Regards croisés : la 7ème semaine, vu par Robert Mc Wilson

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Je m’appelle Robert Mc Wilson. Je suis écrivain, romancier, et je travaille chez Charlie Hebdo depuis 7 ans. J’assiste actuellement au procès de l’attentat de Nice pour le journal afin d’écrire chaque semaine une chronique :

14 septembre : « Nice ? Non, je ne me souviens pas de celui-là « 

21 septembre : « L’innocence et la fragilité de la chair humaine« 

28 septembre : «  Vous n’avez perdu que votre fille ?  »

5 octobre : « Louons maintenant la colère du juste « 

12 octobre : « Le tapis roulant de la dignité assassinée »

19 octobre : « Lundi, on a eu Beyoncé ! »

Je suis Nord Irlandais, j’ai vécu à Belfast, ce qui a son importance.

Est-ce que c’est ton premier procès pour terrorisme ?

C’est de loin le premier procès de ma vie. J’ai un ami à Belfast qui est « High Court Judge » mais je n’ai jamais assisté à un seul de ses procès, même s’il a insisté pour que j’y assiste en m’expliquant que cela me permettrait de tout comprendre sur le monde, sur les clashs des classes sociales.

Est-ce que tu viens souvent à l’audience ?

Cette semaine, je ne suis venu qu’une seule fois, mais j’ai été très très malade. En fait je crois que mon corps a essayé de sauver mon cerveau.

Je ne rêve que de ça, plus ou moins que des enfants qui sont morts. Je n’arrive pas à les sortir de ma tête.

Là, j’ai raté la journée d’hier et cette femme [Alexandra] a parlé de sauver cette petite fille… et « Jesus Christ » …

Le témoignage d’Alexandra raconté par Thierry Vimal sur son blog : « Kayla et la dame en rose » (capassecreme.com)

Je n’ai donc pas pu venir beaucoup cette semaine, mais sinon je viens régulièrement.

Je compte également aller à Nice, pour voir comment ça se passe là-bas dans la salle publique, parce qu’ici, avec votre présence aujourd’hui dans la salle publique, on était 10, c’est inédit.

En tant que professionnel, comment tu vis les témoignages des victimes ? 

Ça a changé mon rapport avec le langage : « agony » en anglais ça veut dire ça faisait mal, c’était dur, c’était douloureux, ce n’est pas agoniser comme en français.

Moi, je n’ai pas le droit de dire que c’était « agony » pour moi, car j’écoute des gens pour qui c’était vraiment « agony », qui ont vécu des vraies douleurs, des vraies pertes et donc je ne peux pas dire autre chose que « c’était parfois plutôt difficile ». Et tout est dit là.

Quel est l’événement qui t’a le plus marqué et pourquoi ?

Ce qui m’a le plus marqué c’est le témoignage de François Hollande, comme je le dis dans Charlie cette semaine.

Il y a toutes les victimes qui se culpabilisent de ne pas avoir suffisamment aidé ou d’avoir échappé à la mort ou les gens qui ont perdu quelqu’un et qui se blâment d’être vivants.

Au procès de l’attentat de Nice, cinq semaines de souffrances (lemonde.fr)

Procès de l’attentat de Nice : cinq semaines dans le charnier de la Promenade des Anglais – Libération (liberation.fr)

Il y a des gens que se culpabilisent pour rien depuis 6 ans, il y a par exemple cette petite fille de 10 ans qui s’en veut d’avoir insisté pour acheter des bonbons.

Procès de l’attentat de Nice : « Je voulais juste des bonbons », les mots d’une petite fille lus à l’audience (20minutes.fr)

Il y a eu de la culpabilité, sans cesse, de tout le monde, sauf de François Hollande, ça, ça m’a marqué.

Tu es chroniqueur pour Charlie Hebdo. Que penses-tu du traitement médiatique de ce procès ?

En fait il y a plusieurs sujets.

D’une part, je trouve le comportement des journalistes français très digne, et classe. Ils respectent le protocole des rubans verts et des rubans rouges. Quand un témoin ou une victime a le cordon rouge, on le laisse tranquille. Ce qui ne serait pas trop le cas à Londres ou New-York.

D’autre part, il y a des journalistes qui sont présents presque tous les jours, ils font de leur mieux pour que ça passe dans leurs journaux, leurs chaînes de télé, mais si ça ne passe pas dans leur média, ce n’est pas de leur faute, mais celle de leur rédac.

Puis il y a aussi un « je m’en foutisme » de la société, et ce n’est pas tout à fait de la faute des médias. C’est difficile de rendre passionnant un truc comme ça. Parce qu’en fait la douleur humaine, c’est dérangeant.

En tant qu’écrivain, c’est une espèce d’agression que d’inciter à lire ce genre d’histoires, de dire aux lecteurs « Lisez ça putain, c’est important, ça compte ». En fait la seule façon de le faire c’est de le faire violemment.

L’attentat de Nice est «le plus dégueulasse de tous» selon Thierry Vimal, un père de victime (lefigaro.fr)

Je prépare un papier la semaine prochaine pour The Guardian à propos de ça. The Guardian a fait deux papiers plutôt orientés actualités : « le procès commence, ça parle de ça, … » mais sur l’ensemble du procès, il n’y a presque rien dans la presse anglophone.

Certaines des victimes, certains journalistes, certaines associations parlent de ce côté « je m’en fou », de l’indifférence publique sur ce procès. Mais il faut rappeler que c’est très humain d’éviter de lire des récits de douleur humaine, d’enfants qui sont morts. Moi-même je le fais. Si j’entends à la radio des histoires d’enfants tués, j’évite la radio ensuite pendant 4-5 jours. C’est une faute mais c’est une faute très universelle, donc je ne blâme personne.

Un dernier mot sur ce procès historique ?

Je suis tombée amoureux de la France à nouveau, vraiment. LA France pas Paris.

La dignité, l’intelligence et l’éloquence des victimes étaient extraordinaires. Pas mal de récits ont été écrits à l’avance, les Français savent écrire, c’est hallucinant, c’était époustouflant. Et tout est digne : le procès, la cour, les victimes, la place donnée aux victimes.

Ce procès est en train de s’inventer.  Le président Monsieur Raviot, il pose souvent cette question aux victimes : « qu’est-ce que ça représente pour vous ? qu’est-ce que vous attendez de ce procès ? » On est en train de donner une place inédite aux victimes. Et elles sont absolument glorieuses, et ça nous rend humble.

 

Propos recueillis le vendredi 21 octobre par Clémence et Alexandra. 

Un commentaire

  • Barelli

    28 octobre 2022 at 9 h 44 min

    Merci à vous ! Du fond du cœur.

    Reply

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