvenir qui fait revivre le choc. Je suis encore suivie, et le fait de témoigner, d’expliquer, de mettre du sens, m’aide à sortir du traumatisme. J’ai également participé à un documentaire et à un podcast, des choses qui m’ont permis d’avancer et de mettre à distance le côté émotionnel des événements. »
Le temps de la réparation
Après avoir vécu un tel traumatisme, de quelle manière nos témoins se sont-ils reconstruits ? Comment Charlotte a-t-elle repris goût à l’enseignement ? Pourquoi, aujourd’hui, venir témoigner dans les classes ?
Les chemins, multiples (la phase judiciaire avec le procès, l’engagement auprès des autres, témoigner, écrire…), mènent tous au même but : ils ont aidé Charlotte et Jean-Luc à avancer, à comprendre, à se reconstruire.
La reconstruction passe par l’écriture pour Jean Luc : « J’ai écrit un livre (Impacté 13 Novembre : citoyens face aux attentats ! Ed Judith Lossmann, 2023) pendant deux ans et demi, ce qui m’a permis de sortir les événements de ma tête. J’ai pu expliquer plusieurs choses. D’abord, pourquoi est-ce que je suis sorti de chez moi à ce moment-là et pourquoi ce soir-là, je me suis dit : « je dois y aller ». Depuis, j’essaie de trouver des moyens pour écarter les dangers auxquels les gens sont exposés au travail, ou encore améliorer les capacités de défense des civils, à travers le fonctionnement des premiers secours. J’ai appris de nouvelles techniques, j’ai fait assembler une trousse qui permet de soigner les blessures les plus graves avant l’intervention des professionnels. J’interviens régulièrement grâce à une appli mobile (STAYING ALIVE). J’apprécie beaucoup la chanson « Staying alive » car elle sert de référence pour pratiquer le massage cardiaque. »
Photo de Jan Schmidt-Whitley
Charlotte et Jean-Luc se sont tous deux portés partie civile aux différents procès qui se sont tenus depuis 2021. Ces dernières années, dans les procès pour attentats terroristes, une place de plus en plus importante est laissée à la parole des victimes, ainsi replacée dans un espace institutionnel où elle a valeur de vérité. Comme l’a dit François Hollande dans le documentaire « L’audience est ouverte » de Vincent Nouzille – « C’est la liberté qui aura le dernier mot. Et le dernier mot, c’est aussi le procès. Vous avez agi de manière effroyable, vous allez être condamnés de manière démocratique. »
Pour Charlotte, il est particulièrement important de se porter partie civile. Cela permet la reconnaissance du préjudice subi par les victimes qui, au-delà des professeurs du collège, sont aussi tous les professeurs de France. Lorsque Fatima lui demande comment elle a réagi face aux élèves pendant le procès, Charlotte reconnaît que face aux élèves dans le box, son cerveau refusait de faire le lien avec les élèves qu’elle avait connus. « Je ne peux pas en dire beaucoup parce que le procès était à huis clos, mais il m’a permis de comprendre les motivations de ces élèves, complètement livrés à eux-mêmes. »
Pour Jean Luc, le procès est important pour les familles des victimes, il permet de se confronter au regard des terroristes.
Se réparer, retisser du lien, venir en classe témoigner, comme les questionne Loubna : « Est ce que cela participe, pour vous, au fait de ne pas oublier ces événements ? »
« La mémoire a tendance à écraser et à réduire les événements graves », répond Jean Luc. Il est important pour ceux qui les ont vécus, de raconter. Non pas par un devoir de mémoire qui s’imposerait à eux, mais parce qu’ils sont la mémoire. Ils incarnent la transmission d’un vrai témoignage, avec des gens sensibles qui vont parler et répondre. Les témoignages permettent de montrer que nous n’avons pas de haine. On est dans un État de droit, c’est le droit et non la vengeance qui doit prévaloir. »
En quittant son ancien collège en septembre 2025 pour enseigner au lycée, Charlotte souhaitait retrouver le plaisir d’enseigner. Clara l’interpelle sur le besoin « d’en parler alors que vous avez changé d’établissement ? », « Ça fait partie de ce que je suis, je ne suis plus la même professeure. J’ai besoin de réparer quelque chose, j’ai envie que ça se passe bien avec mes élèves, j’ai besoin de retrouver une connexion avec eux. Quand on enseigne, on donne de soi. J’ai observé les actions de l’AfVT devant des lycéens et collégiens et j’ai vu comment les témoignages étaient efficaces. Le terrorisme cherche à diviser la société. Sans l’AfVT, je ne sais pas si je serais encore professeur aujourd’hui. L’association a joué un véritable rôle de médiation. Venir parler devant vous permet de se reconnecter entre humains dans une société où on cherche à diviser les gens. »
Sur la délicate question de l’enseignement de la liberté d’expression, lorsque qu‘un élève lui demande si elle parvient à enseigner cette liberté d’expression aux élèves depuis cet évènement, Charlotte affirme : « Je suis professeure de français donc le sujet de la liberté d’expression n’est pas au programme, mais j’ai tout de même davantage conscience des problématiques autour de ce sujet. Il en va de notre responsabilité en tant qu’enseignant d’en parler, comme si c’était une sorte d’hommage à notre collègue décédé, même si c’est un sujet difficile. C’est le devoir des professeurs de faire réfléchir nos élèves sur tous les thèmes, même les plus sensibles. Je citerai Catherine Bertrand, qui a dit qu’un « attentat rebat les cartes dans ta vie ». Il faut profiter de la vie beaucoup plus qu’avant parce que la vie peut s’arrêter à tout moment.
Pour Jean-Luc : « Ce n’était pas l’heure de la jeune femme que j’ai sauvée. Elle devait prendre 14 balles, elle n’en a pris que 4 dont l’une était potentiellement mortelle, et a été sauvée. Les victimes n’aiment pas le terme de « victime », elles lui préfèrent le terme de « survivant », orthographié « sur-vivant », qui mesure la chance que c’est d’être en vie et de pouvoir changer des vies. »
MERCI
À nos deux témoins, Jean-Luc et Charlotte.
Aux élèves de Première ST2S du lycée René Auffray de Clichy
À leurs professeures, Amandine BELLON et Nathalie PIATRYGA.
Au proviseur-adjoint, monsieur LEGENDRE.
À nos partenaires,






