Attentat du Milk-Bar, le 30 septembre 1956 à Alger, Algérie
 

30 septembre 1956 : Une bombe est déposée par deux femmes du FLN, Djamilah Bouhired et Zohra Driff, un dimanche en fin d'après-midi au "Milk-Bar", un glacier fréquenté par des enfants revenant de la plage à cette heure là.

Les deux attentats conjoints du Milk-Bar et de la Cafétéria  (le 30 septembre 1956, à 18h45)  ont fait 5 morts  et une soixantaines de blessés, dont Nicole Guiraud qui a accepté de témoigner lors du Congrès Européen des Victimes du Terrorisme organisé les 18 & 19 septembre 2009 à Paris par notre association.

Cette semaine de septembre 1956, les différents attentats ont fait 11 morts  et la centaine de blessés.

Témoignage de Nicole Guiraud, victime de l’attentat à la bombe

Le dimanche 30 septembre 1956  était le dernier jour des vacances scolaires, á une époque  ou l’école débutait le 1er octobre.  Je venais d’avoir 10 ans, et fréquentais depuis 2 ans l‘école Laperlier, celle de mon quartier a Alger.

C‘était une très belle journée de fin d‘été et, après avoir préparé mon cartable pour la rentrée du lendemain,  je demandais a mes parents  de sortir avec moi faire un tour.

Ma mère avait des choses à finir  pour la maison  et  ma sœur,  plongée dans sa lecture,  ne voulait pas bouger.
Je sortis donc seule  avec mon père, en début d‘après-midi.

Comme toujours, nous avions été sur le boulevard  Front de mer  pour admirer les bateaux ancrés dans la rade d’Alger.  Les rues du centre ville grouillaient de monde, des promeneurs, des familles revenant  de la plage  et qui s‘installaient aux terrasses de café  pour une dernière pause  avant de regagner leur domicile. 

Nous nous trouvions  dans la rue d’Isly  et nous dirigions  vers la place du Gouvernement,  quand  mon père me demanda si j’avais envie de manger une glace.  J’attendais bien sur sa question, et j’acquiesçais  avec enthousiasme.

Les meilleures glaces d’Alger, c’était au Milk Bar qu’on les trouvait, un glacier réputé de la ville.

Là aussi, il y avait beaucoup de monde.  Des jeunes gens, mais surtout  des familles avec leurs enfants.

Impossible de trouver une table libre,  mon père avait donc commandé pour moi un cornet,  afin de le déguster  sur le chemin du retour …

Je me souviens encore que nous nous trouvions près de l’entrée, à la caisse.  

J’avais la glace à la main et nous nous apprêtions à sortir, lorsque l’explosion eut lieu…  Il était 18h35.

Ce fut un bruit assourdissant, un brouillard de fumée et de poussière jaunâtre si épais qu’il m‘aveuglait,  des objets fracassés qui volaient de tous les cotés,  et surtout un souffle si puissant  qu’il me souleva et me projeta  hors du local.  Partout  autour de moi,  le chaos, une panique indescriptible …

Je me retrouvais à l’extérieur, allongée sur le trottoir devant le petit square qui existait alors sur la place Bugeaud, au milieu d’une foule hurlante et affolée qui s’enfuyait. Les gens me piétinaient sans me voir, et j’essayais de me relever en appelant  “papa, papa… !”,  car je ne savais plus où était mon père,  et le nuage de fumée opaque m’empêchait de discerner  ce qui se passait autour de moi.

Les cris  et les hurlements couvraient ma voix,  et je remarquais soudain  que ma robe en tissu écossais  était imbibée de sang ....  Je me vidais de mon sang.

La détonation m’avait rendue presque sourde  mais je continuais à appeler mon père qui arriva enfin, lui aussi me cherchant partout  parmi les blessés gisant au milieu des gravats. 

Il me souleva  et me prit dans ses bras tout en cherchant du secours.  Des gens commençaient à arriver, et quelqu‘un  ( je sus plus tard  que c‘était un appelé du contingent,  Mr Lilian Silva,  dont j’ai retrouvé la trace  50 ans plus tard )  m’enleva  des bras de mon père qui,  atteint lui-même a la jambe  ne pouvait plus se tenir debout,  et me fit un garrot avec sa cravate.

A ce moment-là, je commençais à perdre conscience  car j’avais perdu déjà beaucoup de sang.

Le militaire fit stopper une voiture civile,  et me laissa aux soins  d’un autre para  qui se trouvait là  (il  s’agit de Mr. James Pipeau, lui aussi blessé  mais plus légèrement)  qui nous accompagna  mon père et moi  au service des urgences de l‘hôpital Mustapha.

Je n’ai qu’un souvenir confus de ce trajet, car je n’étais qu’à demi consciente  et  ne revenais á moi  que pendant de cours moments, lorsque l’un de nos accompagnateurs  devait desserrer le garrot.

Il me semble avoir été  dans ces courts instants  d’une incroyable lucidité.  Je voyais bien que  mon bras gauche, complètement sectionné, ne “répondait plus “,  ne m‘appartenait déjà plus….  Je jouais avec les doigts de ma main inerte comme avec ceux d’une poupée.

Je ne ressentais pas la douleur.  Encore sous le choc,  j’étais trop “sonnée” pour ça.  Mais je sentais  que j’allais mourir bientôt …

Je comprenais que je venais de vivre  une de ces explosions à la bombe, dont j’avais entendu les adultes  parler  lors de précédents attentats.

Lorsque la voiture arriva dans la cour d’un bâtiment de l’hôpital Mustapha, où affluaient des ambulances improvisées, les brancardiers me déposèrent sur une civière  ainsi que mon père dont la jambe ruisselait de sang  et qui s’affaiblissait a vue d‘œil.

Je me souviens  très bien de cette autre scène terrifiante qui nous attendait à l’intérieur du local… J’ai eu le temps de voir, comme dans un cauchemar, les couloirs remplis de corps ensanglantés, blessés ou morts allongés sur des civières ou a même le sol, les murs et le carrelage maculés de sang …

Il y avait du sang  partout… ! Les blessés criaient, gémissaient, appelaient à l’aide…

Je me sentais faiblir de plus en plus.  On nous a d’abord installés sur des rangées de chaises et de bancs, tout au long des murs d’une salle bondée de blessés. Car il y avait eu au même moment  - cela, je l’ai su plus tard  -  deux autres attentats a la bombe très meurtriers dans d‘autres points de la ville, et les blessés affluaient de partout…

Les infirmières et les médecins présents étaient débordés…. Un infirmier passa parmi nous  pour nous faire, les uns après les autres, une “piqûre pour soutenir le cœur”.

Blottie contre mon père, je m’évanouissais,  reprenais conscience, m’évanouissais à nouveau …

L’attente était insoutenable, l’angoisse terrible…Surtout pour mon père qui avait gardé toute sa lucidité.

Enfin, mon tour arriva de passer  en salle d’opération, dans les mains de l’équipe du professeur Goinard, à qui on ne rendra jamais assez hommage pour  l’engagement exemplaire de ces jours-là…

Je dus rester plusieurs semaines a l’hôpital   - au coté de mon père  atteint de surdité définitive en raison de la déflagration,  et dont la blessure á la jambe présentait des complications : un début de gangrène.

Je dus moi-même subir plusieurs autres interventions  consécutives  á mon jeune âge   (problèmes de la croissance,  ainsi qu’une mauvaise blessure a la taille,  due a un éclat de bombe qui m’aurait  coupé en deux si mon bras n’avait servi d‘ “amortisseur” ! ),  et qui représentèrent pour moi  une épreuve terrible, autant sur le plan  physique  que sur le plan  psychique …

Ensuite, ce fut la longue phase de “rééducation”  -  sans aucun autre soutien psychologique  que celui de mes proches  car cela n‘était pas encore envisagé a l‘époque - ,  et le lent et douloureux apprentissage de ma vie d’infirme, ou je dus  me familiariser avec  mon nouveau corps  et surtout  apprendre a  “gérer”, a 10 ans a peine,  une expérience  qui m’avait confronté brutalement,  en quelques fractions  de secondes,  a  la noirceur absolue  du monde des adultes…

Nicole GUIRAUD

Frankfurt / Montpellier   2008