Les éléments forts des interrogatoires des accusés au procès de l’attentat de Saint-Etienne du Rouvray

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Semaine 3

Mercredi 2 mars 2022

L’audience reprend en cette troisième semaine de procès dans la salle des assises Voltaire. En l’absence de deux témoins, le Président annonce qu’il est passé outre.

L’audition du neveu du père Hamel, partie civile

Les parties civiles ne prêtant pas le serment, il commence sa déclaration. Il dit représenter les hommes de la famille. Le temps avançant dans le procès, il s’est dit que ce serait l’occasion d’avoir des réponses à ses questions, de faire le bilan, de clore un chapitre, mais pense finalement repartir chez lui avec plus de questions : « On a entendu des choses justes, des choses moins justes, des mensonges ». Il a la voix qui tremble. L’objet de ce procès est la victime, et on a pu l’oublier. Il a entendu de belles choses pendant le procès, mais a également été triste. Il explique avoir culpabilisé de ne pas avoir pu défendre son oncle, un « vieillard » très menu : « C’est comme si on avait écorché un nouveau-né, c’est exactement pareil pour moi ».

Quand il entend les mots « mécréants », « allégeance », il se dit : « On n’est pas au Moyen-Age ». Pour lui le discernement est quelque chose de naturel, nécessaire pour voir la réalité des choses. Il est important pour lui et sa famille de ne pas tout mélanger : « C’est la faute de tout le monde » dit-il. « Tout n’est pas blanc, tout n’est pas noir ». Pour autant, lui n’est pas dans le pardon. Il accuse les politiques de se voiler la face, depuis des années. Il « n’attend pas grand-chose » de ce procès. Le fait que les accusés aillent en prison ne lui procure pas un contentement, car on sait ce qu’il se passe en prison.

« Ce que j’attends de ce procès, c’est que le sacrifice de mon oncle serve à quelque chose. Il est grand temps que nos politiques arrêtent de condamner avec leur bouche. (…) Il faut nommer les choses, comme à un enfant qu’on éduque : ‘Tu as le droit de faire ça, tu n’as pas le droit de faire ça’. ». Il explique pour autant ne pas blâmer les policiers, entendus la veille, car il félicite leur travail. Néanmoins, il souhaite que ce procès fasse changer les choses, apporte des améliorations, et que chacun prenne ses responsabilités. « Dans cette société on a toujours l’impression que c’est la faute de l’autre : de la police, de la justice… Mais on a tous le choix, d’aller à droite, à gauche… De choisir la lumière ».

Le Président l’interroge sur l’homme qu’était le père Hamel. Il raconte qu’il a toujours été présent, alors que son propre père n’était pas souvent là. Il passait souvent les deux mois d’été chez lui. Tout le monde l’appelait Tonton Jacques. Il était très cultivé, jouait au scrabble, parlait le latin, et il faisait partager sa culture. A une question d’une avocate de parties civiles, il confirme que malgré son sacerdoce, son oncle avait une vie de famille et était très présent. Malgré ses 80 ans, il n’hésitait pas à se mettre à genoux dans les cailloux pour jouer avec ses petites-nièces. Il explique également l’avoir titillé sur ce qui est dit dans la Bible : « Il expliquait les choses, il mettait beaucoup de sens ».

Il a choisi une lettre de son oncle du 24 octobre 1990, « un courrier simple mais qui le représente », que sa mère dans le public le pressait de lire : dans ce courrier, le père Hamel remercie sa sœur et son mari de l’avoir invité à passer des vacances avec eux. Le retour a été difficile. Il prend des nouvelles de ses neveux et nièces.

Le Président explique que M. Kermiche [le père d’Adel Kermiche], au cours de son audition, a expliqué avoir rencontré le père Hamel à plusieurs reprises, et que ce dernier allait vers lui, alors qu’ils ne se connaissaient pas. Son neveu confirme cette proximité entre la communauté musulmane et chrétienne. Cependant, il aurait aimé que la communauté musulmane s’exprime un peu plus, car cette affaire porte aussi le discrédit sur eux, et « qui ne dit mot consent ». Il regrette un certain silence, une certaine omerta.

Il revient finalement sur le témoignage de M. Coponet, qui l’a bouleversé. Il exprime son respect pour la résilience de cet homme, sa force et la force de ses propos. Ses déclarations ont été un moment de joie pour lui.

Le seul regret de sa mère était de ne pas avoir pu prendre le corps encore chaud de son oncle dans ses bras. Il l’a accompagnée voir la dépouille de son oncle : « Je ne reconnaissais pas l’expression sur son visage ». C’était pénible, mais il l’a fait pour sa mère, « et si c’était à refaire je le ferais encore ».

L’interrogatoire de l’accusé Farid Khelil

Maintenant, place à l’interrogatoire du premier accusé, Farid Khelil. Le Président l’invite à enlever son masque pour mieux pouvoir s’exprimer.

Il lui demande comment il se décrirait : une personne avec un grand cœur, quelqu’un « vraiment ouvert ». Il n’a jamais eu d’a priori sur quelque personne que ce soit : il a côtoyé une multitude de personnes, de vies, de principes. Le Président acquiesce. M. Khelil dit que depuis petit, il adore Coluche, il est « un fan absolu ».

Le Président l’interroge sur son caractère influençable, comme l’a souligné son frère : Khelil explique qu’il veut se faire accepter, et que cela vient d’une « carence sentimentale ». Malgré ce travail de chauffeur-routier, solitaire, il aime être dans un groupe. D’apparence, il serait capable de passer outre certains principes pour être intégré au groupe.

Il indique avoir été très proche des principes républicains. Pas d’engagement religieux de sa mère : « Elle n’a jamais fait référence à Dieu même dans les moments durs ». Il a fait part à cette dernière d’interrogations identitaires, mais religieuses non. Le Président demande « identitaire, c’est-à-dire ? ». Khelil explique qu’il était tiraillé du fait de ses origines, de son prénom arabe, et de son attachement aux valeurs républicaines, que sa mère avait à cœur de lui inculquer de façon presque autoritaire : « Comme je vous l’ai dit, j’avais le cul entre deux chaises ». La religion prend de l’importance pour lui, car il s’est rendu compte que c’était la principale caractéristique qui intéressait son père, qui ne l’a pas élevé. Ses seules préoccupations étaient de savoir s’il priait. Ainsi, Khelil se rapproche de la religion, au mois de mai 2016. A cette époque, à la recherche de soutien, il s’est tourné vers son père et celui-ci, au lieu de lui dire qu’il était fier de lui, lui disait qu’il fallait prier et croire en Dieu. Khelil est ému.

Le Président lui rappelle que son cousin, Abdel-Malik Petitjean, l’avait aussi encouragé à se rapprocher de la religion, à prier davantage. Khelil confirme. Il explique que son père et son cousin avaient tous deux une vision stricte de la religion, mais son père ne validait pas du tout les attentats.

Le Président évoque le rapport du QER [quartier d’évaluation de la radicalisation], datant de 2019, ayant conclu qu’il rejette en bloc l’idéologisme religieux et n’est pas pratiquant. Khelil corrobore : « Je ne peux pas interdire aux gens de fumer, moi je fume ; interdire aux gens de parler aux femmes, je fais que ça… ». Le Président lui demande si lorsqu’il est avec son cousin, il tient un discours de dissimulation. Il explique qu’effectivement, il ne voulait pas que son cousin sache qu’il avait d’autres envies, d’autres aspirations. Il lui cachait par exemple ses séjours à Amsterdam avec ses amis.

A la demande s’il avait un attrait pour l’idéologie radicale avant 2016, Khelil rappelle qu’en 2014 il s’était rendu aux urgences car il faisait un « burn-out » : le travail n’allait pas, son ex-compagne le violentait, il n’arrivait plus à dormir. Le psychiatre qui l’a reçu pensait qu’il voulait un « arrêt maladie de complaisance » et voulait le renvoyer chez lui. Très mécontent de ce médecin qui ne le prenait pas au sérieux, il est allé en voir un autre. Le problème dans son discours : le Président lui rappelle que la psychiatre avait fait un rapport, relatant que Khelil avait dit qu’il « n’en pouvait plus », en évoquant son attrait pour les armes, la violence, le fait qu’il parlait de Syrie, de combats, d’idéologie radicale… A cette période, c’était la proclamation du califat. Khelil rétorque : s’il ne parlait pas de sa situation personnelle, c’était car c’était trop difficile pour lui.

Le Président passe aux faits reprochés. Khelil, étrangement, reconnait les faits d’association de malfaiteurs terroriste criminelle : « Mais être relié à l’assassinat du père Hamel, ça je ne l’accepterais jamais ». Le Président le « rassure », il n’est pas poursuivi pour complicité, qui suppose un acte matériel positif et la connaissance de l’infraction. Khelil semble ému : « Non mais Monsieur le Président, c’est ce qui est sous-entendu, que j’étais au courant de l’assassinat… ». Il reconnaît avoir participé consciemment au groupement, sans savoir quels faits allaient être commis.

L’accusé admet qu’il avait effectivement formé le projet de se rendre en Syrie. Il se rattrape cependant : « « ‘projet’, c’est un grand mot… et je ne voulais pas forcément rejoindre l’Etat islamique… ». Il assure ne pas avoir soutenu le projet de Petitjean. Il n’a jamais voulu commettre une action violente, mais l’a sûrement « exprimé dans le cadre du groupe ». « Pourquoi ? » lui demande le Président. Car il parlait, il parlait, il était grisé, mais au bout de deux semaines il en a eu marre et ne voulait plus parler avec Jean-Louis. « Je voulais me défouler. Mais deux semaines, c’était deux semaines de trop ». Ce qu’il voulait, à la fin de ces deux semaines, c’était revoir ses amis.

Quel était son état d’esprit en 2016 ? Ça n’allait pas bien. Il était fatigué, son fils habitait chez lui, ce qui représentait une grosse charge, matérielle et psychologique. Il s’était surestimé. « Maintenant je respecte les familles monoparentales. » Le Président lui dit qu’un psychologue avait conclu qu’il était à cette époque dans un « effondrement psychique ». Il indique avoir eu une forme de dégoût du capitalisme, des puissants… mais pas contre la société à proprement parler. En juin 2016, il avait dit avoir le sentiment de marcher « dans le mauvais chemin » à son cousin Petitjean, et « avoir pris les armes » car ce qui l’intéresse « c’est le bon chemin ». Le Président lui demande donc quel est le bon chemin dans son esprit. « Je ne sais pas pourquoi j’ai dis ‘les armes’… ». Le Président lui rappelle qu’il avait quand même une arme chez lui à ce moment et insiste : « Et c’est quoi le bon chemin pour Petitjean en juin 2016 ? ». Khelil répond que c’est la religion, « arrêter de croire à ce qu’on croit… ». Le Président lui demande ce que c’est, dans ce cas, la religion dans son esprit : « Petitjean n’est-il pas dans une démarche fondamentalement violente, malgré un substrat religieux ? ». « Oui », répond Khelil. « Donc dans ce cas à cette époque le bon chemin n’est-il pas « hijra, attentat » ? ». Khelil acquiesce, un peu penaud.

Le Président, d’après les échanges, lui demande s’il ne nourrissait pas une certaine haine pour la France à ce moment. Khelil répond que « koufars », il l’entendait partout, dans les musiques de rap, que ça n’avait pas la même signification que dans une cour d’assises. Le Président, agacé, lui explique que la Cour veut comprendre ce qu’il avait dans la tête à cette époque, même si ce n’est plus ce qu’il pense aujourd’hui. « Oui ça me plaît de parler de ça avec mon cousin… Mais je le cache à mes amis, j’en ai honte… (…) Mais dans le groupe à ce moment-là, j’étais dans cet état d’esprit. » Le Président lui rappelle qu’il avait écrit qu’il voulait porter « le jihad sur leurs terres ». Quelles terres ? La France ? Khelil essaie d’éviter, se justifie, s’embrouille un peu plus lorsque le Président lui lit d’autres messages univoques. Quelle opposition fait-il entre la terre musulmane et la terre non-musulmane sur laquelle il vit ? Khelil explique qu’il avait fumé, qu’il racontait « des conneries ». Ce qui ne convainc pas le Président, qui insiste : ça veut dire quoi ‘je pense agir ici’ alors ? et du coup c’est quoi ‘crac boum badaboum’ ? Khelil répond qu’il « jouait » avec son cousin et Jean-Louis, qu’il était dans la surenchère, mais qu’il n’avait, lui, aucune conviction religieuse.

Le Président lui rappelle cependant qu’il consultait beaucoup de sites musulmans. Khelil assure qu’on lui envoyait tous ces sites, tous ces liens, tous ces hadiths… « Je recevais une logorrhée, mais je ne cliquais même pas dessus ». Le Président s’agace : « Si vous n’en pouvez plus de ce flot violent, à un moment vous dites stop ! Est-ce-que vous ne pouvez pas admettre que vous avez été radicalisé par votre cousin à ce moment, tout simplement ? ». « Radicalisation expresse alors… », répond Khelil.

Reprenant les mots d’un témoin, le Président lui demande s’il faisait semblant de croire à tout ça devant ses amis, s’étonnant d’entendre Khelil dire qu’il mentait à son cousin quand il lui disait par exemple « avoir squatté toute la matinée le site du califat » : « D’accord donc c’est la taqqiya dans la taqqiya », rétorque le Président avec ironie. Khelil se justifie, il faisait tout ça et reprenait les mêmes termes « par mimétisme », pour être accepté et intégré. C’était notoire, dans la famille, que son cousin Petitjean était radicalisé, et lui « jouait un rôle » en faisant croire qu’il était radicalisé et violent : « Je voulais que Jean-Louis me voit ‘islamiste terroriste’. Je voulais faire le mimétisme. » Il ajoute pour appuyer son propos « D’ailleurs, au bout de 3 jours il est venu chez moi et il m’a dit ‘tu t’es foutu de ma gueule ? tu veux aller en Syrie et tu sais même pas prier’. »

Le Président relit ses déclarations aux policiers le lendemain de l’attentat [il s’était rendu lui-même chez les policiers] : « Alors que le plus susceptible d’attaquer en France c’est moi, je viens de me faire dépasser ». Que voulait-il dire ? En quoi venait-il de se faire dépasser ? Khelil s’embrouille. Il indique qu’il ne savait pas que son cousin avait tué quelqu’un. Il explique avoir été de lui-même au commissariat, et qu’il voulait que les policiers « le prennent au sérieux ». Le Président est dubitatif.

Khelil répète qu’il n’aurait pas dû avoir l’application Telegram, mais qu’il n’écoutait pas tous les liens reçus. Le Président lui évoque un long message envoyé par Rachid Kassim le 11 juillet 2016, appelant au meurtre, et la réponse de Khelil, lequel le remercie pour son message et affirme « rester discret » car les « koufars sont très agités en ce moment ». Pourquoi cette réponse ? Khelil répond qu’il n’aurait pas dû répondre avec tant d’ardeur. Il regrette avoir écouté cet audio. Il se justifie. Le Président lui dit : « Vous savez, il existe les repentis », en sous-entendant qu’il a le droit de se repentir : « Oui je me repentis », répond alors vivement Khelil.

Le Président revient sur un séjour passé par son cousin Petitjean chez lui, pour soi-disant « faire des travaux », « réparer la plomberie » : « Vous ne pouvez pas le faire tout seul ? ». « Non, d’ailleurs j’ai pas compris pourquoi j’ai pas pu le faire tout seul », répond Khelil. Rires dans la salle. Blague à part, le Président insiste pour savoir le « véritable » but du séjour de Petitjean chez lui. Il répond en partie pour faire des travaux, mais aussi car « il était le fils idéal pour mon père ».

Le Président lui rappelle certaines de ses déclarations, notamment sur un pseudo contrôle en Allemagne. « Franchement à vous entendre M. le Président je me demande si ma mythomanie ne relève pas de la psychiatrie » ; « Vous ne parlez pas de moi j’espère ? » rétorque le Président. Nouveaux rires dans la salle.

Khelil assure qu’il avait conscience que son cousin essayait de le radicaliser. Le Président revient sur des déclarations de son autre cousin, M. Louis, racontant que Khelil et Petitjean parlait par « messages éphémères ».

Telegram, selon l’accusé. Il revient sur le départ au Cham : c’était bien pour combattre dans les rangs de Daesh et filmer, et pas pour faire de l’humanitaire, une excuse souvent utilisée pour les individus se rendant en Syrie. Le Président lui demande pourquoi vouloir filmer, Khelil lui répond qu’il adore les « reportages de Reuters, de l’AFP, de Pulitzer » : « un rêve de gosse. J’adore les journalistes en immersion ». Le Président lui demande si cette « vocation » ne peut pas être rapprochée du film réalisé de force par Guy Coponet, le jour de l’assassinat du père Hamel. Khelil botte en touche, et explique que ça n’avait rien à voir avec filmer un attentat.

Après la suspension d’audience pour la pause déjeuner, le Président continue à lui poser quelques questions. Il lui relit des messages qu’il a envoyé à Petitjean et lui demande s’il savait qu’il allait passer à l’acte à ce moment. Khelil répond qu’il n’était pas au courant de tout et qu’il ne savait pas qu’un plan était imminent. Il admet cependant savoir qu’il y avait une possibilité d’action. Le Président lui demande pourquoi il n’a pas essayé de l’en empêcher : Khelil répond que la mère de Petitjean l’avait rassuré en lui disant que son fils s’était calmé et qu’il voulait partir en Syrie. « Tu es un exemple pour moi et pour ma foi » : le Président lui demande pourquoi lui avoir dit ça à son cousin, ce à quoi l’accusé répond qu’il voulait le flatter.

La mère de Petitjean l’a appelé le lendemain de l’attentat, ce qui lui aurait fait prendre conscience de la gravité de la situation, suite à quoi il serait allé voir la police, pour éviter qu’un drame se passe. Cependant, le Président lui propose une autre version : apprenant l’attentat le matin, il aurait « pris les devants » en allant voir la police pour limiter sa responsabilité pénale. Khelil lui assure qu’il n’était pas au courant de l’attentat. Le Président le met face à ses contradictions : pourquoi fait-il le mort alors que la mère de Petitjean le contacte à maintes reprises le 25 juillet au soir, très angoissée, en lui demandant où est son fils ? Khelil essaie de se justifier. Il explique avoir appelé « Stop jihadisme », lesquels lui auraient conseillé d’aller au commissariat, car eux ne font que de la prévention. On lui demande si l’attentat de Saint-Etienne a eu une incidence sur sa réaction, il répond qu’en effet, il ne voulait pas que son cousin finisse comme « ce mec qui a tué un prêtre à Rouen ». Khelil soupire : « J’en peux plus qu’on essaie de me faire dire que j’étais au courant de l’attentat… ».

Le Président lui lit certains de ses messages, dans lesquels il indiquait à Petitjean et Jean-Louis qu’il avait l’impression qu’on le suivait et qu’on le surveillait depuis qu’il était devenu un « soldat dans le chemin d’Allah » : il avait l’impression de devenir « parano ». Khelil s’en défend, pour lui c’était pour mieux rentrer dans leur jeu, leur faire croire qu’il était vraiment avec eux. La Cour est dubitative.

On lui fait remarquer qu’il disait souvent à son cousin à quel point il était fier de lui, pourquoi ? Il explique que lui à son âge avait déjà été condamné trois fois, alors que Petitjean ne fumait pas, ne buvait pas… « Je trouve ça admirable, vu d’où il vient ». Kassim aussi s’était dit « fier » de Petitjean et Kermiche : est-ce la même fierté qu’il éprouve pour son cousin ? « Ça me coupe les jambes que vous me disiez ça », répond Khelil, réfutant tout rapprochement.

Il avait répondu à Jean-Louis, lorsque celui-ci, le jour de l’attentat, lui avait dit de « venger son cousin » et de « tout supprimer » : « je dois faire quelque chose ou partir seul ». Est-on dans l’alternative ‘hijra ou action’ ? lui demande le Président. « Bah oui, mais je joue bien mon rôle non ? ». Le Président lui rappelle qu’il dit ça alors qu’il allait voir la police une heure après, les mêmes policiers qu’il avait vus la veille… « Je ne peux pas être crédible en tant qu’informateur si je ne suis pas prêt à parler avec mes trois contacts pour apporter des informations ».

Le Président lui demande donc dans quel état d’esprit il est retourné voir la police, qui plus est sur le parking d’une grande surface : était-ce celui de quelqu’un en confiance, qui pense qu’il les a convaincus, et non pas comme quelqu’un qui va se faire arrêter trente minutes après ? Raison pour laquelle il ne soupçonnait pas qu’il allait devoir donner son téléphone, sur lequel se trouvaient encore les échanges de messages avec Jean-Louis notamment… L’accusé continue de se justifier, disant qu’il était dans son rôle d’informateur, et ne savait donc pas qu’il allait se faire arrêter. Sa ligne de défense, c’est de dire qu’il n’a rien supprimé des messages, dans le but de prouver sa bonne-foi et son double-jeu. Il explique son état d’esprit sortant de son entrevue avec les policiers, la première fois : certes, il était « matrixé », mais il espérait gagner un peu d’argent avec les informations données, il voulait à tout prix ne plus avoir de lien avec « @ » [Rachid Kassim] … Il espérait sa liberté contre sa collaboration.

Il assume, dit avoir « déconné » pendant 3 semaines, avoir dit des « conneries », mais n’avoir jamais voulu d’attentat : « Les messages c’était mon exutoire, comme la console. A l’époque, j’avais besoin de ça. » Quand le Président lui rappelle qu’au message de Petitjean « si on n’y arrive pas, on fait péter la Tour Eiffel », il a répondu « oui, avec l’aide d’Allah ». Khelil explique penaud que « pour rester leur copain », il disait oui.

Le Président lui demande comment il voit son avenir : « J’adore le travail [il veut reprendre son travail de chauffeur-routier]. J’aimerais voir mon fils avant qu’il devienne adulte. Je suis coupable à mille pour cent jusqu’au 25. Je raconte des conneries jusqu’à temps que je commence à reprendre pied, avec mon travail. Mais tout le monde dit que je l’ai laissé aller tuer des gens, ça veut dire que je validais, que je voulais qu’il fasse du mal. Je n’aurais jamais voulu qu’il fasse du mal. A partir du moment où je me suis dit qu’il était dangereux, je suis allé voir la police. » Le Président lui rappelle tout de même que ce qui lui est reproché, c’est un accompagnement conscient et volontaire, sans forcément connaître la nature de l’acte envisagé.

Un avocat de partie civile lui demande pourquoi il était fier de son cousin, qui n’avait pourtant pas de travail à cette époque, et ne faisait rien de sa vie excepté l’apologie du jihad. Un autre lui dit que c’est Petitjean qui aurait plutôt dû être fier de lui. Khelil répond qu’à cette époque il aurait fait n’importe quoi pour le garder près de lui. L’avocat lui demande ce que représente Oussama Ben Laden pour lui [Ben Laden étant un des pseudos utilisés par Khelil sur sa console] : « Je suis dans un jeu où je dois jouer le mal absolu virtuel. Et pour moi, Ben Laden c’est le mal absolu. Et pour faire peur à mes adversaires. » Il assure que ce n’était pas par approbation.

A une avocate, Khelil explique qu’il n’a jamais eu de pratique religieuse. Pour lui, « koufar » veut dire « mécréant ». Il admet que ça « déshumanise l’homme », mais pour lui, ce terme, à force de l’entendre dans les chansons de rap, a été désacralisé.

Une autre avocate lui demande ce qu’était l’« exutoire » dont il parlait plus tôt [par messages, sur les réseaux sociaux ou dans le cadre de jeux-vidéos] : ça lui permettait d’être « tranquille dans sa vie réelle », d’être bien avec ses amis, lesquels lui auraient dit qu’il était fou s’il avait exprimé sa violence avec eux. C’était un défouloir numérique.

Plusieurs avocats l’interrogent sur son double-jeu, la « taqqiya dans la taqqiya ». Ils semblent dubitatifs devant les justifications de Khelil, qui explique que s’il dit à Jean-Louis de lui « envoyer un maximum d’aide pour venger son cousin », c’était pour recueillir un maximum d’informations sur le réseau jihadiste derrière son cousin.

Maître Casubolo-Ferro lui demande s’il se considère radicalisé, s’il a condamné les attentats de 2015, et s’il a suivi la minute de silence. Apparemment, il aurait dit « j’ai refusé de faire la minute de silence pour un attentat et tous les français m’ont suivi ». Il lui rappelle aussi qu’au lendemain du 14 juillet 2016, il aurait refusé de faire la minute de silence et aurait chanté « il était un petit camion… » [sur l’air de la chanson « Il était un petit navire »]. Khelil assure qu’il a fait la minute de silence, mais assume en partie ces « horreurs » qu’il a dites à l’époque.

On revient sur cette phrase qu’il a eue, après l’attentat « Je me suis fait dépasser ». Khelil essaie de se justifier, il a du mal. Il part dans une longue tirade, expliquant qu’il a « joué le jeu », mais répète que lui fume du cannabis, va dans des maisons closes, n’a jamais voulu empêcher qui que ce soit de vivre librement sa religion… Il est coupé par le Président.

L’avocate générale lui reproche d’avoir dit tout et son contraire : « Je m’interroge sur la valeur de votre parole ». Elle revient sur les nombreuses contradictions entre ses déclarations avec les différents interlocuteurs, et aujourd’hui à l’audience. Elle lui demande s’il assume avoir menti à certains moments, il répond « En garde à vue, c’est normal de mentir ». Il rit. L’avocate générale s’énerve « On est devant une cour d’assises, Monsieur Khelil, vous risquez 30 ans de réclusion criminelle, ce n’est pas le moment de rigoler ». Khelil se calme et s’explique : « J’ai dû avoir peur, et je n’ai peut-être pas tout dit lors les premières auditions… ». Elle lui rappelle que la synthèse QER avait relevé que le « facteur de risque le plus important de monsieur Khelil est qu’il porte des costumes », qu’il s’adapte à ses interlocuteurs. Khelil semble ne pas comprendre et répond à côté : « Oui, je m’adapte, mais ça a été loué par mon employeur… ».

Elle revient sur un épisode raconté par son demi-frère, venu témoigner à la barre : il aurait un jour, dans un esprit de vengeance, sorti un couteau de son véhicule et l’aurait brandi au niveau de sa tête. Elle lui rappelle également ce que son ex-compagne a pu raconter des violences qu’elle subissait. Elle l’interroge sur l’origine de cette violence. Khelil se défend de tout « passage à l’acte » (l’avocate générale lui précise que juridiquement ce sont des passages à l’acte) et argue que sa compagne était aussi violente avec lui.

En lui donnant plusieurs exemples, elle lui prouve qu’à l’époque des faits, il s’avère qu’il avait une pratique religieuse, sous l’influence de son père. Il avait téléchargé des applications pour apprendre à prier, et allait à la mosquée tous les vendredis « avec ou sans son père ». Il explique qu’il était dans la recherche de l’apprentissage, mais que cela ne voulait pas dire qu’il pratiquait : « Je n’ai jamais nié que j’avais un intérêt ». Cependant, il précise qu’il faisait croire qu’il pratiquait.

Sur la question de la propagande jihadiste, elle lui rappelle les fichiers, images et vidéos qu’il avait consultés, tentant de lui faire reconnaître un attrait pour cette idéologie, et que s’exprimer sur ce groupe (avec son cousin et Jean-Louis) n’était pas qu’un « exutoire ». Pourquoi ? Khelil répète vouloir être intégré au groupe. Elle lui demande ainsi ce qu’il trouve à voir dans ces vidéos, à cette époque où il est déprimé. Il admet qu’il y a une « curiosité malsaine dans tout ça ». Elle revient sur le message que Khelil a envoyé à son cousin le lendemain de l’attentat du 14 juillet « Salam Aleikoum, super attaque à Nice » et lui demande pourquoi. « Ne peut-on pas considérer que c’est un encouragement ? » « Non, il faut plutôt considérer que c’est une belle connerie ». Mais il peut comprendre que son cousin, lui, l’ai pris comme un encouragement. Il admet que Petitjean lui a dit vouloir faire une action violente « avec beaucoup de morts » et qu’à ce moment-là, son intérêt persistant pour le jihad l’a empêché de prévenir la police.

Elle revient sur son entretien avec les RT [policiers à qui il est allé se confier le jour J, dans l’optique de se faire rémunérer contre de l’information]. En lisant ses déclarations, elle lui fait remarquer qu’à aucun moment il n’a donné le moindre contact aux RT, ni numéro de téléphone, ni nom. Elle lui demande comment après tout ça, il a pu reparler à Jean-Louis, Kassim, consulter de la propagande jihadiste… « Vous roulez pour qui à ce moment ? ». Il lui rétorque que s’il n’a rien supprimé, malgré la demande de Jean-Louis, c’était pour aider la police et pour « jouer le kéké [l’informateur] ».

La seconde avocate générale revient sur la temporalité, et lui fait dire que la période de « radicalisation » n’a pas duré deux semaines, comme il l’affirme, mais plutôt trois mois.

L’avocat de Khelil, maître Clemenceau, demande à reprendre des éléments essentiels de ce qui a été dit. Il commence par lire certains passages du QER et lui demande ce qu’il pense de cette analyse. Khelil se met à pleurer, affirmant que malgré tout ce qu’il a dit, tout le monde peut venir chez lui, il n’a aucun problème avec les gens qui ne partagent pas ses convictions. Son avocat lui rappelle que parmi la Cour, personne ne peut sonder les cœurs, et lui demande s’il comprend les faits matériels qu’on lui reproche : « Je comprends qu’il ne faut pas être islamiste convaincu pour dire des conneries comme j’ai pu le faire… ».

Son avocat lui demande de dire à la Cour de quoi il est coupable. Khelil pleure : « pour l’association de malfaiteurs, je suis coupable à mille pour cent. Mais pour le 25, je ne suis pas coupable. » Sur ce fameux 25 juillet [il explique un point de bascule dans son idéologie ; il se serait « déradicalisé » du jour au lendemain], il lui demande s’il ne s’est pas dit que les choses devenaient réelles, avec l’introduction d’une personne tierce (la mère de Petitjean). Khelil explique qu’il voulait arrêter ça dès le soir même. Son avocat lui rappelle qu’on ne lui reproche pas d’avoir dénoncé ou pas dénoncé auprès de la police : « Est-ce que vous comprenez que ce qu’on vous reproche ce n’est pas ça ? ».

Il lui dit qu’il est normal qu’en tant qu’accusé, il se défende, bien que ce soit parfois hasardeux. Il continue : « mais n’admettez-vous pas que dans certains messages il y a des choses qui sont injustifiables ? ». Khelil acquiesce. Il explique ses mauvais choix : avoir parlé à Petitjean et Jean-Louis, accueillir son cousin. « Tout commence de ma prise de contact avec lui. Si je ne lui parle pas, je ne fais pas de mauvais choix ». Il répond à la question de savoir s’il a fait des bons choix : « J’ai été à la police, je me disais que je pouvais l’arrêter. Un jour je dirais à mon gosse ‘j’ai fait le con mais ça c’est bien’. »

Il lui demande de clarifier ce qu’il cherchait en faisant la démarche auprès des policiers : il explique que la démarche était financière, qu’il avait un loyer à payer.

Sur son manque d’authenticité, son avocat relève pourtant qu’il répond aux questions, il ment à ses « frères » à Munich, il n’a rien supprimé de son téléphone… Il essaie de lui faire dire que ce n’est pas à la justice qu’il mentait, mais bien à son cousin et les autres. Par ailleurs, il lui demande s’il se qualifie comme quelqu’un qui aime « faire le malin » et se donner le beau rôle : il confirme. C’est son costume, il est tout le temps comme ça, avec tout le monde.

En l’absence de toute autre question, le Président annonce la suspension de l’audience, et sa reprise le lendemain à 9h30.

Pour approfondir cette journée d’audience :

Jeudi 3 mars 2022

L’interrogatoire de Yassine SEBAIHIA

La journée du jeudi 3 mars a débuté avec les mots du Président rendant hommage à l’ancien bâtonnier de Paris, Olivier Cousi, décédé le mercredi 2 mars. Mais, rapidement, la première question adressée à l’accusé est posée : « Reconnaissez-vous les faits reprochés de participation à une association de malfaiteurs et l’adhésion aux chaînes Telegram ? ». L’accusé répond par la négative et précise « je suis allé à Saint Etienne, mais pas pour une action violente, et sur Telegram, mais pas pour la Syrie ». Le ton de l’interrogatoire est donné.

Les premières minutes reviennent sur la personnalité de Yassine Sebaihia : « j’ai beaucoup de défauts », « je restais souvent chez moi et j’avais quelques amis ». Il est alors immédiatement question d’un certain « Abou Abdallah », habitant à Pau et contacté téléphoniquement lors du déplacement crucial à Saint Etienne du Rouvray.

Sur le rapport à la religion, l’accusé rappelle : « je suis musulman, j’ai commencé à croire à 16 ans, à faire la prière au ramadan en juillet 2016, mes parents sont de confession musulmane mais je n’ai pas d’éducation spirituelle particulière, « je savais que ma mère croyait en Dieu, Dieu existait mais je ne priais pas ». La religion apparaît ainsi une simple transmission dans le cadre d’une tradition culturelle. L’accusé termine par indiquer que « c’est une volonté personnelle de croire ou prier, quand j’avais des questions, sa mère ne pouvait pas y répondre ». La religion prend progressivement une place particulière pour l’intéressé au moment des faits reprochés à une période où l’intéressé se retrouve sans travail et en rupture amoureuse : « je trouvais que rien n’allait dans ma vie, si je faisais la prière et les choses bien, je pouvais demander des choses à Dieu et que ça se passe bien ». Yassine Sebaihia ne se considère pas radicalisé. Il y a néanmoins cette impression d’un « mauvais sort » qui conduit l’intéressé à regarder des vidéos pour apprendre la prière et « de fil en aiguille, je me suis retrouvé sur le djihad », déclare-t-il. Mais pourquoi utiliser les chaînes en ligne ? « J’ai trouvé les vidéos sur Youtube, c’est plus interactif et plus accessible. J’ai cliqué sur tout ce qu’il y avait sur Telegram. La mosquée j’y suis déjà allé, mais il y a beaucoup de mosquées à Toulouse et en arabe, je ne comprenais pas. Les personnes âgées, je n’ose pas poser des questions. Les gens restent avec les gens du quartier ». En effet, l’intéressé s’est rendu quelques fois à la mosquée avec son père pendant le ramadan, « mais c’est tellement général que ce ne sont pas mes questions ». L’accusé ressent ainsi un certain ennui à la mosquée : « Je voulais sortir de chez moi, apprendre la religion, à la mosquée c’était trop long ». Le Président reprend : « pourquoi ne pas aller à la lecture du Coran, à la matière première ? ». L’intéressé se contente de faire état de son manque de concentration. Maître Antoine Casubolo Ferro, avocat de l’AfVT, revient d’ailleurs le premier sur ce point lors des questions des parties civiles.

Puis, vient le nœud gordien de l’interrogatoire, le déplacement à Saint Etienne du Rouvray, avec une question précise du Président : « au vu de cet ennui, n’allez-vous pas à Saint Etienne du Rouvray pour autre chose que des cours de religion ? » L’intéressé réponds simplement avoir fait un certain cheminement et que son intérêt pour la religion à changer en quelques semaines dès lors que les reportages à la télévision ont développé chez lui une certaine curiosité. Le Président le met alors face au contenu de la chaîne Telegram d’Adel Kermiche, « Haqq Wad dalil », portant notamment sur des appels au meurtre avec un tutoriel précis. « Je n’ai pas réfléchi, je cherche à être carré et droit, je regardais cela d’un œil extérieur sans être concerné » répond l’accusé. Puis, plus précisément, le Président évoque un échange entre Yassine Sebaihia et Adel Kermiche au sujet de la pratique de la prière à faire dans le train. Le premier demandant au second « une astuce pour que les kouffars ne [lui] cassent pas la tête ». Lors de l’interrogatoire, Yassine Sebaihia s’explique : « oui, je fais la prière, je m’excuse pour le mot kouffar, je baignais dans un certain univers, je ne savais pas comment on faisait pour prier quand on se déplace, j’avais tellement de rappels, donc il y a une certaine préoccupation de faire toujours la prière ».

La parole est ensuite laissée plus longuement à l’accusé, afin qu’il donne sa version des faits. « Il y a beaucoup de choses à dire, je vais essayer » débute-t-il. « J’ai trouvé la chaîne Telegram d’Adel Kermiche sur Twitter, j’ai consulté des trucs, j’ai vu son pseudo, j’ai cliqué dessus et je lui ai demandé s’il connaissait des frères sur Toulouse pour apprendre la science. Il m’a trouvé « Abou Abdallah » qui habitait à Pau. J’ai demandé la différence entre Al-Qaïda et l’Etat islamique, il m’a dit qu’il répondrait sur sa chaine. »

« Le 23 juillet, je me suis disputé avec ma mère et j’ai compris que j’allais être viré, je ne voulais pas aller chez mon père, je me suis rappelé qu’Adel Kermiche donnait des cours de religion, donc je lui ai dit que j’allais peut-être venir et je lui ai demandé s’il pouvait m’héberger ou s’il avait les clés de la mosquée. J’ai regardé les trains et Blablacar toute la nuit, j’ai trouvé un Toulouse-Paris. J’ai dit à ma mère que j’allais faire des vacances et elle m’a passé 50 euros. Je suis arrivé à 18 heures à Paris, place d’Italie. J’ai cherché la gare, quelqu’un m’a accompagné. Arrivé à 10 h 20 à Rouen, je lui ai envoyé un texto et il m’a donné les indications pour le tram et le bus, mais il n’y a pas de bus le dimanche 24 juillet donc j’ai marché jusqu’à chez lui. Je me suis perdu et au bout de 40 minutes, je lui ai envoyé des photos et il m’a passé le numéro d’un frère, Abdel-Malik Petitjean. Je l’ai retrouvé dans un parc et on s’est salué. Je lui ai dit que je n’avais pas fait ma prière, il m’a dit que je pouvais la faire là mais j’étais gêné car il y avait des gens. Il m’a fait des reproches sur mon comportement, le fait que je regardais les gens passer. Il m’a dit que c’était eux qui devaient avoir honte. On a discuté car j’ai fait des trucs graves car je n’avais pas le regard concentré, il était dur. » En effet, Abdel-Malik Petitjean va reprocher à Yassine Sebaihia son mode de vie, le fait qu’il ne soit pas marié, ses réticences pour faire la prière en public.

 « On s’est assis sur le banc vers le coucher du soleil, il voulait savoir d’où je venais, qui j’étais, mais il n’a pas compris. C’est là que ça a commencé à être froid, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il était si content de me voir et ça a changé d’un coup. Une autre prière arrivait, on l’a faite ensemble. Il a utilisé son téléphone, je l’interrogeais toujours sur la mosquée, je croyais qu’on allait être 8-10 mais il n’avait pas de réponse. Ce n’est pas quelqu’un d’expressif ou joyeux. J’attends. Il ne parlait plus, je lui disais que le frère [Adel Kermiche] avait dit qu’il y avait tout ce qu’il faut, mais il n’y avait pas d’organisation. Il a pris la défense du frère Kermiche, je n’ai pas rebondi. Il était imposant. »

« J’avais faim, je lui ai demandé s’il connaissait un kebab, on y est allé. Mon sac était super lourd, j’avais des habits pour une semaine, des livres de religion, des barres de céréales. Je lui ai payé le kebab et on est reparti au parc. J’en avais marre, j’avais bientôt plus de batterie. On était que deux, c’était illogique. Il me regardait et continuait à textoter. On attendait de pouvoir aller chez Adel Kermiche après que son père parte. J’ai mis mes écouteurs et je me suis endormi vers 23h30. A 2 heures, il m’a dit qu’on pouvait y aller, il textotait toujours, la porte s’est ouverte, c’était à 3 minutes à pied. Je me suis mis en retrait, ils parlaient avec la porte entre ouverte, ils chuchotaient. Kermiche m’a demandé pourquoi j’étais là, je lui ai dit que c’était pour les cours de religion. Il ne voulait presque pas que je rentre, il m’a dit que son père était là mais Petitjean m’avait dit l’inverse. Il m’a proposé de dormir dans une tente, je lui ai dit que j’étais crevé, j’avais mon sac. » L’intéressé précisera par la suite qu’il ne voulait pas être seul et qu’il n’était pas venu pour dormir dehors.

« Je rentre, mais il me dit de ne pas faire de bruit. Il fait super sombre. Je branche mon téléphone, ils étaient là avec moi sur le canapé et ils m’ont dit de me reposer. On a qu’une envie, c’est de se rendormir, c’est ce qui s’est passé sur le canapé, je n’ai pas entendu de conversation car j’ai dormi. Je me suis réveillé à 8 heures le lendemain avec la voix de Kermiche qui parlait dans son écouteur. Je fais la prière mais il me dit que je ne l’ai pas bien faite. J’ai demandé s’il y avait des bus, il m’a dit oui, je suis reparti à la gare, un train pour paris. A paris, il y avait un décalage avec le prochain train, je savais que si je rentrais, ma mère allait me [tuer], donc j’ai voulu rester à Paris, mais ça ne s’est pas fait, je suis rentré ».

Le Président écoute, mais revient sur quelques éléments, notamment l’appel d’Adel Kermiche du 20 juillet sur sa chaîne Telegram mentionnant « un gros plan ». L’intéressé maintient toutefois que l’élément déclencheur reste la dispute avec sa mère : « je me suis rappelé des cours de religion, je cherchais déjà à rejoindre des gens sur Toulouse, je me suis rappelé de lui quand je n’avais plus de possibilité. Rencontrer des gens, des frères, changer d’air, je ne voulais pas rester seul dans mon coin ». Et pour le « gros plan », il l’a interprété comme « un gros plan soirée, un gros plan shit, je n’ai pas percuté ». Le Président veut ensuite éclaircir les impressions de l’intéressé au moment des faits, était-il déçu ou énervé ? « Ça me rend plutôt triste car j’ai l’impression que je suis rejeté, car des détails clochaient. Je souhaitais prendre des cours de religion dans une mosquée et prier, manger ensemble. Les mosquées sont tout le temps ouvertes, il avait les clés donc j’en ai conclu que le groupe allait dormir dans la mosquée. Je suis parti sur plusieurs jours, je suis déçu. Il me critique, tout est grave donc je me braque au bout d’un moment ». L’accusé réaffirme ainsi que son déplacement était uniquement lié à la rencontre avec un groupe de jeunes pour prier et apprendre la religion.

Le Président présente alors plusieurs options sur les faits reprochés : « première option, vous partez prendre des cours et rencontrer un groupe, vous êtes triste et vous partez. Sinon, vous partez prendre des cours et on vous fait comprendre qu’un attentat se prépare et vous partez pour ne pas y participer, ou bien vous montez pour un attentat et sur place vous vous désistez, ou vous montez pour l’attentat et vous partez pour organiser autre chose en lien avec les deux autres individus ». L’accusé tranche pour la première option. Pourtant, le Président ne manque pas de faire remarquer le parcours criminel d’Adel Kermiche, décrit comme « monomaniaque » : « il ne respire que par une action sur le territoire français, c’est bizarre qu’il ne vous en parle pas. Est-ce qu’on a envie de suivre des cours avec quelqu’un comme ça ? Vous traversez la France sans argent, comme s’il y a une envie répressive. Quand on prépare un braquage, est-ce qu’on fait venir des spectateurs au balcon ? ». L’accusé maintient ses propos justifiant le fait qu’Adel Kermiche ne lui ait rien dit par un risque de dénonciation de sa part. Pour mieux visualiser la proximité spatiale de Yassine Sebaihia avec les deux individus, le Président décide de projeter les images de la maison d’Adel Kermiche. Il s’agit d’une maison lumineuse avec un séjour, un escalier où a été tournée la vidéo de prestation d’allégeance qui donne sur les chambres, un salon avec un tapis de course, un canapé où a dormi Yassine Sebaihia avec une télévision en face, la table où parlait Adel Kermiche et Abdel-Malik Petitjean.

Quant au départ de Saint Etienne du Rouvray, le Président rappelle à l’intéressé qu’il a contacté Adel Kermiche à 9 h 32 dans le train pour son chargeur de téléphone oublié. « Je lui ai dit jette le, c’est la manière de témoigner du fait que j’étais fâché ». Un deuxième épisode concerne la conversation avec « Abou Abdallah » auquel Yassine Sebaihia indique devoir « récupérer des papiers ». Mais, ce jeudi 3 mars, l’accusé ne se souvient pas. Le Président laissant penser que des papiers sont utiles pour faire la hijra, en alternative à un attentat selon les deux assaillants.

Et sur sa réaction postérieurement à l’attentat, alors que l’intéressé ne s’est pas adressé aux services de polie et n’a fait part à personne de sa rencontre avec les assaillants, Yassine Sebaihia répond : « je condamne l’attentat, quand je me suis levé ma mère était effarée par la télévision, je ne sais pas à quel moment j’ai eu l’information. J’ai tellement été choqué, j’assume parfaitement, je regrette le fait d’avoir cherché dans un chemin déviant, mais je peux vous attester que je n’ai jamais fait d’apologie du terrorisme. Il y a une différence entre faire la prière et tuer quelqu’un, je ne connaissais pas ma religion et j’avais une position d’écoute, d’étudiant, je n’ai jamais recruté des frères. J’essaye au mieux que je peux d’éclairer, ce n’est pas facile pour moi ». L’interrogatoire par la Cour se finit avec les projets de Yassine Sebaihia pour l’avenir : « me remettre avec mon ancienne copine et continuer la comptabilité et la gestion d’entreprise ».

C’est désormais au tour des parties civiles de poser des questions. Maître Casubolo Ferro qualifie plusieurs fois d’« incroyable » le récit de Yassine Sebaihia : « toutes ces chaines, tous ces messages monstrueux, vous les lisez, vous ne faites pas le lien, c’est incompréhensible. Je suis moi-même dans l’incompréhension, je me suis précipité, je n’ai pas réfléchi, on dirait que ce n’est pas la même planète. Adel Kermiche ne vous dit rien ? Rien qui puisse vous mettre sur la piste ? ». Maître Szpiner interroge quant à lui Yassine Sebaihia sur le fait qu’il n’a pas contacté un imam pour apprendre la religion. L’accusé répond : « sur les réseaux sociaux, je lis de tout et de rien, j’ai vu des critiques sur les immams en France ». Et encore, qu’est-ce qui rend Adel Kermiche « un enseignant valable » ? « Est-ce que ce n’est pas le contenu de son discours non religieux qui vous séduit ? » Yassine Sebaihia ne sait rien sur son interlocuteur, mais il fait part d’un sentiment de solitude qu’il voulait combler. Maître Mouhou se penche sur le sentiment de l’intéressé par rapport à l’Etat français. « A l’époque des faits, je me considérais français, mais je n’avais pas conscience des privilèges qu’on pouvait avoir. Avant, je me fichais de tout, j’ai une culture populaire française, je n’avais pas de haine ou de colère pour la France, je cherchais une place, je jouais à la console et je mangeais des Tacos. Et pour maintenant, j’ai du mal à défendre ma position et j’ai pris conscience des privilèges qu’on peut avoir en France, l’accès à l’éducation, le système de sécurité sociale ».

Le ministère public cherche lui aussi à avoir de nouvelles réponses. L’Avocate générale précise dès le départ : « A vous écouter, en fait vous reconnaissez l’infraction d’association de malfaiteurs, vous reconnaissez être allé à Saint Etienne du Rouvray, les échanges avec Kermiche qui a des convictions djihadistes, les chaines Telegram. Il n’y a pas de but terroriste recherché mais ce n’est pas nécessaire pour la qualification de l’infraction. Je veux vous laisser une chance de dire les choses. Vous êtes enfermé dans une version, les parties civiles veulent comprendre, je veux vous libérer. Si vous nous dites que vous étiez au courant, ça ne va pas aggraver votre situation, ça nous dira juste un positionnement sur les faits et nous tous, on cherche la vérité. Vous êtes celui qui a vu les auteurs et ce qui a pu se dire, donc réfléchissez bien ». Toutefois, l’avocate générale n’aura pas de nouvelles déclarations.

L’interrogatoire se termine avec la défense. Seule l’avocate de Yassine Sebaihia, Maître Katy Mira, prend la parole réaffirmant la position « cohérente » de son client qui dès la première garde à vue a spontanément indiqué à la quinzième heure : « j’avais besoin de sortir, de prendre l’air, je me sentais seul ». Elle souhaite également préciser que les télécommunications sont des centaines et qu’il n’est pas possible de suivre une chaîne Telegram du matin au soir, ce que confirme son client. « C’est dangereux pour certaines personnes cette accessibilité si rapide, ça peut être aussi la violence, le trafic de stupéfiants, le contenu illicite » répond-il. Elle souligne également le nombre peu élevé de connexions directes avec Adel Kermiche. Enfin, elle finit par constater que son client possède bien des livres en prison car c’est le seul support dont il dispose et qu’il est plutôt isolé par rapport aux autres détenus : « je suis seul, je n’ai pas d’amis en prison, ce n’est pas ma place, je ne traine pas avec les gens radicalisés. En prison, j’avais des appréhensions, pendant trois mois je ne suis pas sorti car j’avais peur, je n’avais pas d’affinité ».

 

Lecture des procès-verbaux

La journée se finit avec la lecture partielle des procès-verbaux de plusieurs témoins ne s’étant pas rendus à l’audience. Tout d’abord, un cousin d’Abdel-Malik Petitjean auditionné notamment sur la recherche des armes, notamment une grenade et un taser, au motif qu’Abdel-Malik Petitjean voulait impressionner son beau-père.

Plus significative est la lecture des procès-verbaux des agents de la Direction du renseignement de la préfecture de police de Paris (DRPP) dont il a été question dès le premier jour d’audience. Les procès-verbaux reviennent sur le fonctionnement de leur service et le traitement des signalements sur Adel Kermiche, au regard de ce qui a pu être décrit par Mediapart à la suite de l’attentat. Nous apprenons ainsi qu’en l’espèce il n’y avait pas de détection de risque immédiat. Le projet de départ pour la Syrie devant encore se construire sans qu’il y ait de mesures administratives y faisant obstacle, la note a été transmise à la DGSI dans un bref délai. L’activité des services était également à son paroxysme en raison de l’attentat de Nice ayant eu lieu une semaine auparavant.

Pour approfondir cette journée d’audience :

Vendredi 4 mars

L’interrogatoire de Jean-Philippe Steven Jean-Louis

Cette journée débute avec un petit échange entre le Président et Maître Mouhou sur la constitution de partie civile dont la recevabilité sera discutée postérieurement lors de l’audience civile. Puis, vient la première question adressée à l’accusé interrogé ce jour : « vous reconnaissez les faits reprochés ? ». Et alors qu’il avait répondu par la négative au premier jour d’audience, Jean-Philippe Steven Jean-Louis répond cette fois-ci par l’affirmative, du moins en partie. Il reconnait les faits d’association de malfaiteurs terroriste criminelle, la création de cagnottes en ligne, le projet de se rendre en Syrie, le recrutement de candidats au djihad, le fait d’indiquer à Farid Khelil de venger son cousin ainsi que l’effacement des données Telegram. En revanche, il ne reconnaît pas la soustraction de mineur et la connaissance de la volonté d’Abdel-Malik Petitjean de commettre un attentat.

L’interrogatoire débute par plusieurs petites questions autour de la personnalité de l’intéressé et de son mode de vie. Et un premier paradoxe apparaît : Jean-Philippe Steven Jean-Louis est décrit comme « calme, posé, généreux », ce qui est difficilement compatible avec la visualisation de vidéos extrêmement violentes. L’accusé répond : « Je ne sais pas si c’est forcément une opposition, tout type de personnalité peut regarder ces vidéos, c’était à un moment de ma vie, je ne crois pas que c’est en opposition avec mon comportement ». Sur son engagement religieux, comme cela a été décrit au premier jour d’audience, Jean-Philippe Steven Jean-Louis s’est converti en 2014 à l’islam à un moment de sa vie où il se posait beaucoup de questions. « J’étais enfermé et j’ai pris ce temps là pour approfondir les connaissances dans la religion, je connaissais les religions monothéistes et j’ai voulu approfondir, j’ai fini par l’islam, je suis parti me convertir à la mosquée de Montreuil ». L’intéressé affirme néanmoins que sa conversion n’est pas liée à la proclamation du califat qui a lieu à la même date et il définit le califat comme « un Etat musulman qui aide la population syrienne contre Bachar ». L’accusé est également questionné sur sa position relative à l’application de la charia, avec pour appui les recherches qu’il effectue à ce sujet sur Internet, même si l’intéressé déclare ne pas avoir d’intérêt à cela et considère que c’est rationnellement impossible en France. Il est ensuite interrogé sur sa position par rapport aux différents attentats commis en France : « au moment des faits, je n’ai pas connu l’attentat de Merah, j’étais dans cette mouvance, je les considérais, mais je n’étais pas vraiment d’accord. Il n’y avait pas de but ou d’intérêt. Pour moi, le vrai djihad se fait contre Bachar ». Pourtant, le Président lui fait remarquer que lors de ses échanges avec Farid Khelil, il n’hésite pas à indiquer « venge ton cousin, fonce vers l’ennemi ». Jean-Philippe Steven Jean-Louis a alors du mal à s’expliquer, « pour le préserver il fallait que je dise quelque chose de gros, je sais qu’il ne va rien faire et s’il se fait arrêter on va le charger, il est entré dans un engrenage. C’est généralisé, j’ai dit ça comme ça ». Et s’il ne considère pas en guerre contre les représentants de l’Etat français, il indique en revanche clairement que c’est la BRI qui a tué Abdel-Malik Petitjean.

L’interrogatoire se poursuit ensuite sur le rôle d’administrateur de la chaîne « Ansar at Tawhid », les différents projets de départ en Syrie, financés en partie au moyen des cagnottes que l’accusé crée en ligne. « Oui, je voulais partir pour plusieurs raisons. La situation en Syrie m’a touché et je voulais faire de l’humanitaire, de fil en aiguille, je suis tombé dans la djihadosphère et je l’ai intégrée sans m’en rendre compte. J’ai rencontré une fille et six mois après elle a réussi à partir, je me suis dit que je devais la rejoindre ». Le Président relève toutefois qu’il est difficile de croire à un motif humanitaire en 2016, mais Jean-Philippe Steven Jean-Louis se défend en indiquant qu’il était totalement imbibé par les vidéos sur les réseaux sociaux sur lesquels il passe plus de 8 heures par jour après sa sortie du foyer. « Ça finit par être une banalité. Je ne connais pas ma vie, je n’ai pas d’amis, je me réfugie dans les réseaux sociaux, j’étais mal à ce moment-là ». Le Président lui présente également un message qu’il a adressé à sa sœur le 6 janvier 2015 où il indique « aller sur la meilleure des terres, je ne peux pas pratiquer librement ma religion, je ne me sens pas à ma place, ils ne jugent pas avec les lois de la charia, c’est devenu une contrainte pour moi ». L’accusé explique alors « je voulais dire que la Syrie était ma seule porte de sortie, je ne me suis jamais défini dans ma pratique mais avec du recul, j’aurai pu dire que j’intégrais l’islam salafiste ou radicale et violente avec ce que je poste et je regarde ».

D’ailleurs, sur l’évaluation de sa radicalisation, la synthèse du Quartier d’évaluation de la radicalisation en date du 14 janvier 2019 indique une certaine capacité à se remettre en cause mais une imprégnation d’une idéologie radicale et d’un manque de connaissance religieuse, même s’il n’y a pas de risque de passage à l’acte. Il pourrait être manipulé, voire instrumentalisé à des fins terroristes. Le Président rebondit alors sur ce constat avec des questions ouvertes qui conduisent à s’interroger sur le fait de savoir si par sa communication, l’accusé a pu convaincre des individus à passer à l’acte : « Les propos peuvent conduire à la commission de violence ? La communication peut-elle être une arme aussi violente que la kalachnikov ? ». Mais pour l’accusé, toutes les personnes qui ont une chaine ne veulent pas faire un attentat. « Je postais des choses et le simple fait qu’on me dise « merci » j’étais content, donc j’en faisais beaucoup, c’est le fait d’être enfin considéré. Le jour où je me suis rendu compte de ce que je faisais, même en étant conscient du fait de vouloir quitter les réseaux sociaux, je n’ai pas eu la force de fermer mon écran, je ne connais personne ». Le Président prend alors une métaphore pour davantage expliquer son idée : « C’est comme pour un moteur alimenté régulièrement qui va démarrer, accélérer. Si on arrête de mettre de l’essence ça s’arrête ». L’accusé ne partage pas cette idée et semble avoir une vague idée du rôle qu’il a pu avoir à travers sa chaîne. D’ailleurs, pour lui, beaucoup de propos ne sont faits que pour « rigoler ». Le Président s’exclame alors : « Tout est de la blague, mais à un moment donné ce n’est plus de la blague, là il y a un attentat qui n’est pas de la blague ! ».

En ce qui concerne plus précisément les cagnottes, de l’ordre d’une vingtaine, l’accusé affirme que c’était pour aider la population musulmane, mais qu’au final elles auraient en partie servi pour le départ en Turquie à hauteur de 2523 euros. Il y a également une cagnotte de 30 euros ayant servi à Abdel-Malik Petitjean, mais l’intéressé ne sait pas vraiment pour quel motif. Peut-être pour des armes ? « Non, Malik ne m’aurait pas menti, des couteaux on en trouve partout, il y a un lien fraternel et de confiance, je ne vais jamais faire une cagnotte pour quelqu’un qui va acheter des armes ». Le Président fait toutefois remarquer à l’accusé qu’il n’effectue aucun contrôle sur ces cagnottes.

L’accusé a ensuite la parole pour expliquer ses tentatives de départ vers la Syrie. « On apprenait que c’était compliqué de partir en Syrie. Au mois de juin-juillet 2016, à la période des vacances, je me suis dit que c’était le moment de partir. J’avais la chaine Telegram, j’ai été contacté par Malik qui lui aussi voulait partir. En deux semaines, on a préparé notre voyage et c’est à ce moment que j’ai pris l’argent des cagnottes. On a pris nos billets et quelques jours après on s’est donné rendez-vous à Zurich. J’ai pris un train pour aller là-bas. Il m’a reconnu dans la gare, on a simplement parlé de ce qu’on devait faire, comme trouver un hôtel. Le premier était trop cher. Dans le deuxième hôtel, on paye mais on ne nous comprend pas. On a fait la prière ensemble, on a dormi. Le lendemain, on a pris notre vol mais on était en retard. On arrive à l’aéroport, on passe nos passeports. Pour le mien, l’hôtesse bloque. Ils appellent les supérieurs et ils finissent par nous laisser passer. On prend le vol pour la Turquie. Je donne mon passeport mais ils me bloquent et me font attendre sur un banc, au moins 30 minutes. Malik attend avec moi donc ils l’arrêtent. Je passe 24 heures ou une nuit en garde à vue. Malik repart et reste en Turquie. Il a essayé de rentrer par ses propres moyens. Moi, ils m’ont mis dans le vol du retour en Suisse où je paye une connexion Internet et j’essaye de voir pour les trains qui vont vers Paris. J’en trouve un mais je n’ai plus d’argent pour l’hôtel. Je reste à la gare centrale de Zurich. J’essaye de contacter ma famille pour dire que je vais rentrer. Je cherchais Malik et ils me disent qu’il est entré en contact avec eux. Je prends mon train, je parle avec Malik par sms car j’avais acheté une puce suisse, il me dit que c’est ma famille qui l’a hébergé et qu’il a repris son vol pour la France ». Le Président souligne alors comme les sœurs de l’intéressé mentent sur ce point devant la Cour.

Le jour des faits, l’accusé a envoyé à Farid Khelil le message suivant « je crois que c’est lui qui a fait le truc à l’église », le Président lui demande alors de s’expliquer. « J’ai appris l’attentat à la télé, deux assaillants, l’info c’était « Adel », je ne connais pas Adel mais je savais que j’avais fait une mise en garde contre lui car il répudiait les sœurs sur la chaîne, et ces femmes-là sont venues me voir en me disant que c’était cet Adel. Et Malik me parlait de rejoindre un frère avec un bracelet juste avant, comme à la télé, donc je me suis dit que le deuxième c’était forcément Malik. Adel était à Saint-Etienne du Rouvray, donc si le deuxième c’est Malik, il est à Saint-Etienne du Rouvray aussi ».

Vient ensuite le volet relatif aux faits de soustraction de mineur avec une interpellation de l’accusé le 31 mai 2015 par la Police aux frontières (PAF). L’accusé ne reconnaît pas les faits. « J’ai reçu un message de Youssef me demandant si je suis sur Paris, je dis oui, et il me dit qu’un frère de Belgique arrive à gare du Nord et veut aller à Charles de gaulle, il insiste. Mais comme je suis la seule personne, je me sens obligé de l’aider, il me passe le contact de Zouheir et je l’attends. Je lui donne mon style vestimentaire et lui fait pareil, on se rencontre et c’est à ce moment-là que je crois savoir qu’il est mineur. Je ne sais pas quoi faire, on m’a mis sur le fait accompli, je ne sais pas qui sont ses parents, il veut partir en Syrie, c’est la période où tout le monde voulait partir, je n’ai pas grandi dans des endroits avec des gens responsables, en fait tout le monde le faisait ». Le Président essaye d’interpeller l’accusé en lui indiquant qu’il aurait pu s’interroger sur le départ de ce mineur, mais l’accusé ne comprend pas véritablement. « On dirait que je l’ai kidnappé ! » rétorque-t-il.

L’interrogatoire de la Cour s’achève vers 13 heures avec cette question : « qui est le vrai Steven Jean-Louis ? ». L’accusé répond alors que « dans les groupes ou sur les réseaux, on ne peut jamais être nous-mêmes, on est toujours obligé de prendre une partie du groupe, de parler comme eux, de poster comme eux, même quand on est contre, c’est dur de rentrer en opposition, avec une personne c’est possible mais pas avec un groupe. De ce que j’ai appris sur moi-même, les gens me voient comme une personne intelligente et ils partent de ce prisme pour refaire ma personnalité ; tout savoir et ne pas faire d’erreurs, mais moi je vois une personne immature. J’ai grandi en détention durant 6 ans, on m’a détaché de mon écran et on peut prendre du recul ». Le Président remarque effectivement l’évolution de l’intéressé depuis son incarcération.

L’audience reprend après la pause déjeuner à 14h00.

Maitre Casubolo interroge Jean-Louis. Il lui demande s’il se considère encore radicalisé aujourd’hui, il répond non, « enfin je ne sais pas, je crois ». Originellement, était-il catholique ? Sa mère était chrétienne, mais lui, on lui avait dit qu’il était « déiste », qu’il croyait en Dieu. Maître Casubolo lui rappelle qu’il avait dit trouver un « encadrement » dans l’islam, lequel ? « Les choses sont cadrées d’elles-mêmes : la prière à telle heure, le ramadan tel mois, le comportement que l’on doit avoir est détaillé… C’est une approche idéologique qui, lorsqu’on la comprend, est assez simple. Elle m’a apporté beaucoup de choses à une époque où j’étais au plus bas. ».

Il explique que sa famille a « bien accepté » sa conversion. « Mais si vous vouliez redevenir catholique, est-ce-que vous auriez le droit ? ». Jean-Louis admet, sur insistance de l’avocat, qu’il serait un « apostat », et que le châtiment, dans ces cas, est la mort. Et ce châtiment, Me Casubolo lui rappelle que c’est tout simplement la peine de mort. « Vous êtes pour la peine de mort ? » « Non » « Et vous êtes pour la charia ? ». Jean-Louis bredouille. « Je peux être pour la charia dans un cadre sociologique, légal. Je ne suis pas pour couper des têtes ».

Maître Casubolo lui donne plusieurs exemples de punition dans la charia. Jean-Louis explique que ce n’est pas la même chose, que ce n’est pas à cela qu’il adhère, qu’il ne faut pas tout mélanger… L’avocat commence à s’énerver en soulignant les contradictions et le « deux poids, deux mesures » de l’idéologie islamiste radicale et du discours de Jean-Louis. Celui-ci insiste et fait une distinction, en lui disant que ce dont l’avocat parle, ce sont les « peines légales » [très violentes (couper une main en cas de viol), voire mortelles (homosexualité, adultère)], mais que ces peines légales ne représentent pas la charia dans son ensemble : « J’ai le droit d’être d’accord avec certaines choses, mais pas avec d’autres. (…) Il y a des peines légales qui font partie de la charia, mais d’autres sont catégorisées. Quand on parle de la charia, on pense uniquement aux peines légales. Mais si vous parlez à un savant et que vous lui dites que la charia c’est uniquement les peines légales, il va vous dire que non. Et moi ce qui m’intéresse, c’est le reste. »

Maître Casubolo parle du Cham [Syrie] et ce qu’il s’y passe. Jean-Louis lui explique qu’à cette époque, il sortait de foyer, il n’avait pas d’amis, pas d’argent, pas de soutien, pas de soins, c’était le seul endroit où il pouvait aller. L’avocat lui rétorque que ses parents, sa famille, s’opposait à sa volonté de départ. Il ne comprend pas, lui aussi, qu’il ait envie de partir en Syrie, un pays où les femmes sont des « esclaves », où les homosexuels sont balancés des toits, et où les enfants sont mariés de force. Maître Tourné, avocat de Jean-Louis, intervient. Eclats de voix. « Vous posez trois fois les mêmes questions ! »

Maître Casubolo passe à la question de sa chaîne Telegram, sur laquelle il avait « 200 » abonnés. A combien de personnes a-t-il « facilité » le départ ? Jean-Louis nie. Dans ce cas, à quoi servait les cagnottes ? Il lui demande d’admettre que propager de la propagande, c’est aider à faire la guerre. Jean-Louis acquiesce.

Une deuxième avocate l’interroge : qu’est-ce qu’un koufar ? « Je vais reprendre la définition du Coran. C’est un mécréant, quelqu’un qui ne croit pas en Dieu. » Elle lui demande si le père Hamel est un koufar, de même que sa mère : « ce sont des croyants ». « Vous êtes sûr que c’est la même définition pour les islamistes ? » demande-t-elle avec scepticisme.

Maitre Saint-Palais revient sur le fait que Jean-Louis a reconnu sa participation. Il lui demande s’il est français. « Je ne me suis jamais posé la question. Je vis ici, ma carte d’identité est française, donc oui de ce point de vue je suis français. Mais j’ai vécu reclus sur moi-même ». Il lui demande s’il se sent français. Jean-Louis part sur une tirade : « On est des êtres réductibles maintenant. Ici, dans le box, dans la prison, on me considère comme terroriste. C’est pour ça que j’ai du mal à répondre à la question de si je me sens français. » Il explique qu’à cette époque, il n’avait pas de recul, et que la seule chose à laquelle il croyait c’était ce qu’il voyait derrière son ordinateur. Mais aujourd’hui qu’il n’est plus derrière son écran, donne-t-il autorité aux institutions, aux lois de la République ? Jean-Louis distingue à cet égard, la loi de Dieu et la loi des hommes, qui est celle des institutions. « Et la décision qui va être prise ici ? » « Je l’accepte. ».

Une autre avocate lui rappelle qu’il est né grand prématuré, il a été soigné, de même que plus tard, il a été admis dans un établissement pour échapper au domicile de sa mère. Aujourd’hui, alors qu’il est accusé de faits graves, il est incarcéré, et il bénéficie d’un traitement qui lui assure des conditions d’existence. « Vous justifiez votre départ en Syrie, car vous disiez qu’en France vous n’aviez rien. Mais avec du recul, considérez-vous que la France n’a rien fait pour vous ? ». Il explique qu’il a dit cela uniquement par rapport à l’époque où il est sorti du foyer ; pour toutes ses années d’hospitalisation, il est reconnaissant. Mais à sa sortie de foyer à 18 ans, alors qu’il était devenu un adulte, il n’avait rien. L’avocate évoque alors ses craintes lorsqu’il sortira de détention, qu’il replonge dans le jihadisme. « Je ne vais pas retomber deux fois. Aujourd’hui, je suis conscient que je dois préparer des choses pour le jour où je vais sortir. »

Maître Mouhou rebondit sur l’échange eu avec Maître Casubolo, sur l’interprétation de l’Islam. Il lui demande si pour lui, Daesh c’est l’Islam. « Non, mais Daesh c’était les seuls à combattre Bachar El-Assad. » Il rappelle également qu’il voulait aller en Syrie pour rejoindre une jeune fille. Donc pour lui, Daesh à cette époque n’était pas son ennemi. « Ce sera bien la première fois que l’ennemi de nos amis sont nos amis », regrette l’avocat, faisant référence à la position de la France quant à l’Etat islamique. « Qu’est-ce-que vous n’aimez pas à ce moment-là dans la société française ? » « Ce n’est pas tant ce que je n’aime pas, mais ce que je n’ai pas. » Il explique que revenu de Turquie, il a essayé de s’extirper des réseaux sociaux, mais « on reste toujours sous influence ». Rien ne le rattachait en France, la seule solution c’était de partir. Il ne partait pas pour être reconnu, car il l’était déjà sur les réseaux sociaux « mais j’ai transposé mon oisiveté sur la religion ».

Maître Mouhou lui parle des savants salafistes, dont s’abreuvent de nombreux hommes aspirant au jihad. Il lui demande s’il a conscience qu’en tant qu’administrateur de chaîne, il peut apporter une aide, un soutien aux jihadistes. Qu’est-ce-que ces vidéos de corps déchiquetés procurent chez lui ? « Rien. Enfin pas rien, mais c’est tellement une habitude, nos yeux se sont habitués à la violence. La première on est choqué, la troisième c’est déjà une habitude. » Me Mouhou évoque que c’est exactement ce qu’avaient dit les accusés au procès de Nuremberg : « C’est ce qu’on appelle, monsieur, la banalisation du mal. »

Il évoque l’audition de M. Coponet et lui demande ce qu’il en a pensé : « Il était très touchant. J’ai retenu sa dignité, et le fait qu’il nous ai demandé de dire pardon. Il n’a pas d’animosité. A contrario, il reste extrêmement digne. Et tous les jours, pendant ce procès, je suis gêné d’être face à la partie civile. Ils auraient pu nous blâmer et nous insulter, mais depuis le début du procès, je n’ai entendu aucune personne faire cela. » Il explique que c’est encore plus difficile d’être là aujourd’hui que tous les autres jours du procès. « La seule parole que je pourrais leur dire, c’est ‘pardon’. (…) Je ne connais pas vos prénoms, mais si je les connaissais, je les énumérerais un par un pour vous demander pardon. » Maître Mouhou lui fait remarquer que si les familles Hamel et Coponet sont comme cela, c’est car la seule chose qui les guide dans leur vie, c’est l’amour.

Après une courte suspension d’audience, l’avocate générale lui pose des questions. Elle lui fait remarquer qu’il parle avec le sourire ; il explique qu’il est comme ça, que les gens qui le connaissent le savent. Elle lui dit qu’on aurait pu penser, au début de cette audience, qu’il avait eu une prise de conscience, une évolution, mais qu’elle n’en était plus sûre.

Elle revient sur les allégations de violences qu’il aurait subies en garde à vue. En l’absence de toute preuve, après examens médicaux, elle lui demande s’il maintient ces propos : « C’était des brimades, il me mettait des claques les uns après les autres ». Il n’en a pas parlé à son avocat, car il n’a pas estimé que c’était « si grave que ça », mais il raconte que ça l’a « braqué ».

Sur le fond du dossier, elle revient sur ses « déclarations », selon lesquelles il se serait auto-incriminé pour « sauver » Farid Khelil [lorsqu’il a envoyé par message qu’il fallait « venger la mort de Petitjean »]. « Ce n’est pas étonnant au vu de ma personnalité. » C’est une explication compliquée à comprendre pour le ministère public.

Il a varié sur ses explications quant à son départ en Syrie (« faire de l’humanitaire »). Elle lui demande s’il maintient qu’il n’avait pas conscience à l’époque que le projet de l’Etat islamique était un projet global de combat, auquel participeraient tous ceux arrivant en Syrie. Il explique que l’image que renvoyait l’Etat islamique était l’instauration d’un « Etat musulman ». Il avait dit que son seul contact en Syrie était son amie Annan, ce qui a été contredit par différents messages (impliquant qu’il avait beaucoup de contacts). « On peut s’inventer une vie facilement sur les réseaux sociaux ». Il raconte que même lorsqu’il a tenté de partir en Syrie avec Petitjean, il n’avait aucun contact. Il admet donc avoir menti à ses interlocuteurs.

Il a diffusé de la propagande par d’autres vecteurs que Telegram : Facebook, Snapchat, Twitter. Il avait une « vingtaine » de comptes Facebook, car il se faisait « beaucoup censurer ». Quand il est rentré de Turquie, il avait dit avoir tenté de « s’extirper » de la djihadosphère. L’avocate générale, très sceptique, lui rappelle que des éléments de l’enquête ont démontré qu’il était toujours très actif et consultait régulièrement de la propagande.

Sur les cagnottes, elle lui demande des précisions. Il raconte que lorsqu’il créait une cagnotte, il les publiait partout sur les réseaux sociaux, et les partageait donc à des personnes de « l’Islam modéré ». Les intitulés des cagnottes ne sont pas tous mensongers, seuls ceux des « grosses cagnottes » le sont. L’avocate générale lui demande s’il savait que l’argent collecté pouvait être utilisé à d’autres fins qu’à des fins légales ; il répond non. Mais a-t-il conscience qu’il ne peut pas savoir à quoi va servir l’argent qu’il a récolté, une fois qu’il a reversé ces fonds à quelqu’un d’autre, au sein de la djihadosphère ? Jean-Louis rétorque qu’il est sûr que personne n’a acheté d’armes avec ses cagnottes, ce qui agace l’avocate générale.

« Il y a quelque chose d’inquiétant : vous n’avez pas affirmé que vous n’étiez plus radicalisé aujourd’hui. C’est quoi la radicalisation islamiste ? ». Il explique qu’il ne sait pas. Il explique qu’il est aujourd’hui dans un bâtiment ouvert, rare pour des personnes détenues pour terrorisme. « Effectivement vous n’êtes pas prosélyte, mais c’est très différent d’être radicalisé. » « Je ne me considère pas comme quelqu’un de radicalisé, mais quand je rencontre des gens (juge, enquêteur…), je me prends un mur [car tout le monde, selon lui, le prend pour quelqu’un de radicalisé]. » Elle lui rappelle que le dossier a mis en évidence un « facteur de risque », le fait qu’il ait du mal à dire non, ce qui implique qu’il puisse être embrigadé par des personnes radicalisées. Elle lui demande comment il pourrait éviter cela : « Apprendre à dire non. » Mais il relève que ce n’est pas inné pour lui, ça lui demande un effort, car il n’a pas eu une structure familiale ou sociale lui ayant appris le « non » et l’interdit. Quid à sa sortie de détention ? « Si j’ai fait une erreur, je ne peux pas recommencer les choses deux fois. Je n’ai pas envie de refaire les mêmes choses et d’impacter les gens. »

La seconde avocate générale revient sur ses déclarations du matin, lorsqu’il a dit que les messages envoyés étaient une « blague », un « jeu ». Il explique que sur certaines déclarations, il blaguait (« On est des terroristes »), mais les velléités de départ en Syrie étaient sérieuses. Elle revient sur un échange avec Petitjean très violent, où il dit qu’il s’en « fout de la prison », et que la mort est « pire que de ne pas aller en Syrie ». Elle lit un échange avec Petitjean, où ce dernier lui dit, la veille de l’attaque, qu’il avait un « plan » avec un frère. Jean-Louis étant si informé et connaisseur du processus jihadiste, comment pouvait-il ignorer que ce plan était un attentat ? Jean-Louis essaie de s’expliquer, mais son discours est quelque peu incohérent.

Elle lui demande dans quel pays il voit son avenir : « N’importe quel pays, tant que je ne suis plus entre quatre murs. » Il admet que ce ne serait pas forcément en France, mais le fait que ce soit un Etat musulman n’a pas d’importance.

Elle l’interroge sur la charia, il lui répond qu’elle est divisée en plusieurs parties. Celle qu’il « aime » le plus est le cadre qu’elle apporte, et la « théologie ». Il ne reconnaît pas que tout cela appartient à son passé. « Il y a des choses inquiétantes dans votre discours alors », conclut l’avocate générale.

Maître Tourné, avocat de Jean-Louis, lui demande si les 6 ans de prison c’est plus ou moins dur que le foyer : « Il y a un cadre et j’avance dans ce cadre », répond l’accusé. Maître Tourné va ensuite revenir sur différents éléments du dossier.

Il lui demande s’il sait ce qu’il en est d’Annan aujourd’hui, jeune femme dont il est tombé amoureux. Aux dernières nouvelles, elle est enfermée dans une maison de femmes. Il lit différents messages entre cette femme et un autre homme. L’avocat explique « elle me fait penser à une rabatteuse, cette Annan » [car il l’aurait vue une seule fois, au mariage de sa sœur].

Il évoque une phrase que lui aurait dit Jean-Louis « Je ne voulais pas être comme eux, je voulais être parmi eux ». L’accusé explique qu’il a toujours essayé de garder sa personnalité, mais que c’est tellement ambitieux, « on finit forcément happé ».

Sur la création de cagnotte, son conseil fait une comparaison entre une cagnotte de 30 euros récoltés par Jean-Louis qu’il a envoyé à une femme en Belgique, et la « cagnotte » du groupe Lafarge, condamné pour complicité. Probablement afin de minimiser son image de « grand financeur du terrorisme »…

Il revient sur son départ en Syrie : il faut qualifier une « résolution d’agir concertée » et l’action doit être matérialisée par des actes préparatoires. Il lui demande quels actes préparatoires ont pu matérialiser son départ pour rejoindre Daesh : envoyer des CV, le covoiturage, un go-fast…  Il relève, au contraire, l’absence d’actes préparatoires à un attentat visant à « faire péter la Tour Eiffel » [ce que Petitjean lui avait dit par message, s’ils ne parvenaient pas à rejoindre la Syrie pour faire « hijra »]. Il lui demande ce que concrètement il avait préparé pour frapper en France : « Rien ». Il revient sur certains messages postés par Jean-Louis, révélant l’origine de certaines querelles entre Adel Kermiche et lui, par exemple sur le respect dû aux femmes. Il fait remarquer que, alors que Petitjean lui aurait annoncé chercher un « frère déter », il ne lui a pas demandé à lui, Jean-Louis, de l’accompagner, alors même qu’ils avaient tenté de partir en Syrie ensemble.  Ces questions toujours dans l’idée de montrer que Jean-Louis n’avait finalement qu’un second rôle, et que sa détermination n’avait rien à voir avec celle des deux assaillants. A voir si la Cour sera convaincue par cette perspective.

Après que Me Tourné a fini de poser des questions à son client, la fin de l’audience approche. Le Président donne alors lecture des questions qui seront posées à la Cour, auxquelles elle devra répondre dans son délibéré.

Ces questions portent sur le point de savoir si chacun des quatre accusés sont coupables ou non des faits reprochés, si ces faits ont été commis avec préméditation et en bande organisée, s’ils ont été précédés, suivis ou accompagnés de motifs discriminatoires… et de façon générale, si les faits ont été commis intentionnellement en relation avec une entreprise terroriste. Les faits reprochés, s’agissant des atteintes aux personnes, sont l’association de malfaiteurs terroriste, l’homicide volontaire du père Hamel, la tentative d’homicide volontaire de Guy Coponet, ainsi que la séquestration. S’agissant de Rachid Kassim, absent du procès, il s’agira pour la Cour de déterminer s’il a donné des instructions, caractérisant la complicité, depuis la Syrie ou l’Irak. S’agissant des autres, les faits reprochés le sont depuis le territoire national.

Le Président donne enfin lecture de deux auditions supplémentaires à la demande des parties, l’une de la sœur de Jacques Hamel, l’autre d’un ami de Farid Khelil.

L’audience est suspendue.

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